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Arts & Scènes

Lieux saints partagés : une ode à la coexistence des cultes

Rédigé par | Vendredi 27 Octobre 2017

Après le Mucem à Marseille, c’est le Palais de la Porte Dorée, à Paris, qui accueille l’exposition « Lieux saints partagés », du 24 octobre 2017 jusqu’au 21 janvier 2018. Au musée de l’Histoire de l’immigration, les visiteurs pourront découvrir comment les diverses communautés religieuses négocient et partagent les espaces sacrés, sur le pourtour du bassin méditerranéen jusqu’à la Bretagne.



Musulmanes dans la basilique de la Nativité, à Bethléem (Palestine, 2014) : photo de Manoël Pénicaud, co-commissaire de l’exposition « Lieux saints partagés » qui se tient au musée de l’Histoire de l’immigration, à Paris, jusqu’au 21 janvier 2018.
Musulmanes dans la basilique de la Nativité, à Bethléem (Palestine, 2014) : photo de Manoël Pénicaud, co-commissaire de l’exposition « Lieux saints partagés » qui se tient au musée de l’Histoire de l’immigration, à Paris, jusqu’au 21 janvier 2018.
Les lieux saints ont pour objet de fournir un espace de transcendance pour les adeptes d’une religion. Ils prennent tout leur sens lorsque ces mêmes lieux permettent de transcender les différences, voire les religions elles-mêmes. C’est ce que s’attelle à démontrer la nouvelle exposition temporaire du musée de l’Histoire de l’immigration, intitulée « Lieux saints partagés ».

Du 24 octobre 2017 au 21 janvier 2018, le musée situé dans le sud de la capitale présente cette exposition itinérante, qui a déjà été montrée au Mucem de Marseille (2015) et au musée du Bardo à Tunis (2016). Elle a été récrite et réadaptée pour les besoins du lieu et présente ainsi certaines nouveautés.


Hospitalité et ferveur

Naturellement, les premières pièces exposées relatent la coexistence des religions à Jérusalem, la cité trois fois sainte. Un focus est également réalisé sur le cas d’Abraham, prophète consacré par les juifs, les chrétiens et les musulmans. L’épisode de la Bible dans lequel Abraham nourrit trois anges est rappelé grâce à la lithographie « Abraham et les trois anges » de Marc Chagall.

Un reportage sur la traditionnelle hospitalité et générosité des habitants de Hébron (Cisjordanie) lié à cet épisode est consultable. Le court métrage présente également le Caveau des patriarches, qui, depuis un attentat en 1994, est ségrégué en un espace réservé aux juifs et un espace aux musulmans. Les trois religions ont droit à l’exclusivité du site, quelques jours chaque année en fonction de leurs calendriers respectifs.

La partie consacrée à l’île de Lampedusa a de quoi surprendre tant le passé semble parler au présent. On apprend que, du XVIe au XVIIIe siècle, « la Lampédouse était un lieu de trêve, d’approvisionnement et de refuge en cas de naufrage » car une grotte abritait un oratoire dédié à la Vierge et à un saint musulman.


Barque avec la sainte famille sauvant un migrant, œuvre de Benito Badolato et Pasquale Godano (2013).
Barque avec la sainte famille sauvant un migrant, œuvre de Benito Badolato et Pasquale Godano (2013).
Jean-Jacques Rousseau et Denis Diderot, philosophes des Lumières ont écrit à propos de l’île, qui représentait un idéal utopique ». Ainsi, une note autographe de Diderot issue de la Bibliothèque nationale de France est exposée.

Les plasticiens italiens Benito Badolato et Pasquale Godano ont conçu une crèche en bois et résine sous la forme d’une barque en mer. La sainte Famille tend les bras vers un migrant afin de le sauver de la noyade. L’œuvre a été offerte au pape François en décembre 2013. Le souverain pontife l’a à son tour remise à la paroisse de Lampedusa.

Partage interreligieux

La synagogue de la Ghriba, sur l’île de Djerba, est un lieu sublime de partage interreligieux. Le mythe d’une mystérieuse femme sainte qui aurait péri dans un incendie subsiste en cet endroit où une synagogue a été construite en son honneur. Chaque année, des juifs tunisiens ayant émigré en Europe ou en Israël se rendent sur l’île en pèlerinage pour la fête de Lag Ba’omer. Juifs et musulmans s’y retrouvent pour y prier.

Le commissaire de l’exposition Manoël Pénicaud, anthropologue spécialisé dans l'étude des pèlerinages, a arpenté de nombreux lieux saints dont il a gardé la trace en vidéos, lesquelles égrènent le parcours scénographique et enrichissent photos, documents historiques et œuvres exposées en les actualisant.

