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Religions

Saint-Etienne-du-Rouvray : un an après la tragédie, le dialogue interreligieux intensifié

Rédigé par Imane Youssfi | Mardi 25 Juillet 2017

Il y a un an déjà, le Père Jacques Hamel était lâchement assassiné dans son église de Saint-Etienne-du-Rouvray, théâtre en plein été 2016 d'un acte terroriste revendiqué par Daesh qui a bouleversé durablement cette petite ville de Seine-Maritime (Normandie). La France replongeait dans l’émotion deux semaines à peine après l’attentat de Nice. Mais loin de créer une ligne de fracture entre les communautés chrétiennes et musulmanes, les liens se sont renforcées, avec le concours de la municipalité. Qu'est-ce-qui a changé en un an ? A l'heure des commémorations auxquelles assistera le président de la République Emmanuel Macron, Saphirnews fait un bilan d'étape avec les principaux acteurs locaux, tant institutionnels que religieux.



Un tableau représentant le prêtre Jacques Hamel, tué en juillet 2016 dans son église à Saint-Etienne-du-Rouvray (© Blog Ser-Ta-Paroisse)
Un tableau représentant le prêtre Jacques Hamel, tué en juillet 2016 dans son église à Saint-Etienne-du-Rouvray (© Blog Ser-Ta-Paroisse)
« Nous sommes encore dans une période de deuil. Curieusement, le Père Hamel est plus vivant que jamais depuis sa mort, ce qui peut rendre le deuil difficile », raconte, ému, Mgr Dominique Lebrun, archevêque de Rouen. La ville se remet peu à peu de l’attentat perpétré dans l’église de Saint-Etienne-du-Rouvray où le Père Jacques Hamel a été tué par deux terroristes ayant prêté allégeance à Daesh. Cette petite ville qui compte près de 30 000 habitants a dû, tant bien que mal, gérer la très grande émotion et les craintes qui en ont découlé tout au long de l’année.

« La force du territoire et de ses acteurs, c’est de ne pas rester tétaniser par ce traumatisme, mais bien d’aller de l’avant et de vouloir ensemble se donner confiance les uns les autres », estime Joachim Moyse, maire de Saint-Etienne-du-Rouvray. Il a succédé le 5 juillet à Hubert Wulfranc, élu député lors des dernières élections législatives en juin. Il n'en a pas moins suivi, et de très près, les terribles événements puisqu'il fut premier adjoint au maire avant de siéger à la tête de la municipalité.

Le drame a contribué à « réinterroger les pratiques du vivre-ensemble »

Pour faire face à une éventuelle menace terroriste, la ville a mis en œuvre « un plan de sécurisation renforcé des abords des écoles », explique-t-il. Un dispositif qui a engendré un rehaussement des clôtures des établissements scolaires, un dispositif d’ouverture à distance des portails magnétiques et la mise en place de la vidéosurveillance « pour permettre à la fois aux directions d’écoles mais aussi aux espaces éducatifs périscolaires de laisser ou pas entrer les personnes ». En parallèle, l'Etat à travers la préfecture assure, lors d'événements cultuels importants, la sécurisation des lieux de culte et de rassemblements.

Joachim Moyse explique que le personnel communal reste encore touché par les attentats : « Il y a eu des actions particulières, notamment d’accompagnement psychologique, parce que beaucoup de nos agents municipaux ont été terriblement affectés par cela. Certains sont toujours en arrêt maladie ».

Un an après, qu’est-ce-qui a changé ? Probablement une autre façon de voir les choses : « Ce drame du 26 juillet 2016 a contribué à ce que les uns et les autres se réinterroge sur les pratiques du vivre-ensemble, notamment au niveau des citoyens, des bénévoles associatifs, des croyants et non croyants, du personnel municipal ».

Mgr Dominique Lebrun, archevêque de Rouen.
Mgr Dominique Lebrun, archevêque de Rouen.

Mgr Lebrun : chrétiens et musulmans sont « liés par l’événement »

Les relations islamo-chrétiennes à Rouen auraient pu être ternies des suites de la tragédie. C’est fort heureusement tout le contraire qui s’est produit. Plus de 500 personnes, pour la plupart des personnalités religieuses et des acteurs du dialogue interreligieux, avaient d'ailleurs signé, aux lendemains de l'attentat, un appel initié par Saphirnews afin de marteler la nécessité de faire face à l’adversité en poursuivant les initiatives qui concourent à la paix.. « Ce qui domine, c’est un état d’esprit de persévérance et de détermination dans le désir de pérenniser nos échanges », se réjouit Pierre Belhache, prêtre chargé des relations avec les musulmans au diocèse de Rouen.

Lui comme Mgr Lebrun insistent sur les bonnes relations préexistant entre les communautés catholique et musulmane avant l'attentat, et qui n'ont fait que de se renforcer après le meurtre du Père Hamel. « La cicatrice est là, nous n’oublions pas le drame. Mais on a continué à aller de l’avant », raconte Mohamed Karabila, président du Conseil régional du culte musulman (CRCM) Haute-Normandie et président de la mosquée de Saint-Etienne-du-Rouvray.

