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Religions

La Turquie, nouveau spot de la formation théologique musulmane

Rédigé par Hanan Ben Rhouma | Mardi 22 Novembre 2016

La Turquie ambitionne de devenir une destination spirituelle importante dans le monde musulman, à l’instar du Maroc qui a particulièrement investi le créneau ces dernières années. Ses formations théologiques ont séduit des centaines de jeunes Européens d'origine turque depuis 2006. Depuis la rentrée 2016-2017, ils ne sont plus les seuls à pouvoir s'y inscrire. Zoom sur cette formation et le contingent français qui l'intègre.



La Turquie, à travers la fondation du Diyanet, a ouvert des formations théologiques aux non-Turcs pour la première fois lors de la rentrée 2016-2017 dans plusieurs universités du pays. Ici, des jeunes entourés du président du Diyanet Mehmet Görmez. © Diyanet
La Turquie, à travers la fondation du Diyanet, a ouvert des formations théologiques aux non-Turcs pour la première fois lors de la rentrée 2016-2017 dans plusieurs universités du pays. Ici, des jeunes entourés du président du Diyanet Mehmet Görmez. © Diyanet
Le Maroc, déjà traditionnellement un lieu de formation réputé pour les musulmans d’Afrique subsaharienne, est décidé à être une destination internationale incontournable dans la formation théologique et ainsi à faire basculer l’influence wahhabite de l’Arabie Saoudite, qui attire encore nombre de musulmans en quête de savoir religieux pour les Lieux saints de La Mecque et de Médine.

Fin mars 2015 a été inauguré l’institut international de formation des imams à Rabat, qui a accueilli dès son ouverture une vingtaine d’étudiants français, dont la présence a été facilitée par l’Union des mosquées de France (UMF) présidée par Mohammed Moussaoui.

Au 1er semestre 2016, en plus des 150 imams prédicateurs et 100 prédicatrices (morchidates) marocain-e-s, l’Institut Mohammed VI comptait 33 étudiants français (dont une femme) sur les 928 étudiants inscrits provenant principalement du Mali, de la Côte d’Ivoire, de la Guinée Conakry qui fournissent le plus gros contingent d’étudiants étrangers. Les études, prises en charge par le Maroc, durent trois ans et bénéficient d’un cadre flambant neuf. Érigé sur une surface de 28 687 m², le centre de formation se présente comme un ensemble moderne mélangeant amphithéâtre, salles d’études et lieux de vie. Une mosquée ouverte au public, d’une capacité d’accueil de 1 250 fidèles, sert aussi d’espace pour la formation aux missions d’orientation de la prière (imamat), de prédication et de prononcé des sermons (khotba).

La Turquie ambitionne, elle aussi, d’être une destination internationale phare pour la formation des imams et autres cadres religieux musulmans. À cet effet, le ministère turc des Affaires religieuses (Diyanet), à travers sa fondation Türkiye Diyanet et en partenariat avec le ministère de l’Education nationale turque, a décidé, dès la rentrée 2016-2017, d’ouvrir les inscriptions aux non-Turcs dans cinq universités : l’Université d’Istanbul – la plus ancienne de Turquie – et Marmara dans cette même ville ; Uludag à Bursa, Selçuk à Konya et l’Université d’Ankara.

Une formation longtemps réservée qu’aux Turcs

Jusque-là, ces formations n’étaient accessibles qu’aux Turcs. Adem Ergin, un Franco-Turc qui a grandi en France, à Saint-Avold, non loin de Metz, en a bénéficié entre 2006 à 2010. Son bac en poche, le jeune homme a décidé de partir en Turquie faire des études de théologie dans l'université d'Ankara. C'est à une formation destinée aux Turcs résidant à l'étranger ainsi qu'aux turcophones, ouverte depuis dix ans, qu'Adem s’était inscrit, grâce à un professeur et imam qui lui communique l’information.

Dès 2006, les imams et professeurs turcs détachés à l’étranger, tels des VRP, sont en effet invités par la fondation Diyanet à lancer des appels à participation auprès de leurs élèves. Des mots d’Adem, « ils agissent là où il y a de la demande », en particulier en Allemagne, en Autriche, en Belgique et en France ; souvent via le Ditib, une organisation turque représentant le Diyanet à l’étranger et au travers duquel l’envoi des imams de Turquie dans un pays tiers est acté. Selon la mission d’information sur l'islam de France, ils sont 151 détachés en France par le pays (sur les 301 salariés par leurs États d’origine).

