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Monde

Manuel Musallam, curé de Gaza : « Alléger le blocus, c’est une manière d’accepter l’occupation de Gaza »

Rédigé par Propos recueillis par Gwénola de Coutard | Samedi 10 Juillet 2010

Prêtre catholique, Palestinien, Manuel Musallam a été quinze ans curé de Gaza, de 1995 à 2009. Il vient de sortir un livre racontant cette expérience (« Curé à Gaza », Ed. de l’Aube), et confie à Saphirnews son pessimisme sur la situation en Palestine, tout en lançant au monde un appel à la justice.



Manuel Musallam, curé de Gaza, entouré du mufti de Gaza cheikh Muhammad Nejim (à g.) et de cheikh Said Baraka de Gaza.
Manuel Musallam, curé de Gaza, entouré du mufti de Gaza cheikh Muhammad Nejim (à g.) et de cheikh Said Baraka de Gaza.

Saphirnews : Comment va votre pays depuis la levée partielle du blocus ?

Manuel Musallam : Ce n’est pas le blocus qui gêne les gens. Bien sûr, on a besoin d’aide matérielle, mais ce qui gêne les gens, c’est le manque de travail, de fierté nationale ; c’est l’humiliation, c’est la peur, toujours, d’une guerre... Alléger le blocus, cela ne veut rien dire. Le peuple palestinien ne mourra jamais de faim, mais il besoin de sa liberté. Ce blocus, il ne faut pas l’alléger, mais il faut y mettre fin !

De plus, si le monde accepte l’allégement de ce blocus, cela veut dire que le monde accepte l’occupation. Mais le monde doit refuser un tel siège, une telle punition d’une nation...

N’avez-vous pas le sentiment que l’avis de la communauté internationale a changé sur Israël, depuis l’attaque de la Flottille ?

Manuel Musallam : Peut-être ont-ils commencé à parler un peu plus. Mais nous avons besoin non pas de paroles, mais d’actes. Le peuple palestinien a besoin d’une protection internationale contre ses ennemis, qui mangent sa terre, sa vie, détruisent ses maisons...

Comment se traduit l’occupation dans la vie quotidienne ?

Manuel Musallam : Ce sont des vexations permanentes. Pour sortir de Gaza, il faut un permis. Ils ne sont presque jamais donnés. Moi, par exemple, j’ai mon passeport de Gaza, et pourtant je ne peux pas vivre dans ma maison en Cisjordanie : j’ai besoin d’avoir un permis. Lorsque j’ai dû aller à Paris, j’ai encore dû demander un permis. Je n’ai pas eu le choix de ma date de retour... et je commence déjà à en demander un nouveau, pour un voyage en septembre, parce que cela prend bien un mois pour le faire faire.

Comment trouver un travail dans ces conditions ? Il faut coordonner le travail, l’entrée et la sortie... C’est pénible. Les gens ne peuvent pas sortir en Israël pour travailler, et il n’y a pas de travail sur place.

Depuis l’opération « Plomb durci » de 2008, les maisons qui ont été détruites n’ont pas été reconstruites. Les gens sont obligés de se réfugier chez des parents ou des amis, c’est un autre fardeau... Les carreaux sont cassés, et on n’a pas de verre pour les remplacer... Pas d’eau ni d’électricité non plus... Beaucoup de nourriture ne peut pas être gardée : le lait, le fromage, la viande. De l’électricité, il n’y en a que 4 ou 5 heures par jour !

Les élèves ne peuvent pas étudier dès que tombe la nuit : comment passer leurs examens ? Et sans eau, croyez-moi l’odeur est terrible. On ne peut pas laver ni faire la cuisine...
Et quand les enfants ont réussi à étudier tout de même, ils ne peuvent pas ensuite continuer leur parcours dans les pays arabes.

Et quand on voyage, on peut rester bloqué à un check-point pendant 5 heures... Il serait plus facile d’aller jusqu’en Europe que de faire une cinquantaine de kilomètres sur cette terre ! Aller de Jéricho jusqu’à la Jordanie prend 5-6 heures, et il faut payer au moins une centaine de dollars pour sortir, la même chose pour rentrer. Tout ça pour un trajet de 100 km !

Au lieu de donner aux gens du travail, on leur prend ce qu’ils ont chez eux. Les familles perdent leur fortune stratégique : les femmes vendent leur or, leurs costumes brodés. On vend même le mobilier, les matelas, les armoires, les miroirs... pour pouvoir survivre. C’est infernal cette vie.

