Points de vue

Pourquoi l’esthétique fait fondamentalement partie de la voie spirituelle (2/2)

Rédigé par Eliˈel Sulaymân | Samedi 25 Septembre 2021 à 11:00



La mosquée Nasir Al-Mulk, aussi surnommée La mosquée rose, à Shiraz, en Iran. © CC BY-SA 4.0/Mohammad Reza Domiri Ganji
A lire avant, la première partie portant sur l’importance de l’esthétique dans la spiritualité islamique

Tel que j’ai dit, alors, pour l’Homme de la voie, il est primordial de mettre de l’ordre dans sa vie, d’harmoniser son quotidien, d’agencer son mode de vie, de mesurer ses expressions, et cela est l’esthétique. Nous parlons de l’esthétique telle qu’il doit être compris dans son sens le plus profond. C’est réellement une construction, un cadre de vie propice à l’élévation spirituelle. Car il renvoie l’harmonie dans la forme, l’équilibre dans la géométrie de l’existence, la perfection dans l’attitude, la symétrie dans la relation entre l’être et l’autre. Il est toute une modalité comprise, assumée et surtout vécue.

Et il est donc important de comprendre pourquoi nous devons faire attention à l’esthétique. Une fois cela fait, il est donc envisagé de parler comment le vivre. Quand l’Homme de la voie cherche la beauté, il ne cherche pas la beauté romantique, une beauté superficielle dépourvue de sens. Bien au contraire, c’est une beauté naturelle, primordiale, puisqu’elle provient de la vérité. À vrai dire, il n’est pas possible de voir cette beauté si, au préalable, le cheminant n’a pas vu, goûté, vécu cette beauté. Bien qu’elle soit toujours présente, cette beauté ne peut être perçue qu’à condition que le cheminant le cherche. Quand elle apparait, ce qui est rendu beau, c’est le monde lui-même, toute la création.

L'esthétique est avant tout conforme à ce qui est de plus naturel, de plus simple

Si Dieu aime la beauté, c’est qu’il y a une raison, un pourquoi, une science derrière. Dieu n’aime pas en vain ; son amour n’est pas dépourvu de connaissance. Et donc, Son Amour pour la beauté est cohérent, juste, rempli de sagesse et de science. Et c’est à nous de chercher à comprendre le « pourquoi ». Nous ne pouvons donc nous limiter à aimer seulement ce qui est beau, symétrique, harmonieux, sans savoir pourquoi. C’est même une prescription divine puisque Dieu insiste sur la nécessité de la connaissance dans le Coran.

La beauté, donc l’esthétique, est la manifestation de la perfection, de la vérité. Quand nous voyons une chose de vraie, alors c’est beau. De même, quand une chose n’est pas conforme à la vérité, elle est laide. Et toute chose ne peut être belle qu’en cherchant à se conformer à la vérité. Il est d’autant plus vrai que même l’artificialisme se fonde essentiellement sur ce qui est réel, tout en recréant leur réalité. Mais quoi qu’il arrive, leur source reste inconditionnellement la Réalité. Le mensonge lui-même ne peut que se vêtir de vérité pour avoir l’air vrai, sans quoi, elle ne sera que foutaise. Quand nous trouvons beau, c’est que ce qui est apprécié existe dans la nature, dans cette existence, sans quoi, elle devient laide, vide, fade. Et la beauté témoigne du vivant. Ainsi, le vivant est un règne de beauté, de grandeur, de majesté.

Nous pouvons donc revenir à cette esthétique en rappelant qu’elle est avant tout conforme à ce qui est de plus naturel, de plus simple. Et, le cheminant, en cherchant cette beauté, ne peut le faire qu’en la cherchant dans la simplicité, dans ce qui est de plus naturel. C’est d’ailleurs pour cela que le degré le plus haut spirituellement pour l’Homme reste la fitra, qui est son état originel, réel, véritable, naturel.

Nous parlons d’une esthétique à la hauteur du vivant, reprenant tout son code, toute sa modalité. La Création est un rappel (dhikr) nous permettant de retrouver cette originalité. Il suffit pour le sage de regarder une simple herbe pour se souvenir du divin. Et nous comprenons aisément qu’al-ihsan (l’excellence) est décrite en ses termes : « Adorer Dieu comme si tu Le voyais, car si tu ne Le vois pas, Lui te voit. » Dans la première partie de cette définition, nous constatons que l’effort fourni est de « voir ». Voir Dieu en toute chose puisque celui qui comprend la beauté voit Dieu partout.

Pourquoi donc les démons sont-ils représentés laids ? Car ils sont dysharmoniques, déséquilibrés, confus. De même, les anges sont beaux, car ils sont harmonieux, équilibrés, en paix. Cette recherche et cette stabilité faites dans l’esthétique permettent de se rapprocher de Dieu.

