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L’épreuve de l’amour, une initiation à la pensée de Rûmî avec Nur Artiran

Rédigé par Marie-Odile Delacour | Mercredi 2 Décembre 2020 à 13:15



Chaque 17 décembre depuis huit siècles, le départ vers l’au-delà du poète mystique Djalal al-din Rûmî, désigné aussi comme Mevlana (« notre maître »), est célébré comme une noce par des générations successives. Retour à l’Unité, retour au brasier de l’Amour que Rûmî a célébré dans son œuvre entière. Une œuvre enfin révélée à l’Occident francophone à la fin du 20e siècle grâce aux traductions du persan d’Eva de Vitray-Meyerovitch.

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Dans « L’épreuve de l’amour », son premier ouvrage traduit en français par Levent Kiliç, Nur Artiran, interprète du Mathnawi sur les vœux de son maître Cefik Can Dede (1909-2005), nous donne accès à la pensée inspirée d’un homme exceptionnel, d’un maître à la pédagogie subtile puisée dans une expérience hors du commun.

Mais il s’agit bien plus qu’une pensée. Le Mathnawi peut se lire comme la carte subtile du chemin spirituel. Chemin accessible à toute personne qui aspire à se mettre en quête de sens. Chemin basé sur un commentaire du Coran dont la forme rompt avec l’austérité des gloses des tenants du droit.

Comme toute parole inspirée, le Mathnawi est à lire à plusieurs niveaux. C’est un langage imagé, poétique, symbolique, et en le lisant pour la énième fois l’on peut y découvrir encore la profondeur des sens contenus dans chaque histoire, conte, anecdote, « feuilleton » à rebondissement que Rûmî excelle à mettre en scène. 25 000 distiques, des centaines de pages pour dessiner l’itinéraire que devra suivre toute personne qui aspire à se transformer pour se faire « un avec le Tout », selon la tradition soufie.

Apprendre à se connaître


L’art de l’interprétation acquis par Nur Artiran auprès de son maître spirituel et qu’elle met à notre portée aujourd’hui est donc précieux. Comme pour toute lecture symbolique, explique-t-elle, les histoires du Mathnawi révèlent l’homme à l’homme. Chaque histoire, chaque personnage ou chaque animal mis en scène renvoie à des aspects intimes de nos âmes humaines. C’est en quoi le Mathnawi est un excellent guide pour celui qui cherche à se connaître soi-même. En quoi il se rapproche de la pensée de Platon et de la conception psychanalytique : apprendre à se connaître pour retrouver un sens à sa vie.

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Dans son ouvrage, Nur Artiran a choisi de mettre en lumière les épreuves de l’amour. Une lecture qui s’inscrit dans l’expérience même de Rûmî dont la rencontre avec Shams de Tabriz a bouleversé la vie, intrigué et même tourmenté son entourage. C’est parce que Rûmî a connu l’intensité de l’amour divin dans lequel il s’est senti consumé, dit-il, qu’il a su parler des épreuves de l’amour.

Puisant dans la richesse de cette expérience intense dont le Mathnawi est le résultat, Nur Artiran commente les vers destinés à enseigner au lecteur l’art d’apprendre à aimer. Ascèse, invocation du Divin, contemplation, gratitude, patience, vertu majeure du croyant, voilà les étapes à franchir que Rûmî balise d’histoires pleines de vie. Ces récits, dit en substance Nur Artiran, sont à lire « comme le reflet du récit de la vie de l’homme intérieur : ils racontent ce qui se passe dans le monde intérieur de l’âme ».

Comme le souligne Ibn Arabi, « les histoires, les exemples, les sagesses et les commandements coraniques doivent être compris comme faisant référence à l’âme de l’homme. Car toute chose existante dans le monde extérieur a une correspondance dans le monde intérieur de l’homme. A quoi peut bien servir la connaissance des histoires du Coran au sujet d’Adam, Iblis, Moïse et Pharaon, s’il ne s’agit pas de les retrouver et de les vivre dans son propre monde intérieur ? »

La nécessité de l’effort

C’est la clé du langage symbolique du Mathnawi. Les épreuves rencontrées dans nos chemins de vie, sont, pour Rûmî, souligne encore Nur Artiran, les conditions nécessaires à l’apprentissage de l’amour. L’homme est oublieux, les épreuves le ramènent à l’essentiel, l’humilité, la générosité, l’attention à l’autre. Les épreuves secouent les habitudes, contraignent à se remettre en question. « Ce n’est que lorsque l’âme charnelle est éprouvée que sa véritable valeur tant corporelle que spirituelle se manifeste au grand jour », écrit-elle. Ces paroles redonnent du sens à l’effort exigé de tout croyant. C’est bien le sens du mot jhad. Et c’est sans doute dans les épreuves de l’amour que l’effort est le plus nécessaire.

Effort sur soi-même, sur ses pulsions égotiques : volonté de domination, d’appropriation, jalousie, mépris, jugement... effort qui permet à chaque aspirant de dominer ses pensées, plutôt que de se laisser dominer par elles. Et Rûmî insiste sur ce point dans son Mathnawi, c’est la conclusion choisie par Nur Artiran dans son ouvrage : « Si tous tes sens charnels se soumettent à tes pensées et sens divins, à la connaissance, même les sphères célestes se soumettront alors à tes désirs. Aucun de tes désirs ne restera inexaucé. »

H. Nûr Artiran, Rûmî, l'épreuve de l'amour, Bayard, novembre 2020, 240 pages, 16,90 €.
Pour en savoir plus, La Porte de Nur