Société

Jeûner pour la justice climatique, un geste militant qui transcende les religions

Rédigé par Christelle Gence | Jeudi 5 Juin 2014 à 16:25

Un collectif d’associations religieuses et laïques, soutenu par Nicolas Hulot, l'envoyé spécial du président de la République pour la protection de la planète, a lancé, mercredi 4 juin, l’opération « Jeûne pour le climat ». L'initiative encourage à jeûner le 1er de chaque mois à compter du 1er juillet, pour soutenir les victimes du changement climatique et appeler les dirigeants à prendre des mesures concrètes à l'horizon de la conférence sur le climat à Paris en décembre 2015.



Jeûner pour le climat ? C’est l'initiative présentée mercredi 4 juin par un collectif d’organisations et de personnalités de diverses traditions religieuses, spirituelles, athées et laïques. Si la pratique peut paraître « à contre-courant, désuète, ou décalée », aux dires de ses promoteurs, ils y voient une double utilité : exprimer leur solidarité avec les victimes du changement climatique et pousser les gouvernements vers l’adoption d’un traité global, contraignant, juste et ambitieux lors du sommet Paris Climat 2015 en décembre prochain.

Actuellement, déjà 40 organisations et 45 personnalités – dont Nicolas Hulot, l'envoyé spécial du président de la République pour la protection de la planète et le président de la Fondation Nicolas-Hulot pour la nature et l'homme, présent pour le lancement de l’opération – soutiennent le mouvement, promu dans une vingtaine de pays.

Une action symbolique...

Le 1er juillet, puis le 1er jour de chaque mois jusqu’en décembre 2015, chacun est invité à jeûner, pour manifester son soutien aux populations pour qui le changement climatique est déjà une réalité. Il s’agit d’un « jeûne libre », qui dure 24 heures ou non, au cours duquel on peut boire de l’eau ou du thé, ou même faire un repas (frugal tout de même) ou encore faire un « jeûne carbone », c'est-à-dire limiter au maximum ses émissions carbone, en se déplaçant à vélo par exemple. Des rassemblements pour des jeûnes collectifs sont déjà prévus dès le 1er juillet, notamment à Paris, Aix, Marseille, Strasbourg, Caen ou Nantes.

« C’est une bonne chose, c’est symbolique », mais « personne n’a la naïveté de penser que ces gestes isolés vont résoudre la crise climatique » prévient Nicolas Hulot. Mais « la petite idée de la sobriété et du jeûne peut porter de grands fruits », estime, lui, François Clavairoly, le co-président du Conseil d’Eglises chrétiennes de France (CECEF) et président de la Fédération protestante de France (FPF). Parce que le changement climatique est le principal défi à long terme pour la planète et qu’il « ne respecte aucune frontière », « un front uni et commun nécessaire », explique Morgane Créach, du Réseau action climat France.

... pour interpeller les politiques

« Il semble essentiel de ramener le plus de voix possible pour alerter les citoyens et les responsables politiques », poursuit-elle, alors que « des signaux répétés », au travers de nombreux rapports d’experts et de la multiplication des catastrophes climatiques, alarment sans cesse sur l’urgence de prendre des mesures concrètes et ambitieuses pour lutter contre le réchauffement climatique. « Personne ne pourra se réfugier derrière l’alibi d’ignorance », a insisté l’envoyé spécial du président de la République. Il s'agit bien d'un « enjeu de civilisation ».

C’est bien là l’enjeu réel de l’initiative : montrer aux dirigeants politiques que des personnes des quatre coins du monde et de toutes confessions exigent une action pour le climat. En ligne de mire, Paris 2015, la grande messe du climat onusienne qui se tiendra dans la capitale. Les promoteurs du jeûne exhortent les responsables politiques à ne pas réitérer les échecs des précédents sommets sur le climat, et à aboutir à des mesures concrètes. Car en limitant l'augmentation des températures en deça de 2°C, les effets du réchauffement climatique pourraient être contenus.

