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Points de vue

Laïcité : l’échec de Manuel Valls est d’abord le sien

Rédigé par Jean Baubérot | Lundi 6 Février 2017

Benoît Hamon a été investi par le Parti socialiste dimanche 5 février en l'absence de Manuel Valls. Selon certains commentateurs politiques, la débâcle de l'ex-Premier ministre dans la primaire socialiste signifierait, en fait, l’échec de François Hollande. Certes. Mais cela ne doit pas masquer l’existence d’un facteur aggravant dont Manuel Valls est le seul responsable : ses prises de position sur la laïcité. Son fiasco personnel est d’autant plus net qu’il comptait beaucoup sur ce « marqueur » pour faire la différence.



Laïcité : l’échec de Manuel Valls est d’abord le sien
La laïcité constitue un des rares sujets où la différence entre Manuel Valls et François Hollande a été nette. D’abord, ce qui restera de positif du quinquennat dans la mémoire collective (tels, avant lui, la légalisation de l’avortement sous Giscard, l’abolition de la peine de mort sous Mitterrand, le refus de la guerre en Irak sous Chirac… et rien sous Sarkozy !), c’est bien sûr, la loi autorisant le mariage pour tous qui, on ne le dira jamais assez, est une grande loi de liberté laïque. Or, Manuel Valls n’était pas encore Premier ministre et, même s’il était d’accord, lorsqu’il invoque de façon incantatoire « la laïcité », il ne met pas en avant cette loi. Quand laïcité rime avec liberté, cela n’a pas l’air de constituer sa priorité.

Une réelle divergence entre François Hollande et Manuel Valls s’est manifestée lors des attaques de ce dernier contre l’Observatoire de la laïcité en 2016. Si François Hollande avait laissé faire, Manuel Valls aurait « débarqué » la direction de l’Observatoire. Or le Premier ministre a du faire machine arrière. On a parlé alors d’une « laïcité pragmatique » hollandaise. C’est déjà mieux qu’une laïcité dogmatique ! Mais, on peut aussi faire crédit à Hollande d’un peu mieux connaitre la laïcité que Valls et d’avoir réellement pensé qu’en l’occurrence, l’Observatoire avait raison. François Hollande a par exemple remis l’insigne d’officier de la légion d’honneur à l’historien-sociologue, spécialiste de la laïcité, Emile Poulat. Il semble l’avoir lu.

Mauvaise idée que de se référer à des bulles médiatiques

Manuel Valls, comme Nicolas Sarkozy, possède, en revanche, une (in)culture essentiellement médiatique. Pour défendre sa conception de la laïcité, Manuel Valls se réfère à des bulles médiatiques, et non à une intellectuelle comme Catherine Kintzler, dont la lecture donnerait pourtant de la réflexivité à certaines de ses idées. Significativement, il a manifesté du mépris à l’égard de la recherche (la pseudo « culture de l’excuse »).

De façon générale, il a un réel problème avec le savoir : Benoît Hamon le lui a indiqué lors du débat télévisé du 25 janvier, à propos des mutations qui s’opèrent dans le domaine du travail. Il lui a déclaré en substance : moi, je cite des études sérieuses, et vous, vous ne m’opposez que vos « croyances ». Bien vu ! Je sais que certaines personnes, qui auraient pu voter « Hollande » lors de la primaire, n’ont pas voulu voter « Valls », précisément à cause des oukases de ce dernier en matière de laïcité et de sa mésestime à l’égard des travaux sérieux en sciences humaines et sociales. Il ne s’agit pas d’une masse de gens, mais d’un nombre assez substantiel pour pouvoir compter dans le décompte d’une primaire.

Le plus intéressant à analyser (pour un chercheur en sciences humaines et sociales, justement !) est le fait suivant : c’est quand il parle de la laïcité que Manuel Valls semble le plus sincère. Là, il se montre beaucoup plus en accord avec lui-même qu’au sujet du 49.3 ! Et il est intimement persuadé d’avoir raison, d’être en prise avec le réel… Or, il énonce souvent soit des naïvetés, soit des énormités.

Ainsi, on peut critiquer le foulard ; cependant, affirmer, comme il l’a fait, au début de sa campagne sur France 2, (copiant Laurence Rossignol, que celles qui le portent considèrent les autres femmes comme « impudiques » était assez pathétique. Son interlocutrice lui a sereinement répliqué que cela ne la dérangeait nullement que des femmes se baignent seins nus. De fait, de nombreuses enquêtes sociologiques ont montré que la grande majorité des femmes qui ont choisi de porter un foulard n’émettent pas semblable jugement. Chez les jeunes, d’ailleurs, il existe beaucoup de « bandes de copines », aux relations d’amitié, dont certaines portent un foulard et d’autres pas. Et cette diversité existe également au sein de nombreuses familles.

Une contradiction assumée

Dans les pays démocratiques (il y va autrement là où il est imposé), le foulard fait, le plus souvent, partie du processus d’individualisation du religieux, des croyances. Et c’est la prégnance de ce processus que la faible culture de Manuel Valls en matière de sciences humaines et sociales ne lui permet pas de connaitre. Erreur dramatique car elle rend pratiquement incompréhensible le contexte individuel ultra majoritaire de la « radicalisation ». Une pratique communautaire rigoriste de l’islam, notamment chez certains Frères musulmans, peut donner matière à débat, mais c’est un autre problème que celui de la violence terroriste. De plus, quant au salafisme, Gilles Kepel lui-même admet le rôle des lois de 2004 et 2010 dans la montée de leur influence en France. Sans parler du fait qu’il est contradictoire de pourchasser une pratique rigoriste de l’islam dans la métropole tout en menant une politique d’alliance avec l’Arabie saoudite. « J’assume la contradiction », a indiqué Valls. La réponse est vraiment très courte.