Adem n’avait alors pas hésité une seconde : l’envie de se former en sciences islamiques lui trottait dans la tête depuis de nombreuses années, déclarant même n'avoir pas de télévision à son domicile afin de « dédier son temps » à une meilleure connaissance de l’islam. « J’ai voulu approfondir mes connaissances et j’ai trouvé que la Turquie était le contexte le plus sain pour les approfondir. »

Lorsqu’il a fait LA démarche d’étudier en Turquie, il travaillait alors depuis dix ans dans les marchés avec son père. « Ces dix années de commerce m’ont rendu très sociable, elles m’ont permis d’avoir le contact facile avec les personnes », raconte-t-il. Une fois ses études théologiques terminées, il est embauché au sein de la fondation Diyanet en tant que coordinateur éducatif à Ankara afin de s’occuper de l’orientation des jeunes désireux de suivre la même voie que lui.

« On veut envoyer des Français »

Pour l’année 2016-2017, 166 Français d’origine turque, dont une moitié composée de femmes, sont inscrits dans les cinq universités. Ils représentent le deuxième plus gros contingent d’étudiants étrangers après l’Allemagne (330) sur les 671 inscrits provenant principalement d’Europe et d’Amérique du Nord, affirme Yusuf Ozcan, secrétaire général du Comité de coordination des Turcs de France (CCMTF).

Chose nouvelle pour la rentrée 2016-2017, la fondation du Diyanet a décidé d'ouvrir les inscriptions aux non-Turcs. Dix ans après l’ouverture de la formation aux turcophones du monde entier, les responsables de la formation se disent prêts à passer à la vitesse supérieure en formant des étrangers. Jusqu’à présent, « on envoyait les meilleurs (parmi les diplômés) en France, en Allemagne et ailleurs. Mais, là, on ne veut plus se contenter d’envoyer les meilleurs, on veut envoyer des Français », déclare Yusuf Ozcan.

A cet effet, le cursus est adapté à chaque élève par l’intégration d’un ou de deux ans supplémentaires de cours d’apprentissage des langues turque et arabe, selon que l’étudiant soit ou non arabophone, suivis de quatre années de théologie. Les étudiants auront ainsi au total entre cinq et six ans d’études à accomplir, durant lesquels une bourse d’études mensuelle de 150 à 200 € leur est versée, qui s’ajoute à la prise en charge complète de l’hébergement et de la formation. Seuls les billets d'avion sont aux frais des élèves.

Pour s'assurer de la motivation des jeunes sélectionnés pour participer au programme, « on les appelle trois semaines avant le début des cours à l’université et on les prépare à accepter leur vie à l’université, en leur expliquant le contenu des cours, leur mission, leurs devoirs, les difficultés d’adaptation en Turquie, le fonctionnement de l’université par rapport au pays où ils vivent. Pour les aider à s’adapter, on appelle les élèves de première, deuxième ou troisième année pour soutenir les nouveaux arrivants », explique-t-on. Sur place, « on a un système de soutien personnel très puissant avec des classes de cinq à dix personnes ».

L'université d'Istanbul.
L'université d'Istanbul.

« Rendre service à la communauté musulmane et pas uniquement turque »

Si le contenu théologique est ouvert à toutes les écoles de pensée, l’école hanafite, majoritaire en Turquie, reste celle qui est principalement enseignée. Au Maroc, c’est l’école malikite qui prédomine dans l’enseignement religieux en place dans le royaume chérifien. Mais dans un cas comme dans l'’utre, les responsables des formations assurent que l’enseignement dispensé est pluridisciplinaire et fidèle à un islam du juste milieu, loin de tout extrémisme.

Le Diyanet ambitionne de le dispenser aux futurs imams qui exerceront en France afin de répondre à un besoin important. Tous les étudiants ne sont toutefois pas voués à l’imamat. « Souvent, quand on demande ce qu’ils (les étudiants) veulent devenir, ils disent avoir envie de revenir au pays (de provenance, ndlr) pour lui rendre service mais dans un cadre non religieux » tout en mettant à profit leurs connaissances pour répondre aux questionnements de la jeunesse, déclare Adem Ergin.

La formation à l’étranger à elle seule ne permet pas aux étudiants de contextualiser les textes sacrés et les interprétations théologiques qu’ils seront amenés à confronter à la réalité du pays dans lequel ils exerceront en tant que cadres religieux. Une déclaration conjointe relative à la coopération en matière de formation des imams, signée le 19 septembre 2015 entre le Maroc et la France, stipule que les étudiants, à leur retour en France, devront s’inscrire à une formation universitaire supplémentaire axée sur la sociologie des religions en France et le droit des cultes. Une forme de reconnaissance de la qualité de la formation qu’espère obtenir le Diyanet dans un avenir prochain.






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