Quand la simplicité est la seule porte ouverte à la vérité

Mais nous parlons de quelle beauté ? Car, au fond, nous pouvons croire que tout est beau, puisque la nature est belle. Nous pouvons même croire que la beauté bestiale, étant naturelle, ou la beauté égotique étant l’état que Dieu a crée notre âme qui incite au mal soit en réalité belle. Nous pouvons le croire seulement si nous étions dépourvus d’intelligence.

Tous les prophètes, sans exception, sont venus apporter le message divin sous la parure de la simplicité, de la sobriété, c'est-à-dire ce qui reflète l'authenticité de l'être. Aucun n’est venu recouvert d’or, de gloire, de grandeur. Bien au contraire, ils étaient « banals », à tel point que leurs contemporains les considéraient comme étant simplement « fils d’un tel », « frère d’un tel », et disaient même : « Qu’a-t-il de plus que moi ? » Et s’ils étaient venus avec de l’or, de la gloire, de la grandeur, les gens assurément se seraient tournés vers eux pour l’or, la gloire et la grandeur, et non pour la vérité. Puisque la simplicité est la seule porte ouverte à la vérité.

Jésus, dans ses paroles de sagesses, disait que nous devons devenir comme des enfants (dans les Évangiles) ; et il est important de méditer sur ces paroles. Car, l’enfant reflète la simplicité. De même, il dit plus loin « Heureux le pauvre d’esprit », car celui-là même ne cherche pas à connaitre, mais cherche à se stabiliser dans la vérité – bien que, pour ce faire, il fait connaitre. Cela dit, la connaissance n’est pas un but, mais un moyen, puisque le but est la stabilité dans la Paix.

L’esthétique, ici, joue le rôle de la simplicité, et il s’exprime également par le comportement, l’attitude ; une attitude mesurée, claire, précise, harmonieuse avec le monde. Et, en nous, il n’y a que le nafs qui cherche la grandeur, tandis que l’esprit cherche l’humilité. La pudeur est également importante, car elle reprend l’attitude de l’humilité, de la discrétion. De même, la générosité puisqu’elle manifeste un état en accord, en harmonie avec la confiance en Dieu, car celui qui est généreux sait que Dieu est le Pourvoyeur, le Sustentateur, le Généreux.

L'esthétique est la monture de l’esprit

En réalité, l’esthétique, bien qu’elle soit toujours une manifestation d’un état intérieur, reflète nécessairement une bonne disposition extérieure. Et quand l’itinérant n’est pas encore arrivé au degré de cette perfection, il doit s’efforcer dans l’esthétique, dans la beauté, et par la science et la méditation, pour permettre la synchronicité de l’esprit avec la beauté divine.

Il est important pour lui de rendre son lieu de culte propre, beau, de le décorer de belles couleurs et de bonnes intentions ; de porter de beaux vêtements pendant ses prières et d’avoir une bonne odeur. Car ce cadre esthétique rend ce moment sacré, et cette beauté invoque la présence divine.

A cet effet, s’habiller avec pudeur, sobriété, avoir une maison bien agencée et une rue propre, un mode de vie hygiénique, un esprit poétique, amoureux ; voir, entendre, dire, sentir que des belles choses, et se retirer de regarder, d’entendre ou de dire de mauvaises choses ; une attitude qui cherche le bien, la générosité, l’entraide, la convivialité, etc. Toutes ces choses sont de l’ordre de l’esthétique divin que l’Homme de la voie doit s’efforcer d’incarner.

Par conséquent, l’esthétique fait partie fondamentalement de la voie spirituelle, elle est même la monture de l’esprit. Et quand nous savons qu’elle suppose une science sacrée, et qu’elle permet de comprendre la sacralité du monde ; puis quand elle est pour nous un moyen, une méthode pour faciliter la réalisation, voire même devient le seul moyen possible pour la réalisation, et quand, pour finir, l’être lui-même se conforme à cette harmonie divine, originelle ; alors elle devient une évidence, une vérité qui ne peut plus se dissocier du cheminant.

Et nous comprenons aisément pourquoi la Voie est faite de beauté et pourquoi elle est si belle. Rumi et son Mathnawî deviennent évidents, et la sainteté de Rumi également. Ibn ‘Arabi reflète la beauté de la connaissance, de l’attitude. Combien de saints et de grands maitres sont-ils devenus des modèles seulement grâce à leurs comportements, à leurs beautés, à leurs magnifiques œuvres ? Puisque quand l’être incarne la beauté seigneuriale, il devient saint avec le Saint.

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Eliˈel Sulaymân est écrivain, poète et penseur soufi.

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