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Les aventures de la « nouvelle laïcité »

Par Jérôme Anciberro*

Rédigé par Jérôme Anciberro | Jeudi 9 Février 2012

Le sociologue et historien Jean Baubérot s’inquiète du développement d’une nouvelle conception identitaire de la laïcité.



Jean Baubérot le rappelle à la fin du chapitre introductif de La Laïcité falsifiée : « Il existe des rapports de force dans l’usage des mots, comme dans l’usage de la propriété, des armes, du pouvoir. » Ce fut le cas pour les mots « patrie », « République », « égalité ». C’est aujourd’hui le tour du mot « laïcité ».

Championne hors catégories de cette lutte culturelle, Marine Le Pen a ainsi réussi en quelques mois à normaliser une vision très particulière de ce concept dans le champ médiatico-politique. L’affaire des prières musulmanes dans les rues aura servi de tremplin à cette offensive. D’abord jugés indignes, ses propos de décembre 2010 évoquant « l’occupation » de pans de territoire français ont finalement été oubliés. Comment ? Grâce à l’évocation de la « laïcité ». En quelques semaines, cette affaire hyper locale prend des proportions gigantesques.

Machine médiatique

En mai 2011, à la question posée par l’institut Harris Interactive, « Selon vous, combien y a-t-il de rues dans lesquelles les musulmans prient le vendredi ? », le chiffre moyen donné par les sondés est de… 185 ! Une telle disproportion entre ce chiffre et la réalité (une demi-douzaine de rues en France, et pour des raisons assez diverses) illustre la puissance de la grande machine médiatique dont un certain nombre d’acteurs politique ont parfaitement compris les ressorts.

En jouant avec les peurs et en instrumentalisant la notion de laïcité, Marine Le Pen a réussi son coup. Elle n’est pas la seule. On se souvient par exemple du calamiteux « débat sur la laïcité » organisé par l’UMP en avril 2011, qui servit de prétexte à un déchaînement de discours islamophobes. Jean Baubérot rappelle aussi qu’en 2003 le jeune François Baroin, devenu aujourd’hui ministre des Finances, remettait à Jean-Pierre Raffarin, alors premier ministre, un rapport « Pour une nouvelle laïcité », susceptible de devenir une valeur phare de la « droite de mai » (celle de mai 2002).

On y lisait cette phrase stupéfiante : « À un certain point, la laïcité et les droits de l’homme sont incompatibles. » Qu’est-ce à dire ? Tout simplement qu’il est beaucoup plus simple de dire qu’on est pour la laïcité que d’avouer que l’on accepte, dans certains cas, de fermer les yeux sur les droits de l’homme.

Les aventures de la « nouvelle laïcité »

Laïcité historique et les autres

Tout l’enjeu est donc là : substituer à la laïcité historique, républicaine et politique telle qu’elle se donne à lire dans la loi de 1905 et dans les discours de ses promoteurs (en particulier Aristide Briand), une « nouvelle laïcité », une laïcité « UMpénisée », qui devient un simple marqueur culturel d’une identité française en grande partie fantasmée.

Le cliché de la laïcité comme « exception française » – bien d’autres pays sont pourtant laïques… – participe d’ailleurs de cette transformation identitaire. Face à ce hold-up idéologique, la gauche ne sait plus trop où elle en est. C’est que les esprits sont troublés. S’appuyant sur les analyses du linguiste italien Raffaele Simone (Le Monstre doux. L’Occident vire-t-il à droite ?, Gallimard, 2010), Jean Baubérot montre que la « nouvelle laïcité » est d’abord une construction télévisuelle de la laïcité, laquelle s’appuie sur des images suscitant l’émotion – ah, ces barbus patibulaires déroulant leurs tapis dans nos rues paisibles – et rend suspecte toute analyse de fond, notamment historique.

Nouveau combat

La partie est-elle perdue ? Certainement pas. Le sociologue en appelle à la constitution d’un « Front républicain » pour refonder cette laïcité mise à mal. Il s’agit notamment de recentrer la laïcité sur l’État plutôt que sur les personnes, de lutter d’abord contre les dominations puissantes avant de jouer les matamores contre les minorités et, enfin, de conquérir de nouvelles « libertés laïques ».

Un exemple ? Le seul qui est vraiment développé par l’auteur est… le « droit de mourir dans la dignité » (euthanasie) assimilé au « droit de mourir sans enterrement religieux, qui a constitué un des grands combats laïques du XIXe siècle ». Sur ce point, l’auteur, bon républicain et vrai démocrate, autorisera sans doute ses lecteurs à choisir leurs propres combats laïques.





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