Société

Jean-Louis Bianco : de la laïcité, « il n’y a pas deux lignes, il n’y en a qu’une »

Rédigé par | Samedi 23 Janvier 2016 à 20:50

Jean-Louis Bianco n’est pas prêt à remettre sa démission de la présidence de l’Observatoire de la laïcité. Une semaine après les déclarations hostiles de Manuel Valls, l’ancien ministre, qui déclare avoir la confiance du président de la République François Hollande, souhaite faire « prévaloir l’apaisement » pour sortir d'une polémique « injuste et stérile ». Sur Saphirnews, il revient sur les enseignements qu’il en tire. Au-delà des attaques dont il fait l'objet avec le rapporteur général Nicolas Cadène, Jean-Louis Bianco déplore aussi la teneur des débats publics visant actuellement l’islam et lance un message.



Une semaine après les déclarations houleuses du Premier ministre Manuel Valls, Jean-Louis Bianco, président de l'Observatoire de la laïcité, répond à ses détracteurs en prônant l'apaisement, pour « sortir de la polémique ».

Saphirnews : Face à la polémique, comment vivez-vous ces moments ?

Jean-Louis Bianco : D’abord avec beaucoup de sérénité et de détermination parce que je suis un homme libre. Je n’ai pas de plan de carrière et j’ai le sentiment de mener l’un des plus beaux combats de ma vie politique, au sens citoyen du terme. Aussi parce que nous recevons, avec le rapporteur général Nicolas Cadène, d’innombrables témoignages de soutien de simples particuliers mais aussi de beaucoup d’organisations, de responsables politiques (…), de personnalités éminentes du monde universitaire, de l'enseignement et de la recherche.

J’ai aussi eu le soutien des cultes à travers l’expression du pasteur François Clavairoly, président de la Fédération protestante de France (et de la Conférence des responsables de culte en France, ndlr), qui a présenté à Bernard Cazeneuve (le 20 janvier) ses vœux pour une laïcité qui ne soit pas « sujette à des bouffées d’agressivité, y compris contre l’Observatoire de la laïcité ». Une vraie joie de voir autant de soutiens aussi divers.

Le président de la République a-t-il été alerté sur cette affaire ?

Jean-Louis Bianco : Bien sûr. Je n’ai pas eu à ce stade de contact direct avec lui, il m’a simplement fait savoir, dès le lendemain des déclarations qui ont mis le feu aux poudres (celles de Manuel Valls, ndlr), qu’il souhaitait surtout que je ne démissionne pas.

J'en retiens là une marque de confiance. Et, comme le président de la République l'a dit à l'occasion de l'installation de l'Observatoire de la laïcité, nous pensons que « la laïcité est avant tout un principe de liberté et de cohésion ».

Quels enseignements tirez-vous de cette polémique ?

Jean-Louis Bianco : On dit souvent que deux conceptions de la laïcité s’opposent mais je ne suis pas si sûr de cela parce que ce que je défends, ce que défend l’Observatoire, c’est la laïcité tout court, rien que la laïcité, toute la laïcité. C’est ce que dit excellemment Bernard Cazeneuve dans une interview à La Croix qui reflète exactement ma position. Il dit, et je le cite parce que cela me parait très clair : « La laïcité n’a pas à se durcir, mais à s’affirmer. Tout est déjà dans la loi. Il faut l’appliquer sereinement et sagement. »

La meilleure preuve de ce que je dis est que nous avons adopté une note d’orientation à l’Observatoire (en mai 2014, ndlr) qui s’appelle « La laïcité aujourd’hui », une note de principe adoptée à l’unanimité, y compris de ceux qui, aujourd’hui, nous critiquent. Pour moi, je m’en tiens à ce qui a fait notre unanimité.

Il est dit qu’on retrouve deux vieilles cultures de la laïcité : une laïcité anticléricale, voire antireligieuse, incarnée par Emile Combes et Maurice Allard, et une laïcité d’équilibre défendue par Aristide Briand et Jean Jaurès qui l’a largement emporté. Je ne pense pas que ce soit le sujet aujourd’hui.