C’est faux de dire qu’Israël a besoin de protection. Ici en Cisjordanie, il n’y a pas une roquette braquée vers lui, pas un coup de pierre. Pas une mouche ne peut rentrer en Israël sans son autorisation ! Les Israéliens sont de grands menteurs. Les Palestiniens ne menacent pas leur sécurité. Ils n’ont pas de chars, de roquette, pas d’avions : avec quoi pourraient-ils menacer Israël, qui est un État nucléaire ? Israël refuse de marcher vers la paix, car elle gagne beaucoup dans cette occupation : 3 millions de personnes dépendent d’elle, qui ne produisent rien, n’exportent rien, ne font que consommer.

C’est pourquoi nous, Palestiniens, nous invitons les gens non pas à venir faire un pèlerinage pour voir les Lieux saints, mais à venir voir la situation des gens de Palestine. Voir un enfant qui est en prison, et sa mère qui met deux jours pour aller lui rendre visite. Voir la peur des orphelins, voir les hôpitaux sans médicaments.

Avez-vous des relations avec le peuple israélien ?

Manuel Musallam : L’armée israélienne a empêché tout contact entre les deux peuples. Nous autres, Palestiniens, nous n’avons affaire qu’avec les soldats. C’est toujours une relation de menace, de force, d’écrasement : les barrages, les armes pointés vers le visage...

Nous croyons qu’il y a des bonnes volontés dans le peuple israélien : il y a toujours des gens qui veulent la paix. En Palestine aussi. Nous voulons simplement retourner aux frontières de 1967, mais Israël ne veut pas. Elle construit des murs contre Jérusalem, la judaïse. Pour faire les 8 km qui la séparent de Bethlehem, les gens sont obligés de faire un détour de 100 à 150 km... Sans parler de ce mur qui divise les villages, les familles, les frères.

Comment arriver à la paix, selon vous ?

Manuel Musallam : La première étape, c’est la protection du peuple palestinien. Nous avons besoin d’une protection internationale, d’une force qui puisse dire la vérité : dire qu’Israël n’est pas menacée, qu’Israël est sûre sur ses frontières et doit dessiner ses frontières. Un État reconnu sans frontières depuis 62 ans, qu’est-ce que c’est que ça ?

Israël doit se retirer sur les frontières de 1967, que les Palestiniens ont acceptées, et créer l’État palestinien. Mais pour commencer, il faut nous protéger.

Autrement, si on ne fait que nous faciliter la vie sous l’occupation, cela signifie qu’on accepte cette occupation, que les gens qui souffrent continueront à souffrir, que d’autres sanctions plus dures pourront voir le jour.

Depuis 62 ans, cela marche comme ça ! Au lieu d’employer sa force pour imposer une paix, Israël en profite pour menacer les gens autour. On a peur d’une guerre religieuse, qui peut éclater tous les jours. Et alors, gare au monde ! Car c’est la paix internationale qui serait menacée.

Et puis, en finir avec les colonies. Ils ont changé Jérusalem. Ils ont changé la West Bank, l’ont coupée. Il ne reste plus un potentiel pour faire un État palestinien. Ils y bâtissent comme si c’était Israël. Ils ont cette audace de dire non au monde !

Comment les Palestiniens pourraient-ils un jour pardonner à Israël ?

Manuel Musallam : Pour l’instant, nous ne voyons aucune issue. L’espoir est complètement détruit, parce qu’Israël ne veut pas bouger sur les colonies, les murs, l’occupation, le droit de retour, l’eau, l’électricité... Les pourparlers ont duré 18 ans, et le résultat est nul.

Mais comme leaders dans le pays palestinien, nous ne pouvons pas laisser notre peuple se désespérer ! Il faut croire en l’humanité, croire qu’il y a dans l’humanité des bonnes gens qui peuvent mettre fin à cette occupation. Je crois que les Palestiniens sont prêts à pardonner, mais il faut que tout le monde soit prêt à chercher la vérité, et à donner justice. Car la paix est possible seulement si la justice est possible.

Comme Palestiniens, nous avons le souhait non de coexister avec Israël, mais d’exister avec Israël. Nous voulons faire une vie avec les Israéliens, ne plus former deux entités l’une à côté de l’autre parce que l’avenir peut changer leurs idées, et ils pourraient reprendre les armes...

Le souhait palestinien était qu’il y ait un seul État démocratique, et Israël, le plus fort, a refusé. Les Palestiniens maintenant se contenteraient de deux États, mais ce serait pour eux une étape seulement vers l’avenir. Car l’avenir doit être l’acceptation de l’autre, pas la juxtaposition de deux ennemis. Les Palestiniens sont prêts à une réconciliation, à une paix.

À Israël maintenant de mettre fin à l’occupation et de donner au peuple palestinien sa liberté et sa dignité. Notre problème est un problème de libération, pas de nourriture.





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