Pourquoi Manuel Valls a-t-il de telles convictions ? Parce qu’il fonctionne selon la logique médiatique dominante. Qu’est-ce à dire ? La communication de masse met à notre disposition le meilleur et le pire. Le meilleur chaque fois qu’elle nous ouvre des horizons et c’est souvent le cas. Elle renvoie alors à un autre qu’elle-même, par exemple quand elle signale, et vulgarise de façon "propre" l’émergence d’une pensée novatrice. Le pire, quand elle est enfermée sur elle-même, cède à une logique où sensationnalisme se conjugue avec impunité [1]. Exemple de la manière dont les choses se passent : un journaliste doit enquêter sur les « atteintes à la laïcité » dans une activité parascolaire ou à l’hôpital. Il questionne des responsables qui lui répondent : « On a vraiment très peu de problèmes. » Il est très déçu, voire même « furieux » (témoignages de personnes interrogées dans ce cadre) : il a perdu son temps, ce n’est pas avec ce calme plat qu’il va pouvoir donner un papier qui satisfera le rédac’ chef ! A la dixième tentative, il trouve un bon client : quelqu’un qui affirme avoir de réels problèmes. Formidable, il va enfin pouvoir rédiger son texte en oubliant les neuf autres.

Laïcité : l’échec de Manuel Valls est d’abord le sien

Quand des stéréotypes deviennent des dogmes

Et encore, je suis gentil quand je raconte ainsi les choses : lisez le début du livre de Claude Askilovitch, Nos mal-aimés (Grasset, 2013) : il raconte comment il a quitté le magazine Le Point de Franz-Olivier Giesbert, après avoir refusé de raconter n’importe quoi quand qu’il fut chargé « de préparer une cover (ces longs articles qui illustrent la couverture et déterminent les ventes d’un journal) au thème imposé, "l’islam sans gêne" (ou "le culot des islamistes’" c’était l’alternative) ». Il découvre alors, en enquêtant, une réalité « plus riche », mais elle ne correspond pas à la « ligne du journal » qui, finalement, fait sa cover sur « l’islam sans gêne » sans lui.

Voilà comment se construit, depuis longtemps (il faut le souligner), une actualité post-fact, où la majeure partie de la réalité sociale est niée. Mais cette construction produit, au bout du compte, un effet de croyance où des stéréotypes, sans cesse ressassés, deviennent des dogmes… et la laïcité devient une religion civile où l’adhésion à ces « dogmes » est « obligatoire » (cf. Jean-Jacques Rousseau). Les résultats de la « primaire citoyenne » ont montré qu’une telle transformation est loin de faire l’unanimité dans l’électorat de gauche.

Face à Benoît Hamon, Manuel Valls a dû, in fine, reconnaître que la laïcité d'Aristide Briand et Jean Jaurès l’avait emporté en 1905 sur celle de son modèle, George Clemenceau. Malgré sa lourde défaite, cependant, il continue à invoquer « la laïcité » sans plus d’explicitation. Dans son discours, une incantation répétée de ce mot transforme ladite « laïcité » en mantra censé lui permettre de purifier son karma républicain et de lui accumuler des mérites pour une future réincarnation politique. Mais il ferait bien de relire Jaurès pour qui la laïcité sera sociale ou ne sera pas.

Je lui recommande même, puisqu’il a du temps maintenant, de lire ou relire le célèbre discours de Clemenceau face à la « laïcité intransigeante » (pour reprendre sa propre expression) d’Emile Combes. Clemenceau repousse l’idée d’un « Etat laïque omnipotent », « Etat-pape, Etat-Dieu », où on justifie des atteintes à la liberté par « la raison d’Etat ». « La coercition diminue l’homme alors que la liberté l’augmente », ajoute-t-il,. Or « nous n’acceptons pas la diversité dans la liberté » [2]. Propos toujours actuels.

[1] Ce n’est pas le cas quand le journalisme d’investigation permet de démasquer des puissants. Mais il faut, alors, avoir vérifié plutôt deux fois qu’une ce que l’on énonce et s’apprêter à subir l’opprobre de certains confrères : rappelez-vous l’affaire Cahuzac !

[2] Discours du 17 novembre 1903, republié in Y. Bruley, 1905, la séparation des Eglises et de l’Etat. Les textes fondateurs, Perrin, 2004, p. 117-123.

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Professeur émérite de la chaire « Histoire et sociologie de la laïcité » à l’Ecole pratique des hautes études (EPHE), Jean Baubérot est l'auteur, notamment, de deux « Que sais-je ? », de La laïcité expliquée à M. Sarkozy (Albin Michel) et (avec M. Milot) de Laïcités sans frontières (Le Seuil). Il est également auteur de Une si vive révolte (Ed. de l'Atelier) en février 2014 et de Comment parler de laïcité aux enfants (Éd Le Baron Perché) en octobre 2015. Première parution de cet article le 2 février 2017 dans Laïcité et regard critique sur la société.






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