Société

L’Aïd carcéral, un casse-tête pour les aumôniers musulmans

Rédigé par Hanan Ben Rhouma et Merième Alaoui | Lundi 20 Juillet 2015 à 04:30

L’Aïd al-Fitr est la conclusion festive d’un mois entier de jeûne durant le Ramadan pour les musulmans. Dans des conditions de détention, comment cette fête est-elle célébrée dans les prisons françaises ? Dans quelle mesure le débat autour de la détermination du calendrier musulman affecte-t-il l'organisation de l'Aïd ? Parole aux aumôniers.



Le Ramadan est une période sacrée pour les musulmans. Celle-ci l’est tout autant pour les détenus se réclamant de cette confession. Après un mois de jeûne qui a nécessité des aménagements spécifiques pour l’administration pénitentiaire, voici venue l’heure de célébrer sa fin avec l’Aïd al-Fitr. Cette fête musulmane, à l’instar de l’Aïd el-Kébir, sont reconnues par l’administration au même titre que les autres fêtes religieuses sans pour autant déroger au principe de neutralité que la laïcité exige. L’organisation d’un quelconque événement à ces occasions incombe ainsi à l’aumônerie musulmane des prisons.

« Fêter l’Aïd est un exercice un peu complexe », nous explique Samia Ben Achouba, secrétaire de l’aumônerie nationale. Et elle fait bien de le dire. Car tout se planifie avec l’administration pénitentiaire. Un fait qui conduit inéluctablement les aumôniers à saisir les enjeux autour de l'adoption d'un calendrier musulman fixe face à des gestionnaires de prisons pour qui rien de tel ne serait plus confortable, ne serait-ce que pour la restauration des détenus au début et à la fin du Ramadan.

Un véritable casse-tête à gérer

A manger, c’est une des problématiques que les aumôniers doivent gérer chaque année avec les prestataires de restauration collective. Comme le début du Ramadan, « ils attendent de nous une réponse claire et rapide sur la date de l’Aïd », dit Samia Ben Achouba. Si ces derniers prévoient un déjeuner pour tous vendredi alors que la fête a lieu samedi, ce sont des centaines de repas qui devront alors être jetés…

« C’est pourquoi on n'organise généralement pas d'Aïd le premier jour. Nous ne pouvons pas fonctionner selon des termes aléatoires. Le jour est capital », ajoute l’aumônier. Sur le plan du fonctionnement des prisons, un jour de week-end n’est pas comme un jour de semaine car le personnel est réduit, ce qui change la donne en matière de sécurité, un paramètre que les aumôniers doivent au premier chef prendre en compte pour l’organisation de l’Aïd.

Des Aïd en décalé… ou presque

Bien souvent, les aumôniers ne célèbrent pas l’Aïd al-Fitr au lendemain de la fin du Ramadan. Après tout, « les aumôniers le fêtent d’abord avec leurs familles », souligne la secrétaire de l’aumônerie nationale. « Je déconseille aussi de le faire le premier jour car quels établissements les aumôniers (qui s’occupent souvent de plusieurs prisons à la fois, ndlr) vont-ils choisir ? (…) Tous les détenus ne peuvent être satisfaits et il ne faudrait pas leur donner le sentiment que leurs droits ne sont pas respectés d’une prison à une autre », citant, par exemple, la célébration de la prière de l’Aïd qui n’est pas une obligation en islam.

Mustapha Kaf fait partie de ceux qui ont tenu à célébrer l’Aïd al-Fitr dès vendredi 17 juillet. Aumônier à la prison des Baumettes, à Marseille, depuis 18 mois, Mustapha Kaf s’était bien demandé s’il fallait organiser un événement particulier à cette occasion : « J’ai sérieusement réfléchi, je me suis dit que l’Aïd sans sa famille ni ses proches, ce n’est pas vraiment l’Aïd… Puis j’ai changé d’avis, car toute personne qui fait le Ramadan sincèrement et qui demande le pardon de Dieu mérite de célébrer la fin du jeûne du mieux possible. »

A son passage à la prison lors du mois de Ramadan, il a constaté une « solidarité incroyable entre les détenus ». « Je n’avais jamais vu cela ! Les détenus faisaient des colis pour ceux qui n’avaient pas les moyens, certains ont réussi à faire des makrout (pâtisseries orientales, ndlr), d’autres des gâteaux au chocolat très simples, avec les moyens du bord, juste pour célébrer cette fête à leur manière », raconte-t-il.

