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Economie

L'islamophobie, un phénomène répandu dans le marché du travail français

Rédigé par Hanan Ben Rhouma | Vendredi 9 Octobre 2015

La religion est un facteur important de discrimination à l’embauche en France. Selon une nouvelle étude d’une ampleur inédite, les candidats perçus comme juifs et musulmans pratiquants sont défavorisés par rapport à leurs homologues catholiques. Les résultats sont édifiants.



L'islamophobie, un phénomène répandu dans le marché du travail français
Mieux vaut être Noir aux Etats-Unis que musulman en France sur le terrain de l’emploi. Les résultats d’un testing dont les résultats ont été publiés jeudi 8 octobre par l'Institut Montaigne sont sans appel : à compétences égales, les candidats perçus comme musulmans ont deux fois moins de chances d’être contactés par les recruteurs que les catholiques. Les hommes musulmans sont particulièrement discriminés avec un taux de réponse quatre fois plus faible que celui de leurs homologues catholiques.

A l’initiative du testing, Marie-Anne Valfort, maître de conférences à l'université Panthéon-Sorbonne, a pris le soin de neutraliser le facteur ethnique, source de fortes discriminations en France, afin de mesurer l’état des discriminations religieuses dans le marché du travail en France. Les six candidats partagent un patronyme commun, Haddad, et présentent un parcours de formation et des compétences professionnelles en tous points similaires. Ils sont nés en 1988 au Liban et ont acquis la nationalité en 1998.

Seuls trois éléments diffèrent d’un CV à l’autre et viennent suggérer leur appartenance religieuse : leur prénom - Dov et Esther pour les juifs, Michel et Nathalie pour les catholiques, Mohammed et Samira pour les musulmans -, leur scolarité dans une école confessionnelle et leur engagement dans l'association de scoutisme de leur religion.

Paraître « laïcs » pour augmenter ses chances

Plus ils sont pratiquants – ou perçus comme tels -, moins ils ont des chances de trouver un travail. Homme ou femme, un candidat perçu comme musulman pratiquant a 10,4 % de chances d'être convoqué (4,7 % de chances seulement pour un homme), contre 15,8 % pour un juif et 20,8 % pour un catholique.

Sur les 6 231 CV envoyés par ces candidats fictifs en réponse à des offres d’emploi bien réelles, les écarts dans les retours de recruteurs sont frappants du côté de la gent masculine. Concrètement, il a fallu que Mohammed envoie 20 CV avant de se voir proposer un entretien d'embauche contre sept pour Dov et cinq pour Michel. Du côté des femmes, la discrimination à l’embauche est moins grave pour Samira qui lui aura tout de même fallu 6 CV avant de recevoir une convocation contre cinq pour Esther et quatre pour Nathalie.

Dès lors que les hommes musulmans apparaissent aux yeux des recruteurs comme « laïcs », le taux de discrimination chute. « Les recruteurs semblent donc les associer à des pratiques religieuses transgressives qui les dissuadent de les embaucher », fait part Marie-Anne Valfort, qui préconise dans son rapport de lancer une opération de lutte contre les stéréotypes afin d’améliorer l’image de l’islam, source de fantasmes aux répercussions malheureuses sur la société. « La religion musulmane est associée à deux types de stéréotypes : le premier fait référence à une pratique extrémiste de la religion, le second suppose une inégalité de traitement entre les hommes et les femmes », signifie l’Institut Montaigne pour expliquer les discriminations à l’embauche.

Afficher un profil d'exception ne change rien

Afficher un profil d’exception – plus de compétences, d’expériences et de diplômes - augmente-t-il les chances des candidats musulmans et juifs ? S’il anéantit la discrimination subie par les juives et les musulmanes perçues comme pratiquantes, « le signal d’exception exacerbe celle dont sont victimes leurs homologues masculins : les candidats masculins minoritaires bénéficient beaucoup moins que leurs homologues catholiques à se montrer exceptionnels », relève l’étude.

« Les hommes musulmans ne gagnent rien à signaler leur excellence, si bien qu’ils ne sont jamais autant discriminés que lorsqu’ils apparaissent exceptionnels », signale-t-on ensuite. Leur taux de réponse est en effet cinq fois plus faible que celui des hommes catholiques présentant également un profil d’excellence.

En finir avec « le cercle vicieux »

Pour l’Institut Montaigne, les résultats de l’étude illustre la discrimination à l’embauche qui sévit en France, « phénomène répandu mais mal connu en raison d’une absence d’indicateurs permettant une mesure précise de son ampleur ». Un phénomène que les attentats de Paris en janvier 2015 puis l’attaque de Saint-Quentin-Fallavier en juin ont bien du aggraver bien que le rapport ne le spécifie pas formellement, le testing ayant été réalisé entre septembre 2013 et septembre 2014.

« La diffusion de résultats scientifiques établissant l’existence d’une discrimination permet une prise de conscience qui incite les acteurs de cette discrimination à se discipliner », fait part la chercheuse, qui appelle à une « implication citoyenne (...) urgente ». « La France est prisonnière d’un cercle vicieux où la discrimination à l’égard des minorités nourrit leur repli, qui exacerbe à son tour la discrimination dont elles sont victimes. "Laisser le temps faire son oeuvre", c’est garantir une aggravation de la situation. Si nous voulons préserver notre vivre ensemble, c’est maintenant qu’il faut agir. »

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