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Je vais dire à tout le monde que tu es juif : aux sources de l’antijudaïsme et de l’antisémitisme en Orient et en Occident

Reçu à Saphirnews

Rédigé par | Vendredi 11 Juin 2021 à 11:00



L’avis de Saphirnews

Avec Je vais dire à tout le monde que tu es juif, l'essayiste Malik Bezouh invite le lecteur à mieux connaître la place réservée aux juifs dans les sociétés tant occidentales qu’orientales en explorant les origines de l'hostilité antijuive, sous ses diverses facettes, qui a gangréné le continent européen et le monde arabo-musulman, du Moyen-âge à nos jours.

Ainsi, l’auteur opère un retour aux sources et analyse à la loupe des croyances et des récits qui ont alimenté au fil des siècles ce que Malik Bezouh nomme la « judéonodiumie ».

Une histoire comparée captivante

Si, en Europe, la croyance chrétienne faisant des fils d'Israël « un peuple déicide » a largement alimenté les violences à l’encontre des juifs, l’auteur observe que cette haine a aussi été nourrie par « un antijudaïsme irrationnel construit sur des rumeurs symptomatiques des peurs profondes qui s'emparèrent de la chrétienté à l'époque charnière séparant le Moyen-Age de la Renaissance ».

Des croisades à la Reconquista espagnole, de l'affaire Dreyfus au massacre des juifs pendant la Seconde Guerre mondiale, la figure du juif dans le regard européen est disséquée dans l’ouvrage pour permettre au lecteur de saisir l’ancrage sociologique de la haine, des discriminations et de persécutions vis-à-vis des juifs en Occident.

En Orient, les rapports judéo-arabo-musulmans produiront « une judéonodiumie singulière car nettement moins virulente que celle qui prendra corps en Occident ». « L'explication, partielle, en est simple : pour les musulmans, les fils d'Israël ne sont pas ce "peuple déicide", tant décrié par les chrétiens, mais seulement un "peuple prophéticide" », note Malik Bezouh. Les croyances « inconséquentes » telles que le meurtre rituel, l'empoisonnement des puits ou encore la profanation religieuse, « autant de crimes injustement imputés aux juifs en Europe, ne feront pas florès en terre d'islam ».

Des épisodes judénodiumiques « incontestablement plus faibles » en Orient

Des massacres, bien que « limitées dans l'espace et dans le temps », ont aussi noirci les pages des relations judéo-musulmanes. Toutefois, « elles ne constitueront jamais la règle, mais une exception, car la loi révélée, la shari'a, interdit formellement que l'on porte atteinte à ce que le Coran appelle "Gens du Livre" et dont la protection en terre d'islam est strictement codifiée par les textes tirés de la jurisprudence musulmane ». Il rappelle au passage que le statut de la dhimma, tout en étant discriminant, n'est pas de nature antijudaïque dans la mesure où il s'applique de manière indifférenciée sur les minorités religieuses.

Si l’auteur ne manque pas de souligner que « la religion musulmane dans son essence, n’est pas hostile aux juifs » comme l’illustre l'âge d’or andalou, ère de prospérité et d'effervescence intellectuelle marquée par une coexistence féconde entre juifs et musulmans, Malik Bezouh met aussi en lumière des écrits anti-juifs qui ont circulé dans le monde arabo-musulman et fait l’inventaire d’exactions parfois sous-tendues « par le besoin frénétique de rétablir un ordre social gravement perturbé par la présence incongrue de juifs dans les hautes sphères de l'État ». Pour mieux regarder l’Histoire en face.

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L’urgence de régler la question palestinienne et de lutter contre le radicalisme

En Europe, la haine des juifs accouchera de l'une des plus grandes tragédies de l'Histoire de l'humanité, la Shoah. C’est aussi l'antisémitisme européen qui affectera Theodor Herzl, père fondateur du mouvement sioniste à l’origine de la création d’Israël en 1948, la Nakba pour les Palestiniens. Cet épisode de l’Histoire exacerbera largement le sentiment judénodiumique dans un Orient musulman en profonde crise, où « la pénétration européenne, tant physique que culturelle », au 19e siècle a contribué, selon l’auteur, à la séparation entre Juifs et Arabes.

