Religions

Quarante ans après Assise, le dialogue interreligieux face à l’urgence de la fraternité

Rédigé par Stanislas Wyndika | Mardi 27 Octobre 2026

Dans une société traversée par les violences racistes, les tensions identitaires et la montée des discours de haine, comment faire de la rencontre entre les religions et les convictions un véritable levier de paix et de fraternité ? Réunis dimanche 25 octobre à Bussy-Saint-Georges, en région parisienne, des croyants de différentes traditions et des acteurs de la société civile ont voulu dépasser la simple commémoration. Avec quarante propositions pour agir ensemble, ils ont voulu donner un nouvel élan à l'esprit d'Assise.



A la journée interreligieuse et interconvictionnelle organisée dimanche 25 octobre sur l'Esplanade des religions et des cultures de Bussy-Saint-Georges. © Stanislas Wyndika
Deux jours après l’attentat raciste survenu à Trappes et à La Verrière, dans les Yvelines, la rencontre avait une résonance particulière. Comment faire reculer la haine ? Comment empêcher que les différences religieuses ou culturelles deviennent des motifs de division ? Et comment passer des déclarations d'intention à des engagements concrets ? Ces questions ont accompagné la journée interreligieuse et interconvictionnelle organisée dimanche 25 octobre sur l'Esplanade des religions et des cultures de Bussy-Saint-Georges, en Seine-et-Marne.

L'ambition de paix à travers le dialogue

Quarante ans après la rencontre historique d'Assise, le dialogue interreligieux et interconvictionnel est confronté à de nouveaux défis. En 1986, voir des responsables de traditions différentes se réunir non pour débattre de leurs divergences doctrinales, mais pour affirmer ensemble leur volonté de paix, constituait un geste audacieux. L'événement ouvrait une voie : celle d'une rencontre respectueuse des identités, fondée sur la conviction que les religions pouvaient contribuer à la réconciliation des peuples.

Depuis, les échanges entre communautés ont progressé. Mais les attentats, les guerres, les actes antisémites et islamophobes, les discriminations racistes et les replis identitaires ont rappelé combien la coexistence demeure fragile. Sur les réseaux sociaux, les discours de haine et les caricatures de l'autre circulent à grande vitesse. Que peut réellement le dialogue face à la brutalité des actes et des mots ?

Passer de la parole aux actes, telle était l’ambition de cette journée, préparée à l'initiative de l’Esplanade des religions et des cultures, de la Coordination interconvictionnelle du Grand Paris (CINPA-Osons la fraternité) et de plusieurs associations partenaires, dont la Plateforme de Paris. Elle prolongeait un premier rassemblement organisé le 18 octobre dans les rues de la capitale et sur le parvis des Droits de l'Homme au Trocadéro.

Passer des mots aux actes

Le matin, une quarantaine de participants issus de différentes traditions religieuses et de la société civile se sont retrouvés au centre pastoral Notre-Dame du Val. Répartis en neuf ateliers, ils devaient faire émerger quarante idées susceptibles de devenir autant d'actions pour la paix et la fraternité. Écologie, solidarité, migrations, justice sociale, engagement citoyen, éducation, éthique numérique, avenir du dialogue interreligieux, spiritualité et prévention des conflits : les thèmes témoignaient d'une volonté d'aller au-delà des seules questions confessionnelles. Protéger la planète, accueillir les plus vulnérables ou défendre la dignité humaine peuvent devenir des terrains d'engagement commun.

Parmi les pistes proposées : des repas entre familles de différentes convictions, des formations à l'écoute mutuelle, des visites accompagnées de lieux de culte, des actions écologiques, des campagnes de don du sang, des initiatives de solidarité et une meilleure connaissance des faits religieux. Il ne s'agit pas encore de quarante projets lancés : ces propositions devront être précisées, portées par des partenaires et traduites en réalisations. C'est là que se jouera la réussite de l'anniversaire.

L'un des ateliers posait une question simple : comment engager la conversation avec une personne dont on ne partage ni la religion ni les convictions ? Les participants ont évoqué la peur de mal s'exprimer, de blesser involontairement ou de ne pas savoir répondre. La confiance, ont-ils souligné, naît souvent d'expériences ordinaires : partager un repas, découvrir une fête religieuse, marcher ensemble, accueillir une famille. Les « Dîners du vivre ensemble » et le programme « Découvrir Ramadan », présentés à travers l'expérience de Plateforme de Paris, illustrent cette approche.