Pour renforcer les liens, c'est ensemble que musulmans et chrétiens ont participé à une marche blanche en début d’année. Mgr Dominique Lebrun s’en souvient encore : le but était de « dire justement notre volonté de vivre ensemble dans la paix ». Réunissant les croyants des trois monothéismes, le départ de la marche s'est fait de la mosquée, était passée par la synagogue, puis par le temple protestant. « Après être passée devant la cathédrale catholique, elle a pris fin dans une salle municipale pour un temps interreligieux qui avait été un moment très fort », raconte Mgr Lebrun. Plus récemment, c’est un repas de rupture du jeûne organisé à la fin du mois de Ramadan, en présence des représentants de divers cultes, mais aussi du maire et du député.

Mohamed Karabila, président du CRCM Haute-Normandie.
Mohamed Karabila, président du CRCM Haute-Normandie.

« On a continué à épaissir notre relation d’amitié » avec les catholiques

Au-delà du respect, c’est surtout l’amitié qui lient les représentants religieux de Saint-Etienne-du-Rouvray : « On a continué à épaissir notre relation d’amitié, de fraternité avec la communauté catholique », insiste Mohamed Karabila. « Nous avons continué à travailler comme on le faisait et pas uniquement par nécessité mais vraiment par plaisir, par amitié », va dans le même sens Pierre Belhache.

Des initiatives autres que commémoratives autour de la figure du Père Hamel ont été mises en place pour renforcer le dialogue interreligieux dans la région de Rouen. Pierre Belhache évoque des rencontres locales pour échanger les expériences, approfondir des pratiques et tisser des contacts durables. « Ce qu’on veut, c’est développer un réseau de personnes engagées dans la dialogue interreligieux et qui ont envie d’aller plus loin », indique le curé, qui évoque aussi l'existence d'un « culte tour » initié par le CCAS de la ville de Rouen et qui devrait être sur pied à la rentrée.

Des hommages particuliers de musulmans au Père Hamel

Mgr Lebrun s’est dit « très touché » du livre de Mohamed Nadim Requiem pour le père Jacques Hamel, qui prend la forme de lettres d'un musulman en l'honneur de Jacques Hamel (Bayard, juin 2017), présenté mi-juin à Rouen. « Monsieur Karabila a déclaré : "Juste après l’assassinat, nous avons eu peur que les catholiques ne nous aime plus." C’est une phrase qui est venue au bon moment, onze mois après l’assassinat et qui est très importante pour nous. Parce que c’est vraiment l’ami qui ouvre son cœur à son ami et qui dit : "Voilà, j’ai eu peur que tu ne nous aimes plus. "D’abord, ça veut dire qu’il avait conscience que les catholiques les aimait, aiment les musulmans, et ça veut aussi dire qu’il espère que les catholiques vont continuer à les aimer », témoigne l'archevêque.

Saint-Etienne-du-Rouvray : un an après la tragédie, le dialogue interreligieux intensifié
Autre initiative, cette fois artistique, à noter : la sortie - discrète - de « Mon père : Amour & Paix », une chanson écrite et chanté par le rappeur Thierno Dia, en hommage au Père Hamel et à son propre père, victime d’une agression islamophobe après l’attentat du 26 juillet 2016.

« C’est vrai que les premiers jours ont été vraiment difficiles pour la communauté musulmane et en particulier pour les femmes voilées qui sont des minorités visibles dans le métro, dans le bus… », se souvient Mohamed Karabila. « On a eu quelques incidents sur la région mais tout le travail que nous avons fait a finalement payé, et aujourd’hui, les gens ne l’oublient pas, c’est sûr. Cet événement nous a poussé à nous ouvrir vers les autres. »

Une stèle pour la fraternité inaugurée pour l'hommage national

Un hommage national est rendu mercredi 26 juillet au Père Hamel, en présence du couple présidentiel Emmanuel et Brigitte Macron, et du ministre de l’Intérieur Gérard Collomb. « Une stèle républicaine pour la paix et la fraternité et à la mémoire du père Jacques Hamel », mise en place par la municipalité, sera alors inauguré. Sur cette stèle ont été inscrits les articles de la Déclaration universelle des droits de l’homme de 1948.

Joachim Moyse (à droite) et son prédécesseur Hubert Wulfranc.
Joachim Moyse (à droite) et son prédécesseur Hubert Wulfranc.
Joachim Moyse y voit « un message à la fois universel et intemporel » ainsi qu'un « lieu éducatif parce qu'autour de la stèle, on trouve des bancs en nombre suffisant pour qu’une classe d’enfants puisse être présente avec l’enseignant, qui pourra traduire les articles de la Déclaration des droits de l’homme et en quoi il est important de respecter les valeurs républicaines, de respecter les autres et de contribuer au bien vivre ensemble ».

Après l'assassinat du prêtre, un procès en béatification, pour élever le Père Hamel en martyr, a été lancé. « Ce qui est le plus important pour moi, c’est de voir que la procédure est ouverte, pas seulement parce que le Pape a donné une dispense mais parce que le peuple de Dieu comme nous disons, les fidèles et au-delà, nous le demande », déclare Mgr Lebrun. L'enquête est en cours, mais le Pape a dispensé la famille du Père Hamel des cinq années d'attente pour avoir une réponse à leur requête.






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