Connectez-vous S'inscrire

Monde

Face au changement climatique, la disparition totale des glaciers annoncée : le point de non-retour franchi ?

Rédigé par Lucie Touzi | Jeudi 3 Septembre 2020 à 11:55

           

Au niveau mondial, les glaciers sont les victimes directes du réchauffement climatique, en l’absence d'une réduction drastique d’émissions des gaz à effet de serre. Le Groenland, le Pérou et l'Argentine ont un point commun : la fonte accélérée de leurs glaciers, à l’origine d’une dangereuse montée du niveau de la mer. Le point de non-retour est-il vraiment atteint ?



Le glacier Castaño Overo, un glacier de petite taille situé dans le Parc national Nahuel Huapi, sur la partie argentine du volcan inactif Tronador. 2011. © Pierre Pitte
Le glacier Castaño Overo, un glacier de petite taille situé dans le Parc national Nahuel Huapi, sur la partie argentine du volcan inactif Tronador. 2011. © Pierre Pitte
Une étude menée par l'Université de l'Ohio, aux États-Unis, et publiée mi-août dans la revue Nature, indique que la fonte de la calotte glaciaire du Groenland, cette immense île recouverte à 85 % de glace et située entre l'océan Arctique et l'océan Atlantique Nord, aurait atteint « un point de non-retour ».

Les chutes de neige n'arrivent, en effet, plus à compenser les impressionnantes quantités de glace qui se détachent de la calotte. « La calotte glaciaire du Groenland perd de sa masse à un rythme accéléré au XXIe siècle, ce qui en fait le plus important contributeur à l'élévation du niveau de la mer », souligne l'étude.

Cependant, de nombreux climatologues ont réagi face à l'utilisation du terme « point de non-retour », estimant qu’il semble encore trop tôt pour confirmer que le recul de la calotte glaciaire du Groenland soit un phénomène irréversible. S’il n’a pas été atteint, ce point de non-retour est néanmoins proche, les glaciers étant les victimes directes du réchauffement climatique.

Le Pérou a perdu la moitié de sa surface glaciaire...

Au Pérou, le futur des glaciers semble déjà scellé. On évoque souvent le Pérou pour sa forêt amazonienne mais ce pays d'Amérique du Sud compte également 2 259 glaciers au sein de ses 18 chaînes montagneuses enneigées.

Selon le dernier rapport de l'Institut péruvien de recherche sur les glaciers et les écosystèmes de montagne (INAIGEM), « entre 1962 et 2016, les 18 chaînes de montagnes enneigées du Pérou ont perdu 53 % de leur surface », assure Jesús Gomez López, directeur de recherche des glaciers au sein de l’organisme, auprès de Saphirnews.

Avancée de la fonte des glaciers Pastoruri (a), Shullcón (b) et Qori Kalis (c) au Pérou. © Jesús Gomez
Avancée de la fonte des glaciers Pastoruri (a), Shullcón (b) et Qori Kalis (c) au Pérou. © Jesús Gomez
Or, « les glaciers sont essentiels dans la régulation des flux d'eau des rivières andines utilisés aussi bien pour la consommation d'eau potable, l'agriculture ou encore l'hydroélectricité. Ils atteignent même la côte pour irriguer des zones du désert », explique-t-il, ajoutant que « des preuves scientifiques existent et soulignent le déclin de cette contribution de l'eau des glaciers ».

Les glaciers ne sont pas uniquement des paysages magnifiques à admirer lors d'un voyage touristique ; ce sont avant tout des réserves d'eau essentielles. « Ces masses de glace se forment à partir de l'accumulation de neige. Dans les Andes, il fait si froid en haute altitude que la neige ne peut pas fondre en été, celle-ci s'accumule et se compacte sous son propre poids et finit par se transformer en glace. La glace, par l'action de la gravité, s'écoule vers le bas, formant un glacier. Les glaciers sont, dès leur naissance, des réserves d'eau capitales dans certaines zones de montagne, surtout en période de sécheresse », nous explique Lucas Ruiz, chercheur adjoint à l'Institut argentin de glaciologie et des sciences environnementales (IANIGLA).