Autour d'une table, les échanges portent aussi sur les parcours personnels, les enfants, les préoccupations quotidiennes. La personne rencontrée cesse d'être réduite à une appartenance ou à une image abstraite. Cette démarche revêt une importance particulière pour les musulmans, trop souvent renvoyés dans le débat public à des représentations stéréotypées de l'islam. Les rencontres permettent de découvrir des citoyens et des communautés engagés dans la vie locale, au-delà des polémiques. Le dialogue islamo-chrétien, qui a beaucoup progressé depuis plusieurs décennies, peut ainsi franchir une nouvelle étape : prolonger la connaissance réciproque par des actions communes au service de la société.

Derrière les bâtiments, des histoires à écouter

© Stanislas Wyndika
Après un déjeuner partagé, les participants ont visité les lieux de culte qui font la singularité de Bussy-Saint-Georges. De l'église Notre-Dame du Val au temple bouddhiste chinois Fo Guang Shan, de la pagode laotienne Wat Velouvanaram au centre islamique et au mandir hindou inauguré en grande pompe il y a moins d’un mois, chaque étape a donné lieu à des présentations et à des questions.

Au temple Fo Guang Shan, une exposition photographique évoquait le bouddhisme humaniste, l'éducation et la compassion. À la pagode laotienne, les échanges ont porté sur l'histoire de la communauté et ses pratiques. Au centre islamique, les visiteurs ont découvert les liens entre architecture, prière, transmission des savoirs et convivialité. Derrière les bâtiments, il y avait surtout des femmes et des hommes, des bénévoles et des histoires à écouter.

Au Jardin du partage des savoirs, les participants ont planté ensemble un olivier, en présence de représentants de la municipalité. Un temps de silence a été observé en mémoire des victimes de la haine, des violences et des guerres, chacun pouvant s'y associer selon ses convictions.

La rencontre s'est achevée au temple Fo Guang Shan par une célébration interspirituelle associant des voix bouddhistes, juives, musulmanes, catholiques, protestantes et hindoues. Lectures, chants, méditations et prises de parole se sont articulés autour de trois mots : mémoire, fraternité et espérance. L'ambition était aussi interconvictionnelle : les personnes athées, agnostiques ou humanistes ont toute leur place dans la construction de la paix. La fraternité n'appartient à aucune tradition particulière. « Sans croire la même chose, nous pouvons servir la même humanité » : cette formule prononcée pendant la célébration résumait l'esprit du rassemblement.

Les artisans du dialogue comme « force de vigilance et de solidarité »

La déclaration fraternelle commune, déjà proclamée au Trocadéro la semaine précédente, a été reprise collectivement. Chaque participant a été invité à en transmettre un exemplaire, dans une enveloppe, à un proche, à un voisin ou à une personnalité, accompagné de quelques mots personnels. Une manière concrète de faire sortir le message de fraternité des murs du temple.

« Face aux violences antisémites et islamophobes, face aux racismes et aux appels à l'exclusion, le dialogue ne peut se réduire à une courtoisie entre représentants des cultes », affirme Laurent Grzybowski, président de la Cinpa-Osons la fraternité, qui plaide pour un travail de terrain. « Les artisans du dialogue doivent devenir force de vigilance et de solidarité. Nous devons refuser les amalgames et prendre la parole quand une communauté est attaquée, même si l'on n'en partage pas la foi. »

Les quarante idées formulées à Bussy-Saint-Georges restent une base de travail. « Il faudra les approfondir, mobiliser des habitants et mesurer ce qui aura effectivement été réalisé », explique Philippe Merlin, membre actif de l’Esplanade des religions et des cultures, à la manœuvre ce jour-là.

Pour cet homme énergique et enthousiaste, « le véritable bilan ne se fera pas au lendemain de la rencontre du 25 octobre, mais dans les mois qui viennent ». Aujourd’hui, il en est persuadé, il ne s'agit plus seulement de montrer que des religions différentes peuvent se rencontrer sans s'affronter, mais qu'elles peuvent, avec tous les citoyens, contribuer à une société plus juste et plus fraternelle.

L'esprit d'Assise ne se transmet pas seulement en commémorant un événement historique : il se prolonge en inventant les formes nouvelles de fraternité dont notre société a besoin. L'olivier planté à Bussy-Saint-Georges continuera de grandir. Reste à faire en sorte que les engagements pris autour de lui portent, eux aussi, leurs fruits. Car quarante ans après Assise, le plus important n'est peut-être pas ce qui a été accompli, mais ce qu'il reste à construire ensemble.

*****
Stanislas Wyndika est journaliste indépendant, engagé dans le dialogue interconvictionnel.

Lire aussi :
De Lyon à Paris, des marches interreligieuses pour célébrer la paix
À l’abbaye de Saint-Jacut-de-la-Mer, résister à l’extrême droite, une « exigence spirituelle »