Points de vue

La divergence d’opinions à la source du droit musulman

Par Seyfeddine Ben Mansour

Rédigé par Seyfeddine Ben Mansour | Mardi 12 Février 2013 à 00:00



Le Haut Conseil islamique du Mali a annoncé, le 23 janvier, son soutien à l’intervention militaire française au Mali. Une semaine plutôt, le président de l’Union internationale des savants musulmans, le cheikh égypto-qatari Yusuf al-Qaradawi, avait condamné l’initiative de la France.

Nombreux sont les musulmans qui déplorent l’existence de pareilles divergences entre institutions islamiques dotée d’une autorité morale. Plus généralement, et plus fondamentalement, beaucoup redoutent la divergence au sein de l’islam, dans laquelle ils voient un facteur de discorde et de faiblesse. Force est de constater pourtant qu’en matière d’interprétation des principes de l’islam et de définitions de normes ‒ qu’il s’agisse de lois, ou, comme ici, d’avis (fatwa) ‒ la divergence, et la pluralité qu’elle suppose, a toujours existé.

A l’origine même de la jurisprudence islamique, il y a l’opposition entre science et opinion, la seconde palliant les carences de la première, quand, autrement dit, aucun texte coranique ou aucun hadith ne pouvait être directement invoqué. Cette opinion qui, par définition, peut varier, était néanmoins légitime en tant que source de loi. Le Prophète et les premiers Califes avaient ainsi reconnu la validité des décisions prises par les juges qu’ils avaient nommés dans les provinces nouvellement conquises, et dans lesquelles le recours à l’opinion n’était pas rare, le corpus juridique n’étant pas encore constitué. On y trouvait déjà les premiers instruments méthodologiques dont useront les différentes écoles juridiques, et notamment le raisonnement par analogie et la prise en compte de l’esprit des lois.

L’imitation juridique contre la diversité des avis

C’est à peu près à la même époque qu’apparaît le concept de consensus (ijmâ‘), qui, comme la divergence, suppose également la pluralité.

Il faut ici avoir à l’esprit que la jurisprudence islamique, loin de s’être développée à partir d’un corpus existant, a dû l’élaborer au fil des siècles. Son histoire est celle d’approches différentes, incarnées dans des écoles différentes qui, en arabe, sont désignées du nom de madhâhib, littéralement « chemins ». C’est vers le milieu du VIIIe siècle que des groupes appartenant à la tradition juridique de telle ou telle cité ou province se définissent par rapport à l’enseignement d’un maître. Il est alors question des « disciples d’Abû Hanifa » à Kûfa, des « disciples de Malik » à Médine, de ceux d’al-Awza‘i en Syrie, etc.

De ces différentes écoles, seules quatre survivront au sein du sunnisme au XIIIe siècle et jusqu’à nos jours : les écoles hanbalite, hanéfite, malékite et chaféite. Si elles divergent dans la manière d’interpréter le Coran et la Sunna, elles partagent néanmoins une même théorie de la loi. Elles se conçoivent les unes les autres comme également légitimes, c’est-à-dire comme proposant chacune des interprétations alternatives mais également valides.

A partir du Xe siècle commencera à prévaloir le principe de l’imitation des décisions des anciens. Limitant fortement le champ de l’ijtihad ou « effort [de réflexion personnelle fondée sur les principes généraux de l’islam] », ce principe d’imitation limitera l’activité juridique à l’explication, l’application et, au mieux, l’interprétation d’une des quatre doctrines, hors desquelles aucune orthodoxie sunnite ne sera dès lors concevable.

Pourtant, la contrainte de l’imitation n’aura pas raison de la diversité, de la divergence, parfois, au sein d’une même école. Et si le consensus a un rôle régulateur, « la différence d’opinion au sein de la communauté des musulmans est une bénédiction de Dieu », selon le mot célèbre du cheikh Abû Hanifa.