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Lionnes et gazelles

Les visages de la révolution arabe (2) : Les mères de toutes les révolutions

Par Mehrézia Labidi-Maïza*

Rédigé par Mehrézia Labidi-Maïza | Mardi 12 Avril 2011

Mehrézia Labidi-Maïza, militante et coordinatrice au sein de l’organisation internationale Femmes croyantes pour la paix, poursuit la série de portraits d’acteurs et d’actrices des révolutions arabes à l’œuvre depuis janvier 2011. Autant de visages de la résistance non violente contre les dictatures à découvrir.



Manoubia, mère de Mohammed Bouazizi, en présence de Ban Ki-moon, Secrétaire général des Nations unies.
Manoubia, mère de Mohammed Bouazizi, en présence de Ban Ki-moon, Secrétaire général des Nations unies.

Manoubia, mère de Mohammed Bouazizi : « C’est la manque de dignité qui a tué mon fils »

Manoubia : avec un tel prénom, elle porte vraiment sa tunisianité très haut. En effet, Manoubia était une femme pieuse et érudite qui vivait il y a des siècles à Tunis et qui était respectée et suivie par des disciples, hommes et femmes. Elle est l’une des personnalités saintes de la Tunisie. Mais je ne crois pas que la Manoubia d'aujourd'hui, cette femme modeste, avec son foulard et sa robe bon marché, ait eu une quelconque prétention à devenir célèbre comme son homonyme. Mais force est de constater qu'elle est devenue plus connue que la sainte femme d'autrefois.

Manoubia est la mère de Mohammed Bouazizi . L'on se souvient de Mohammed Bouazizi, le martyr qui a allumé le feu de la révolution qui a embrasé tout le monde arabe.

Lors de sa première apparition à la télévision, on a vu une femme accablée par la douleur, digne dans sa souffrance silencieuse, devant le micro du journaliste qui lui demandait si elle était « reconnaissante » envers M. le Président qui l’avait couverte ainsi que sa famille de ses attentions « paternelles » lors de l'hospitalisation de son fils qui vivait ses dernières heures. Elle a répondu brièvement avec un visage impassible et sans larmes.

En fait, elle est de cette race de femmes pétries par la dureté de la vie de cette région aride du Sud-Ouest tunisien. Ces femmes qui ne montrent pas leur larmes à tous, et surtout pas à leurs persécuteurs.

Ce que ne nous a pas montré la télévision de Ben Ali, c’est le geste défiant de cette femme quand elle a jeté par terre l’argent que le dictateur a voulu lui donner pour acheter en échange son silence.

Une fois le dictateur en fuite, les télévisions du monde entier ont afflué chez elle. Lors de ses premiers entretiens, Manoubia avait l’air un peu emprunté, ne savait pas comment regarder l’objectif. Puis, au fur et à mesure que les journalistes ont frappé à la porte de sa modeste demeure, elle est devenue plus hardie, plus éloquente. Quand elle apparaît enfin sur l’écran d’Al-Jazeera, elle est sûre d’elle, elle laisse couler ses larmes, parle de sa douleur et dit cette phrase qui dénote de sa conscience politique : « C’est le manque de dignité qui a tué mon fils. »

Sur la tombe de son fils, elle le déclare « shahid ». Une personne à ses côtés tenta de lui souffler ce qu’elle devait prononcer mais elle l’arrêta d’un geste et continua : « Mohammed, mon fils, repose en paix, car tu es vraiment shahid (martyr). » Son regard est triste mais plein de fierté.

Manoubia, mère de Mohammed Bouazizi, est devenue par ses paroles un symbole de la citoyenne tunisienne simple, issue du peuple, qui a regagné sa dignité.

Leila, mère de Khaled Saïd : « L’Égypte, oui, l’Égypte rendra justice à mon fils ! Sinon, qui le fera ? »

La télévision officielle de Mubarak n’a pas daigné donner la parole à Leila, cette maman éplorée. Pour cette machine de propagande qu’était la télévision nationale égyptienne, Khaled Said n’était qu’un revendeur de drogue qui décéda à la suite à une overdose de Bango, une drogue dure qui circule aisément dans les quartiers.