Le règlement du conflit israélo-palestinien est, pour l'auteur, une des clés pour réduire l’hostilité anti-juive parmi les masses arabo-musulmanes – « que l'Etat d'Israël cesse, toute affaire cessante, l'occupation des terres arabes », lit-on –, mais il ne mettra pas pour autant fin à une judéonodiumie découlant de la crise de conscience arabo-musulmane et « qui rend si réceptif à la stigmatisation de l'altérité juive ». A cet effet, l’essayiste, qui pourfend largement le wahhabisme, souligne l’urgence de lutter à la fois contre le radicalisme né de lectures dévoyées du Coran et des sources canoniques, mais aussi pour la démocratisation des régimes arabo-musulmanes pour « casser les moles d'extrémismes religieux et politique » qui minent ces sociétés.

Côté européen, l'Holocauste a généré une remise en question salutaire, en particulier au sein de l'Eglise. Celui-ci, qui a joué « un rôle majeur dans la détestation de l'altérité juive », a revu son logiciel dogmatique en allant jusqu'à adopter la déclaration Nostra Aetate en 1965, dans la foulée du concile Vatican II, qui a « disculpé de Juif du crime dont on l'a injustement chargé, celui de peuple déicide ». L'antisémitisme n'a pas pour autant disparu des terres européennes, rappelant à tous combien la lutte contre la haine doit se poursuivre inlassablement.

Présentation de l'éditeur

Les juifs furent atrocement persécutés en Occident, du Moyen Âge jusqu’à la Seconde Guerre mondiale. Il en fut tout autrement dans l’Orient arabo-musulman. Pourquoi ? Les crimes et attentats antijuifs, commis ces dernières années par des djihadistes et consorts, nous rappellent cruellement combien l’antisémitisme exacerbé et violent est loin d’avoir disparu.

Des observateurs et intellectuels ont alors dénoncé les contenus antisémites du Coran et de la tradition prophétique (Sunna), responsables, selon eux, de la haine contemporaine de l’altérité juive moderne puisque, en tout état de cause, l’antisémitisme radical, celui qui s’est déployé en Europe à la fin du XIXe siècle, serait devenu marginal en Occident. Pourtant, en analysant soigneusement les sources canoniques de l’islam (Coran et Sunna), on constate que la religion musulmane, dans son essence, n’est pas hostile aux juifs. Mieux, l’islam n’a jamais considéré les juifs comme étant « le peuple déicide ».

Une croyance typiquement chrétienne à l’origine de la détestation extrême des juifs dans l’Europe, du Moyen Âge à l’époque moderne ; avec toutes les conséquences désastreuses que l’on sait. Cela dit, l’islamisme intransigeant, promoteur d’un antisémitisme hybride, et le wahhabisme, matrice d’un antijudaïsme islamique, contribueront indéniablement à la stigmatisation outrancière des juifs, et ce dans un contexte de crise civilisationnelle que traverse le monde arabe et de rejet de l’État d’Israël perçu, dès sa création en 1948, comme un fait colonial inacceptable. Malik Bezouh dresse ici une histoire comparée de l’antijudaïsme et de l’antisémitisme en Orient et en Occident qui démonte les idées reçues de part et d’autre.

L'auteur

Malik Bezouh, physicien de formation, est un spécialiste de l’islam de France et de ses représentations sociales ainsi que de l’islamisme. Musulman réformiste, il est auteur de plusieurs essais marquants.

Malik Bezouh, Je vais dire à tout le monde que tu es juif, Editions Jourdan, mars 2021, 240 pages, 19,90 €



Rédactrice en chef de Saphirnews En savoir plus sur cet auteur