« Nous attendons du monde entier une réduction des émissions de carbone, la mise en place d’un approvisionnement sur le long terme en énergies renouvelables pour un avenir plus sûr (...) et une approche révolutionnaire » pour en venir à bout du problème, a déclaré l’initiateur du projet, Yeb Saño, le négociateur philippin aux conférences de l’ONU sur le climat (voir encadré plus bas).

Un combat œcuménique en phase avec les valeurs religieuses

Soutenu principalement par des organisations chrétiennes, le jeûne pour le climat est en phase avec les principes des grandes religions, qui trouvent un terrain d’entente sur le sujet. Alors que les religions sont souvent associées aux conflits, le « combat pour la nature » est un « combat universel », « une cause commune qui nous concerne tous », déclare Tareq Oubrou, recteur de la mosquée de Bordeaux.

Pour François Clavairoly, « l’action du jeûne est portée par une dynamique œcuménique. Œcuménisme de la cause, œcuménisme militant, œcuménisme du signe, même si le signe est décalé dans un monde où la frugalité n’est pas à l’ordre du jour ».

La tradition du jeûne n’a pas la même signification selon les confessions. Mais l’idée de modération que la démarche véhicule est en adéquation avec « l’appel à la conversion des modes de vie » formulé par Marc Stenger, le président de Pax Christi France, présent au nom de la Conférence des évêques de France (CEF), rappelant que le changement des modes de vie et de production est aussi un souhait formulé par le pape François et son prédécesseur Benoit XVI. C'est même un « acte de résistance » et une « forme de liberté de dire non » que de ne pas céder à la « tyrannie de la consommation », selon Tareq Oubrou.

Un acte de résistance pour la planète

Nicolas Kazarian, qui s’exprimait au nom de l’Assemblée des évêques orthodoxes de France, souligne qu’il s’agit de « résister au changement climatique en se changeant soi-même ». Des problématiques qui conduisent à s’interroger sur « la compréhension de la nature et de la création », souligne M. Clavairoly, et à repenser « l’Homme comme étant à l’intérieur de la Création » pour Nicolas Kazarian.

F. Clavairoly ajoute qu'en tant que chrétien, le changement climatique constitue aussi un « enjeu de justice ». La Terre est « un don précieux reçu de Dieu » rappelle Marc Stanger, et qu’il est nécessaire « de transmettre une Terre saine aux générations futures ».

L’initiative du jeûne pour le climat n’a pour l’heure pas encore reçu l’appui des organisations musulmanes françaises, mais Ghaleb Bencheikh, président de la Conférence mondiale des religions pour la paix, et Tareq Oubrou la soutiennent à titre personnel. Ce dernier a répondu à l'appel parce qu’il juge que « les musulmans n’accordent pas beaucoup d’importance à l’écologie. » Or, à la différence des autres religions, le Coran n'a pas placé l'Homme au-dessus de la Création. Une raison, selon lui, qui devrait inciter les musulmans à se soucier davantage du sort de la planète.

A l’origine du mouvement

L’acte de protestation de Yeb Saño, négociateur philippin aux conférences climat de l’ONU, alors que son pays venait d’être dévasté par le super-typhon Haiyan, en novembre 2013. Dans un discours à la conférence de l'ONU pour le climat à Varsovie, il a déclaré qu’il ne mangerait pas jusqu’à ce que la conférence débouche sur des mesures qui permettent d’« arrêter la folie » de la crise climatique. D’autres personnes ont jeûné avec lui à travers le monde pour exprimer leur soutien à son combat. Puis des groupes de jeunes, d’écologistes, des groupes religieux les ont rejoints et le jeûne pour le climat a évolué en un mouvement mondial. Six mois plus tard, les organisations et les personnalités cherchent à faire prendre au mouvement de l’ampleur, en appelant chacun à jeûner à partir du 1er juillet, puis tous les 1er de chaque mois jusqu’en décembre 2015.