Mais a-t-on jamais vu une overdose qui fracasse un crâne, qui déglingue une mâchoire ou qui crève un œil ? Car Khaled Said a été jeté, mort, dans la rue, au début du mois de juin 2010 par des policiers en civil et cela seulement deux heures après son arrestation à un cybercafé d’Alexandrie.

Qu’avait-il fait de si grave, ce jeune homme de 28 ans, patron d’une start-up, amateur du rap, de flânerie sur la corniche et de Facebook ? Il a commis un acte impardonnable : il a publié sur la page Facebook de son groupe une vidéo qui dénonce la corruption de la police locale, notamment les membres de la brigade des stupéfiants qui se partageaient l’argent et la drogue saisie chez les trafiquants.

Intercepté au cybercafé par trois policiers, Khaled a commencé à vivre son supplice dans les escaliers de l’immeuble qui abritait ce lieu public. Il a crié et s’est démené pour protester contre l’arrestation illégale qu’il subissait, mais les deux policiers lui ont cogné la tête contre la rampe puis contre les marches en marbre et lui ont assené des coups sur le visage. En arrivant au fourgon, il était déjà tout en sang.

Deux heures après, le même fourgon s’arrêta devant le cybercafé pour jeter le corps inerte de Khalid. La police ne prit même pas la peine d’informer la mère de Khalid. Ce sont les passants qui l’ont fait. Le déroulement de l’arrestation et l’assassinat de son fils, elle l’a appris via une vidéo clandestine sur laquelle un petit garçon témoin de la scène relatait ce qu’il avait vu.

Que peut ressentir une maman qui vit un tel supplice ? Une maman qui apprend en une seule fois que son fils est un dangereux trafiquant de drogue, qui en consomme et qui est mort d’une overdose qui lui a fracassé le visage ! C’est un peu trop, n’est-ce pas ?

Les premiers entretiens avec Leila réalisés par des télévisions indépendantes et des jeunes cybermilitants ont montré une maman folle de douleur. Au journaliste qui lui demandait si elle sera un jour capable de pardonner à celui qui a tué son fils, elle répondit : « S’il se présente devant moi, je serai capable de le couper en morceaux avec mes dents, de l’écraser, de manger ses tripes… tellement ma souffrance est grande ! »

Leila avait vraiment besoin de sortir toute sa douleur dans ces paroles presque sauvages que seules les mamans qui ont vécu la peine de perdre injustement un enfant peuvent comprendre.

Ce qui a décuplé la souffrance de Leila, c’est le déni total du crime des policiers et la calomnie dont son fils a fait l'objet à travers le rapport falsifié d'un médecin légiste qui a vendu son âme au diable ou plutôt au pouvoir.

Cette femme a voulu rendre justice à son fils et punir les coupables. Elle savait que l’État égyptien ne ferait rien puisqu’il était impliqué dans ce meurtre. Elle prit alors le peuple égyptien à témoin et lui demanda de venger son fils de la meilleure des manières : se débarrasser une fois pour toutes de la répression.

Et elle ne fut pas déçue ! Le groupe « Nous sommes Khaled Said », créé sur Facebook, a été l’un des principaux initiateurs de la révolution du 25 janvier 2011, qui a déboulonné Moubarak.

Leila a rejoint les jeunes qui occupaient la place Tahrir . Elle les a harangués à plusieurs reprises et a fêté avec eux leur victoire : elle a enfin senti que la dignité de Khaled lui a été rendue, que sa dignité à elle et à toutes les mamans égyptiennes qui ont donné leurs enfants à la révolution, pour que la liberté renaisse dans leur pays, leur a été rendue.

Leila est devenue « mama Leila », la maman de tous les révolutionnaires !


* Mehrézia Labidi-Maïza est coordinatrice de Femmes croyantes pour la paix et co-auteure de Abraham, réveille-toi, ils sont devenus fous ! (avec Laurent Klein, Éd. de l'Atelier, 2004).






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