La méthode astronomique, la solution

L’aumônier avait donc décidé de marquer le coup cette année, et avait eu l’idée d’organiser une prière de l’Aïd suivie d’une « réception ouverte » à laquelle auraient été invités « les détenus, bien sûr, mais aussi les aumôniers des autres religions et ceux qui le souhaitent », même les non-musulmans. Pour cela, Mustapha Kaf avait formulé une demande officielle via une lettre à l’administration pénitentiaire qui avait accepté toutes ses demandes.

Mais, voilà, « à cause du doute sur le jour précis, il était impossible d’organiser quoi que ce soit sans date connue bien à l’avance, que ce soit pour des raisons de sécurité ou pour l’organisation générale. J’ai dû abandonner cette idée… Ce qui m’a rendu très triste car les détenus y tenaient vraiment », dit-il.

Adepte des calculs astronomiques, l’aumônier garde un goût amer des derniers débats internes sur la fixation du mois du Ramadan. « Les calculs sont très fiables, cela ne pose aucun problème en Allemagne ni en Turquie. Pourquoi chez nous ? », s’interroge l’aumônier. Malgré le doute qui subsistait, l’aumônier a tout de même maintenu la prière collective du vendredi quoi qu’il arrive. Il a eu raison : il a passé un moment de partage spirituel avec les détenus le jour de l’Aid al-Fitr.

Des aumôniers tributaires des dons

« Ce n’est pas à nous de décider quand le Ramadan commence ou se termine mais aux autorités religieuses de faire leur choix », fait part Samia Ben Achouba, tout en émettant un avis favorable à la méthode astronomique. Heureusement, l’Aïd dure traditionnellement trois jours. Pour Samia, c'est le dimanche 19 juillet avec des détenus d’un genre particulier puisqu’il s’agit d'adolescents. Entre autres prisons, elle exerce dans l’établissement pénitentiaire pour mineurs (EPM) de Quiévrechain, dans le Nord, qui accueille des jeunes de 15 à 17 ans.

« Leur situation est un peu plus agréable que les adultes » mais ils n'ont pas plus de privilèges lors des fêtes religieuses. Les prisonniers musulmans sont, par exemple, soumis au même régime des visites que tous les autres. « Si la famille a planifié de voir un détenu samedi pensant que c’est l’Aïd alors qu’il a finalement lieu vendredi, elle ne peut déplacer le rendez-vous », indique-t-elle.

Aussi, pour des raisons sécuritaires, l’EPM a refusé de réunir plus de six mineurs par atelier, ce qui a induit plus d’efforts pour l’aumônier qui a souhaité ne « pas se contenter de rapporter des gâteaux mais de rendre agréable cet instant en organisant des ateliers de découverte au goût et à l’odorat ».

Pour sensibiliser le public musulman, et face à l’insuffisance d’aumôniers, ces derniers parviennent, en temps de fête, à permettre l’accès d’intervenants occasionnels tels des représentants religieux ou associatifs pour les assister dans leurs tâches, toujours avec l’autorisation de la direction pénitentiaire. Une façon, selon Samia Ben Achouba, de les sensibiliser à l’importance du travail bénévole mené par les aumôniers selon les moyens et le temps dont ils disposent. Le rappel n'est en effet jamais de trop pour signifier que leur statut est précaire. L’aumônerie musulmane demeure tributaire, tout au long de l’année, des dons bénéficiant aux détenus, que le soutien moral et religieux apaisent.