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Ariel Sharon mort, portrait d'un criminel de guerre resté impuni

Rédigé par | Dimanche 12 Janvier 2014 à 06:00



D'aucuns croyaient qu'Ariel Sharon était mort depuis des années. Le décès de l’ancien Premier ministre israélien, qui fut un des piliers majeurs de la droite israélienne, a été enregistré samedi 11 janvier, huit ans après son accident cérébral qui l’a plongé dans un état végétatif le 4 janvier 2006.

François Hollande a salué un « acteur majeur dans l'histoire de son pays ». « Après une longue carrière militaire et politique, il a fait le choix de se tourner vers le dialogue avec les Palestiniens. Je présente mes condoléances sincères à sa famille et au peuple d'Israël », a indiqué l'Elysée dans un court communiqué.

A mille lieues de cet hommage présidentiel, rejoint en cela par celui des administrations américaine, britannique et allemande, les Palestiniens saluent la mort de celui dont ils n’ont aucun souvenir l'élevant au rang d'homme de dialogue. Chef de guerre impitoyable, Ariel Sharon a été un participant actif à la construction de l'Etat d'Israël en 1948 – la « Nakba », la catastrophe, pour les Palestiniens – en rejoignant, dans sa jeunesse, la Haganah (un des ancêtres de Tsahal) puis en constituant l’Unité 101, qui s'est illustrée sous son commandement par l'attaque perpétrée dans le village palestinien de Qibya en 1953 (70 morts). Son nom reste surtout associé pour la postérité aux massacres de Sabra et Chatila, à Beyrouth, en septembre 1982.

Le terrible passé d'Ariel Sharon occulté

Ariel Sharon, qui était à l’époque ministre de la Défense, avait ordonné l’invasion israélienne au Liban en 1982 pour en déloger l’Organisation de libération de la Palestine (OLP) dirigée par Yasser Arafat. Il permit aux Phalangistes, une milice chrétienne libanaise alliée d’Israël, d'entrer dans les camps de réfugiés palestiniens, alors encerclés par l'armée israélienne, pour en finir avec ses habitants. Des centaines de civils, voire des milliers selon des sources, ont été assassinés, ce dont Ariel Sharon n’a jamais été jugé. 31 ans après, Sabra et Chatila n’ont rien oublié de leur tragédie. C’est avec joie que des habitants ont accueilli la mort d’un de leurs bourreaux.

Cet épisode le conduira à démissionner de son ministère, mais ne l’aura pas écarté définitivement de la vie politique israélienne. Après avoir cumulé de hautes fonctions d'Etat dans les années 1990, il finit par prendre en 1999 la tête du Likoud, hier dirigé par son mentor Menahem Begin (responsable du massacre de Deir Yassin en 1948, avant de devenir Premier ministre de 1977 à 1983) et aujourd’hui dirigé par Benjamin Netanyahu.

Son déplacement sur l’esplanade des mosquées, à Jérusalem, en septembre 2000, a précipité le déclenchement de la seconde Infifada, qui sera pour lui un formidable tremplin au siège de Premier ministre, qu’il occupera jusqu’à son accident cérébral en 2006. Il lance, pour faire cesser les attentats-suicides, l'opération Rempart en 2002, consistant à envahir les grandes villes de Cisjordanie. L'assaut en avril de cette année contre le camp de réfugiés de Jénine a été l'un des épisodes sanglants les plus marquants pour les Palestiniens.

Un retrait de Gaza pour mieux tenir la Cisjordanie

Avant sa mort, Ariel Sharon, fondateur du parti Kadima après sa démission du Likoud, se serait « converti à la paix » en 2004-2005 – à en croire notamment le reportage de France 2 consacré à sa mort – à la suite du retrait unilatéral de la présence israélienne dans la bande de Gaza. C'est oublier, d'une part, que le plan Sharon n'a pas donné aux habitants de Gaza les moyens de se libérer des chaînes d'Israël. Cette enclave, à la merci de raids aériens réguliers, est soumise au blocus et ses gestionnaires n’ont aucun contrôle sur les frontières terrestres, aériennes et maritimes. D’autre part, Ariel Sharon a multiplié les projets de construction de colonies en Cisjordanie.

Avec lui, la colonisation dans cette partie de la Palestine occupée s'est largement intensifiée, enterrant définitivement les accords d’Oslo, auxquels était opposé Sharon. Il y entame par ailleurs, dès 2002, la construction de « la barrière de sécurité » – appelé « mur de la honte » ou « mur de l’apartheid » par ses détracteurs –, qui ne suit pas la Ligne verte censée tracer les frontières d’un futur Etat palestinien.

Sa haine féroce contre Yasser Arafat

En farouche opposant à Yasser Arafat, Ariel Sharon ordonne le siège de la Mouqata, le QG du leader palestinien à Ramallah, jusqu’à sa mort en 2004. L'isolement forcé d'Arafat a nourri bien des rumeurs sur la responsabilité de son ennemi juré dans un possible empoisonnement. « Sharon était un criminel, responsable de l'assassinat d'Arafat et nous espérions qu'il comparaisse devant la Cour pénale internationale (CPI) en tant que criminel de guerre », a indiqué Jibril Rajoub, un haut responsable du Fatah, à l’annonce de la mort du dirigeant israélien.

« Notre peuple vit un moment historique avec la disparition de ce criminel aux mains couvertes de sang des Palestiniens et de leurs dirigeants », a déclaré le porte-parole Sami Abou Zouhri, porte-parole du Hamas, mouvement dont le fondateur et chef spirituel, cheikh Ahmad Yassine, a été assassiné en 2004 par l'armée israélienne sur ordre de Sharon.

Human Rights Watch (HRW) a regretté qu'Ariel Sharon n'ait pas été traduit en justice pour ses crimes et ses violations du droit, évoquant le triste épisode de Sabra et Chatila mais aussi la colonisation, la construction du mur et les démolitions des maisons palestiniennes, toutes illégales. « Sa disparition est un triste rappel supplémentaire que des années d'impunité de fait n'ont rien fait pour faire avancer la paix entre Israéliens et Palestiniens », a indiqué la directrice pour le Moyen-Orient de HRW, Sarah Leah Whitson.

C'est tout ce sombre passé que les dirigeants français, américains ou encore britanniques ont sciemment occulté en adressant des hommages bienveillants. Ariel Sharon, qui a vécu 85 ans, aura indubitablement marqué l’histoire du sionisme par son impitoyable détermination à faire exister un « Grand Israël » au mépris des Palestiniens et du droit international.



Rédactrice en chef de Saphirnews En savoir plus sur cet auteur