La fonte des calottes glaciaires est un phénomène bel et bien réel qui ne fait que s'accélérer face à l'inaction climatique des Etats. « D'après les prévisions, les premières chaînes de montagnes qui ne vont bientôt plus être couvertes de glace seraient La Viuda, Chonta, Huanzo et Chila. Elles n'atteindraient même pas l'année 2025 », assure le glaciologue Jesús López.

Un rapport de l'Autorité péruvienne de l'eau (ANA) confirment que ces chaînes montagneuses ont déjà perdu plus de 90 % de leur superficie glaciaire et vont prochainement disparaître comme c'est le cas pour les cordillères Barroso et Volcánica. « Cela signifie qu'une source d'eau importante pour les villes de Lima, Huancavelica, Apurimac et Arequipa va entièrement disparaître », ajoute-t-il.

...et les conséquences sont catastrophiques

La fonte des glaces est un processus continu de perte de masse et, par conséquent, de surface. Celle-ci a un impact néfaste sur les écosystèmes et la biodiversité qui l'entourent provoquant, entre autres, l'extinction de certaines espèces animales et végétales.

Lire aussi : Biodiversité : la sixième extinction de masse en marche, de l'urgence de renverser la vapeur

Pour empêcher leur disparition, celles-ci doivent s'adapter à leur nouvel habitat naturel. Mais à cet effet, l'Homme ne doit en aucun cas interférer au sein de leur environnement. « Cependant, on sait que bon nombre des activités économiques promues par l'Etat se déroulent dans des zones très sensibles ayant des impacts négatifs sur ces écosystèmes, alors les animaux deviennent de plus en plus vulnérables », indique le directeur de recherche à l'INAIGEM.

De plus, en réponse au phénomène de la fonte des glaces, certaines chaînes montagneuses deviennent « potentiellement dangereuses ». Elles sont à l'origine de phénomènes climatiques extrêmes. « Les processus de déstabilisation des pentes déclenchent des avalanches de glace, de roche ou bien les deux, pouvant provoquer un débordement de la lagune. »

Aussi, les zones rocheuses minéralisées finissent par s'oxyder. « L'impact est immédiat et le détachement de minéraux lourds participe à la contamination naturelle de l'eau », assure Jesús Gomez. « C'est pour cette raison qu'il est urgent de tourner notre regard vers les hauteurs pour mieux gérer les écosystèmes de montagne. »

Les Andes du Sud impactées à différents niveaux

L'impact du changement climatique sur les glaciers est une problématique mondiale incontestable. « Cependant, en raison de la grande étendue des glaciers en Argentine et de la diversité climatique le long des Andes, la situation n'est pas la même qu'au Pérou », indique Lucas Ruiz, expert en glaciologie, pour qui « l'augmentation de la température fait des ravages sur les glaciers du Pérou, pays ayant la plus grande étendue de glaciers tropicaux au monde ».

D'après l'inventaire national, l'Argentine enregistre 16 968 glaciers sur son territoire dont 95 % se trouvent dans les Andes et le reste dans les îles de l'Atlantique Sud. Les glaciers couvrent au total une surface de 5 770 km² dans l'ensemble des Andes argentines, depuis la Terre de Feu en Patagonie jusqu'au nord aride de Salta et Jujuy.

« Dans les Andes, les taux de fonte observés ont augmenté au cours des trois dernières décennies de manière sans précédent. Le taux de recul des glaciers argentins est moins élevé que celui des glaciers alpins ou tropicaux, mais la perte de masse est généralisée et reste plus forte pour les grands glaciers de Patagonie. Ceux-ci perdent presque 1 mètre d'épaisseur par an alors que dans les Andes désertiques, dans le nord du pays, les glaciers perdent 0,3 mètres d'épaisseur par an », affirme Pierre Pitte, docteur en sciences géologiques à l'IANIGLA.

Les chiffres indiqués par ce spécialiste français s'expliquent par l'écart important au niveau de l'épaisseur des grands glaciers de Patagonie - plus de 1 000 mètres - et celle des glaciers situés dans le Nord du pays qui atteignent difficilement les 200 mètres. « Dans les prochaines décennies, nous allons sûrement assister à la disparition de nombreux glaciers mineurs. À la Terre de Feu, en Patagonie argentine, on risque une déglaciation totale. Ce n'est pas le cas pour le reste des Andes du pays où on projette une survie pour le prochain siècle », assure-t-il.