Je crois qu’il y a une tentation et une tentative d’étendre le domaine de la laïcité, en tout cas de la neutralité, dans l’espace public. Il suffit de regarder des propositions de loi qui sont sur la table de l’Assemblée et du Sénat, de gauche ou de droite, pour voir que toutes les propositions de lois sont des propositions d’interdiction ou de restriction des libertés qui, sous des appellations diverses, visent en réalité uniquement l’islam et, dans l’islam, uniquement le foulard. La laïcité, c’est la neutralité absolue du service public, qu’il s’agisse de convictions politiques, syndicales, philosophiques ou religieuses, mais c’est aussi la liberté dans l’espace public de manifester ces convictions.

Je pense aussi qu’il y a des parts de posture personnelle et des arrière-pensées dans lesquelles je ne veux pas rentrer et qui ne sont pas, autant qu’il est dit, de vrais désaccords de fond. Si on est d’accord comme moi avec Bernard Cazeneuve qui est le ministre de l’intérieur de Manuel Valls, si on est d’accord avec moi sur la note d’orientation que nous avons tous adoptée à l’Observatoire, alors il n’y a pas deux lignes, il n’y en a qu’une.

Dans quelle mesure les deux positions, celle que vous incarnez et celle de Jean Glavany pour ne citer que lui, peuvent-elles coexister dans une même institution ?

Jean-Louis Bianco : Encore une fois, je ne pense pas qu’elles soient si différentes que cela. Jean Glavany a adopté avec tout le monde la note d’orientation qui est, pour moi, la charte de notre action. Après, qu’il y ait des désaccords, c’est tout à fait normal, nous ne sommes pas tous identiques et c’est ce qui fait la richesse de l’Observatoire. A partir du moment où nous sommes d’accord, et je pensais que nous l’étions, sur les grands principes, qu’il y ait des désaccords, des débats, c’est ce qui nous fait progresser et c’est très bien.

Il vous est reproché un fonctionnement qui ne serait pas assez collégial, que répondez-vous à cette critique ?

Jean-Louis Bianco : C’est se moquer du monde. Je connais peu d’institutions de notre type qui sont consultatifs, qui émettent des avis et qui se réunissent aussi souvent, pratiquement une fois par semaine. Tous les documents sont envoyés largement à l’avance aux membres de manière transparente ; toutes les propositions d’amendements et de remarques sont transmises à tout le monde et débattues une par une pour chaque avis que nous faisons. C’est un fonctionnement parfaitement collégial.

Une clarification est nécessaire. Vous dites, dans un communiqué, que l’Observatoire de la laïcité n’est pas placé sous la responsabilité du Premier ministre. Pouvez-vous expliquer ce que vous entendez par là ?

Jean-Louis Bianco : L’Observatoire de la laïcité est un organisme indépendant en ce que :

1/ Il établit librement son ordre du jour ;

2/ Il établit librement les questions qu’il traite. Nous sommes libres de discuter de ce que nous voulons, que cela plaise ou pas ;

3/ Il est libre dans les avis qu’il émet.

C’est ce qui fait notre indépendance. Après, sur le plan pratique, un organisme indépendant doit bien habiter quelque part, avoir un budget et celui-ci dépend du Premier ministre, dans des locaux dépendant de ses services mais c’est le cas pour la Commission nationale de l’informatique et des libertés (CNIL), de la Commission nationale consultative des droits de l'homme (CNCDH), du Haut Conseil à l’égalité des hommes et des femmes… Si je vous cite ces organismes, c’est que nous sommes dans des bureaux voisins et ce n’est pas pour autant qu'ils sont sous l’autorité du Premier ministre ou qu’il y ait un pouvoir hiérarchique et d’injonction de la part de qui que ce soit.

Quel contact avez-vous avec Manuel Valls ?

Jean-Louis Bianco : Le Premier ministre sait que je suis à sa disposition pour parler avec lui. Il n’a pas donné suite à la proposition (de rencontre) que j’ai répétée bien avant l’épisode du CRIF auprès de ses collaborateurs. Là, Il m’a fait savoir par son secrétariat qu’il souhaitait me voir, on est en train de caler un rendez-vous pour la semaine prochaine.

Quel message en substance lui adresseriez-vous ?

Jean-Louis Bianco : C’est quelque chose qui restera entre lui et moi. Je n’ai pas à lui adresser des messages par voie publique. A la différence de la méthode qu’il a employée, je réserve ce que j’ai à dire à lui et au président de la République.

Un message général que vous souhaitez tout de même faire ressortir ?