Ici, dans ce court métrage documentaire, on y découvre la ferveur des pèlerins de Djerba et la passion des femmes des deux confessions qui se recueillent, notamment dans la crypte de la synagogue. Elles y déposent des œufs crus sur lesquels elles inscrivent leurs désirs et supplications.


Passeurs de lumière : Abd el Kader, Louis Massignon, André Chouraqui

Plusieurs personnalités célèbres que sont l’émir Abd el Kader, le jésuite Paolo Dall'Oglio et le traducteur André Chouraqui sont mises à l’honneur au Palais de la Porte Dorée. Un magnifique fusil de l’émir algérien, ainsi que son emblème de commandements ont été mis à disposition par le musée de l’Armée.

Mais des individus moins connus du grand public bénéficient aussi d’un coup de projecteur. C’est le cas de Louis Massignon (1883-1962) désigné comme l’un des plus grands islamologues et arabisants français du XXe siècle. Surnommé « le catholique musulman » par le pape Pie XI, il a notamment étudié le Coran à l’université d’Al-Azhar en Egypte. Ordonné prêtre en 1950, il fonde, quatre ans plus tard, le pèlerinage islamo-chrétien des Sept Dormants en Bretagne.

Le pèlerinage breton des Sept Dormants

Activiste du dialogue interreligieux, il s’est appuyé sur le mythe des sept jeunes chrétiens de la ville d’Ephèse qui, au IIIe siècle, furent emmurés vivant dans une grotte pour avoir refusé de renier leur foi. Ils se réveillèrent plusieurs siècles plus tard. Ce récit est évoqué dans le Coran dans la sourate al-Kahf (La Caverne).

Dans les Côtes-d’Armor figure le hameau des Sept-Saints où une fête catholique traditionnelle se tient annuellement. Louis Massignon a choisi d’y greffer un pèlerinage islamo-chrétien en invitant des musulmans de la région parisienne. Aujourd’hui encore, chaque quatrième weekend de juillet, musulmans et chrétiens s’y retrouvent.

L’exposition s’achève par une série photographique d’Alain Bernadini qui met en scène des responsables religieux dans un lieu de culte qui n’est pas de leur obédience (un pasteur dans une mosquée, un imam dans une église, un rabbin dans une pagode...) pour déjouer les frontières entre les religions.

Le projet architectural House of One, « Maison de prière et d'enseignement des trois religions », qui sera bâti sur l’emplacement d’une ancienne église à Berlin (Allemagne), est également présenté, donnant la perspective d’une convergence possible des religions et de leurs fidèles.

Une exposition qui fait du bien

« Nous le savons, il y a beaucoup de tensions dans la société française qui ont pour origine les questions religieuses. Malheureusement, il y a des discours de séparation et de haine alors qu’il existe des espaces de partage et de circulation » explique l’historien Benjamin Stora. Le président du Conseil d’orientation du musée de l’Histoire de l’immigration explique que le rôle de son établissement est de « faire connaitre les autres, de faire connaitre l’étranger, de faire connaitre les immigrés, de faire connaitre leurs cultures pour atténuer les préjugés négatifs. On montre les possibilités d’harmonie sans naïveté parce qu’il a existé et existent des situations de conflit et on le montre ».

En 2015, l’exposition « Lieux saints partagés » avait attiré près de 120 000 visiteurs au sein du Mucem à Marseille. Un succès exceptionnel et cela, trois mois après les attentats de Charlie Hebdo, de Montrouge et de l’Hyper Casher. Manoël Penicaud confirme que l’exposition permet d’apaiser les tensions, comme en attestait le livre d’or qui n’aurait jamais été aussi rempli. « La grande majorité des réactions étaient positives. Les gens nous remerciaient de leur montrer autre chose que médiatisait la télévision », témoigne-t-il, citant ce message qu’il a lu : « Il y a deux heures j’ai appris l’attentat de Sousse mais l’exposition me fait du bien et me montre que l’islam n’est pas ce que certains voudraient nous faire croire. »

Le réalisateur Malek Sahraoui suit depuis de long mois les pérégrinations de Manoël Pénicaud. Un film de 90 minutes sur les lieux saints partagés est en cours de réalisation et pourrait sortir l’année prochaine. En attendant, les éditions Actes Sud permettent aux visiteurs d’approfondir leur exploration des hauts lieux de l’interreligieux grâce à la réédition augmentée du catalogue d’exposition Coexistences.






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