Le célèbre glacier Perito Moreno, en Patagonie argentine. 2019. © Lucas Ruíz
Le célèbre glacier Perito Moreno, en Patagonie argentine. 2019. © Lucas Ruíz

Le célèbre glacier argentin Perito Moreno n'est pas en danger

Au vu de la gravité de la situation à l'échelle mondiale, il est rassurant de savoir que certains glaciers résistent encore au réchauffement climatique comme c'est le cas du Perito Moreno, une immense étendue de glace rattachée au Champ de glace Sud de Patagonie et composée de 48 grands glaciers. « Seulement deux glaciers sur l'ensemble du Champ de glace, le Perito Moreno en Argentine et le Pio XI au Chili, ne montrent aucune perte de masse accrue au cours du dernier siècle », indique Pierre Pitte, spécialisé dans l'étude des glaciers.

De plus, contrairement à la grande majorité des glaciers, « le Perito Moreno et le Pio XI étaient légèrement plus petits au début du siècle qu'actuellement » selon Lucas Ruiz. Mais alors comment s'explique ce phénomène et est-ce une garantie pour le futur ?

« L'explication de cette "anomalie'" est le résultat d'une combinaison de facteurs : celui de la morphologie des glaciers et le fait que ces deux glaciers se terminent dans les zones du lac ou des fjords - vallées glaciaires très profondes - où la profondeur est la plus faible. Cela permet aux glaciers de recevoir une grande quantité de neige et de réduire le taux de détachement des icebergs », explique-t-il.

L'impressionnant glacier Perito Moreno n'est donc pas prêt d'arrêter de nous éblouir pour les prochaines années à venir. Cependant, « les tendances d'augmentation de la température et de diminution des précipitations dans les futures décennies signifient que cela ne durera pas éternellement », clarifie-t-il.

Les Accords de Paris insuffisants

En Argentine, la majorité des glaciers sont protégés grâce à la naissance de parcs nationaux et régionaux. « Depuis 2010, une loi de protection des glaciers a été mise en place afin d'empêcher les impacts directs des activités humaines. Il existe également des mesures mécaniques, testées dans les Alpes, afin de réduire la fonte des glaciers telles que des barrières pour favoriser l'accumulation de neige, mais celles-ci sont impraticables pour les milliers de glaciers argentins situés dans un environnement extrême et, en général, sans chemin d'accès », reconnaît Pierre Pitte.

Ce niveau d'action, à petite échelle, ne suffit pas ou ne suffit plus à freiner la fonte des glaciers. Il faut agir au niveau mondial face à la menace principale : le réchauffement climatique. « Ce sont les pays de l'hémisphère Nord, les Etats-Unis et l'Europe occidentale, qui sont responsables des émissions historiques de gaz à effet de serre à partir de 1850, avec une participation croissante de la Chine et de l'Inde. Mais ce sont les pays en périphérie qui sont les plus vulnérables aux effets du changement climatique et qui ont le moins de ressources disponibles pour pouvoir s'adapter », rappelle-t-il. « Les actions de nos sociétés ont une incidence planétaire. »

Les Accords de Paris représentait encore une lueur d'espoir pour le futur climatique de nos glaciers et de notre planète en général mais « malheureusement, les derniers indicateurs suggèrent que même les objectifs fixés en 2015 restent insuffisants pour que la température ne dépasse pas les 1.5 degré par rapport à la période préindustrielle », note Lucas Ruiz.

Les prévisions pour le futur sont loin d'être optimistes. Selon les modèles climatiques mondiaux, 80 % de la surface des glaciers devrait disparaître d'ici 2100. Selon un scénario pessimiste du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) de l’ONU, la hausse du niveau des mers pourrait alors atteindre 1 mètre, menaçant directement quelque 680 millions de personnes vivant dans les zones côtières de basse altitude, soit 10 % de la population mondiale.

Lire aussi :
Plaidoyer pour une écologie islamique de transformation
Contre la négligence face au défi climatique, un appel au jihad écologique





SOUTENEZ UNE PRESSE INDÉPENDANTE PAR UN DON DÉFISCALISÉ !