Jean-Louis Bianco : Que le travail accompli par l’Observatoire est énorme, qu’il salué par tous les acteurs de terrain et que j’aimerais bien qu’il soit aussi salué par le Premier ministre ; et que nous puissions fonctionner sur des bases saines au-delà de polémiques qui sont injustifiées.

Pour revenir au débat de fond, et pour faire écho à une de vos déclarations plus tôt dans l'interview, les citoyens français de confession musulmane se sentent visés depuis longtemps par ces débats autour de la laïcité.

Jean-Louis Bianco : C’est un fait que, dans le débat public, ils sont visés.

Dans les actes d’agressions verbales et physiques sont visés à la fois, et de manière croissante, des chrétiens, des juifs et des musulmans et tous ces actes sont naturellement répréhensibles, ils doivent être condamnés, leurs auteurs retrouvés et sanctionnés.

Je distingue bien les actes antimusulmans – je ne veux pas rentrer dans le débat sur l’islamophobie qui est un débat de pur vocabulaire comme on aime tellement en faire en France – du reste car il est vrai que, quand on regarde les nouvelles propositions de loi, sont visés, implicitement ou explicitement, les musulmans. Comme le dit Bernard Cazeneuve, et c’est aussi ma réponse autour des lois, la laïcité n’a pas à se durcir.

Quelles conséquences voyez-vous dans le ciblage systématique d'une partie de la population ?

Jean-Louis Bianco : Il est important, comme le font très bien le ministre de l’Intérieur et un certain nombre de responsables musulmans comme le CFCM, que puisse s’affirmer avec beaucoup de force que nos concitoyens de confession ou de culture musulmane sont Français, à égalité avec tous les autres. Il est important qu’on retrouve les voix de ceux qui disent « Nous sommes musulmans mais nous sommes aussi pleinement Français, républicains et laïcs » et qu’on les retrouve sur le plan médiatique pour bien montrer la réalité de l’immense majorité des musulmans de France.

Avez-vous alors un message à adresser à ces citoyens en particulier ?

Jean-Louis Bianco : J’ai un message à adresser, si je puis me permettre, à l’ensemble des citoyens : de se respecter les uns les autres, de se connaître, de parler ensemble, de fabriquer ensemble la vie en commun parce que c’est cela la laïcité. Bien sûr que nous avons des différences mais nous voulons être unis dans la République et dans la citoyenneté et cela ne peut se faire que si un effort des citoyens pour se comprendre et se connaître est fait, il ne dépend pas seulement des pouvoirs publics ou des autorités civiles et religieuses.

(…) Le débat de posture, le débat théorique, le débat médiatique n’est pas le sujet principal. C’est plutôt comment nous faisons face à des difficultés concrètes – c’est le travail des guides de l’Observatoire – et comment nous faisons pour créer du lien et faire du commun. Cela ne peut être qu’un travail des citoyens.

L’Observatoire existe depuis trois ans, quel bilan souhaitez-vous dresser ?

Jean-Louis Bianco : Un bilan formidable qui va au-delà de ce que j’imaginais quand il a été mis en place par le président de la République en avril 2013. (…) C’est de notre travail de terrain, de l'approbation et du soutien d’acteurs de terrain que nous tenons finalement notre plus grande légitimité.

La constitutionnalisation de la loi de 1905 sera débattue au Sénat le 3 février, y êtes-vous favorable ou non ? Pourquoi ?

Jean-Louis Bianco : L’Observatoire, en tant que tel, n’a pas délibéré là-dessus. Personnellement, je n’en vois pas l’intérêt mais c’est un sujet de débat parfaitement respectable.

Je n’en vois pas l’intérêt pour deux raisons. Je pense d’abord que c’est céder à une manie très française de croire que quand il y a un problème, on le règle par la loi et, quand il est plus grave, on le règle en faisant un ajout dans la Constitution comme si cela allait résoudre les divergences, les difficultés, les tensions. Je ne suis pas très convaincu de ce genre de tendance en général, bien au-delà de la laïcité.

La deuxième raison est plus technique et est notamment liée aux régimes dérogatoires d'Alsace-Moselle et de certaines collectivités d’Outre-Mer. On risque d’avoir, pour un résultat qui ne changera rien à la situation actuelle, un débat juridique très compliqué. La loi, toute la loi, appliquons-la et n’en rajoutons pas.



Rédactrice en chef de Saphirnews En savoir plus sur cet auteur