Points de vue

Dire Dieu dans l’espace public

Par Fethallah Otmani*

Rédigé par Fethallah Otmani | Vendredi 28 Juin 2013 à 10:39

Motivations spirituelles ? Convictions idéologiques ? Evolutions sociologiques ?... La visibilité du religieux dans les sociétés laïques pose la question du rapport à l’espace public. Voici le deuxième texte de Fethallah Otmani, qui nous propose une série de quatre articles consacrés à la problématique de la visibilité de l'islam/en islam.



La visibilité du fait religieux ne pose pas fondamentalement problème, mais sa visibilité dans l’espace public, l’espace de débats d’idées, l’espace de pouvoirs semble être un danger pour le système moderne.

D’ailleurs, il ne faut pas se méprendre sur les apparences. La visibilité du religieux dans l’espace public n’est pas perçue de la même manière dans tous les pays occidentaux. Aux États-Unis, le président jure encore sur la Bible, alors qu’en France il existe des débats sur la possibilité ou non de construire des minarets. Mais, en réalité, tous refusent la transcendance, les uns de manière catégorique et les autres en proposant l’immanence.

Dire que Dieu est uniquement au plus profond de chaque être est encore le meilleur moyen de le décréter invisible dans le champ politique, puisqu’il n’y aurait, en effet, plus grand-chose à en dire, comme l’affirme Wittgenstein. Dans ce cas, seules la raison et sa capacité à donner écho à l’immanence n’auraient d’importance. Or, si Dieu a bien insufflé son « rûh » en chaque être, Il reste au Ciel. « Lumière sur lumière », nous enseigne le Coran.

Ainsi, lorsque nous levons nos mains, lorsque nous nous prosternons de manière si intime et pourtant si visible, nous nous rappelons le lien entre cette part de vérité au plus profond de nous et le Créateur qui dépasse tout cadre établi.

Penser Dieu n’est pas suffisant, notre devoir est aussi de le dire pour mieux nous souvenir, pour mieux appréhender la Lumière par excellence.

Certains feront probablement référence à la période prophétique, titrée « l’appel en secret », pour légitimer l’idée qu’il n’est pas forcément nécessaire de dire Dieu pour le reconnaître. Certes, mis à part qu’au cours de cette période le Prophète (PBSL) prêchait activement au nom de Dieu, sans se cacher, mais en protégeant les convertis. Le Prophète (PBSL) n’a, en réalité, jamais cessé de dire Dieu, il a simplement su s’adapter en fonction des circonstances mais en ayant toujours à l’esprit les fondamentaux.

L’espace public, espace de liberté ?

D’une part, le message par essence dit Dieu. Si les valeurs universelles qui en découlent sont importantes, c’est parce qu’elles émanent de Dieu. Ainsi, tant que la valeur ne sera pas accompagnée de la transcendance, elle en sera forcément altérée.

Dire « liberté », dire « dignité », dire « amour », dire « fraternité », dire « égalité », dire « justice » ne signifient pas exactement la même chose pour un être tourner vers l’au-delà et un être qui réfléchit tout autour de ce monde.

D’autre part, toutes les valeurs conduisent à la valeur suprême qu’est le tawhid. La plus grande injustice n’est-elle pas le « kufr » ? Et la mission de l’être humain n’est-elle pas l’adoration ? Que signifie adorer si ce n’est agir pour et selon Dieu en chaque instant ? Comment une société qui refuse de dire Dieu dans l’espace public et qui octroie donc à la raison le pouvoir suprême au-delà de toute considération peut-elle se souvenir ? Se libérer du risque de diktat des hommes ? Se satisfaire d’un monde éphémère ?

La raison est importante mais insuffisante, dire Dieu et témoigner de Dieu est donc nécessaire, y compris pour se protéger de la raison elle-même. Accepter le fait que certains refusent de dire Dieu, comme droit inaliénable, ne nous dédouane pas de notre responsabilité de le dire et de l’exprimer clairement au-delà des apparences.

Il est dit que l’espace public est un espace de liberté. Et il est souvent étudié sous l’angle politique qui a une forte tendance à bannir tout ce qui ne s’approche pas du discours dominant. Dans cet espace, la visibilité acceptée est celle qui dit une liberté dans la modernité. En dehors de cela, la visibilité devient obscurantiste et donc un danger pour la liberté.

Nous reviendrons sur cette notion de liberté, mais l’espace public est de plus en plus l’espace économique qui est fondamentalement intégrateur, même le culte au travers de sa marchandisation y a trouvé une place. Halal, Ramadan... tout y passe et nous constatons que les premiers à finalement accepter un islam visible sont les plus modernistes du système.

En réalité, ces deux espaces sont profondément intégrateurs dans la forme et excluant dans le fond puisque le cas français fait, en réalité, exception. Aux États-Unis ou en Angleterre, le port du hijab, la construction de mosquées, pour ne citer que ces exemples, ne posent pas de soucis particuliers. Ils n’intègrent que des formes de visibilité qui ne disent pas un sens ou une opposition au système.

Être visible au nom de l’islam ne suffit donc pas à être cohérent avec le message de l’islam. C’est d’ailleurs le contraire qui se produit parfois, par des attitudes de surexposition agressive, dont l’objectif n’est plus pacifiant comme devrait l’être le témoignage islamique.

Témoigner

Se pose donc la question de la visibilité inhérente à l’islam, de ses causes et conséquences, ainsi qu’en trame de fond de la problématique de la da’wa qui exige certaines formes de visibilité et de lisibilité.

La responsabilité du témoignage sur les valeurs de l’islam ou les valeurs universelles n’exclut pas le témoignage du tawhid. Au contraire, tout y conduit et c’est pourquoi il est nécessaire de s’attarder sur ce concept en quelques lignes.

La notion du tawhid en islam exclut la possibilité de soumission à quelques divinités, supériorités ou dominations que ce soit. Le kufr recouvre trois dimensions :
1. ce qui asservit l’être humain ;
2. ce qui voile son cœur au point d’en oublier Dieu ;
3. ce qui pousse à se rebeller contre les ordres divins.

Cette définition détermine implicitement les formes de visibilité recherchée en islam. Il s’agit d’une visibilité qui libère, qui dévoile la lumière divine et qui rappelle les lois divines (au sens universel et textuel). Les finalités du tawhid sont certes également sociales et terrestres, mais toutes disent Dieu dans un monde de personnes qui oublient Dieu.

En réalité, les rites de l’islam imposent par essence une visibilité, que ce soit au niveau individuel (barbe, voile...) ou collectif (prière, pèlerinage...), même le rite qui pourrait être le plus discret comme le jeûne est finalement devenu celui qui est le plus visible. Cette exigence de visibilité est en fait inhérente à un principe fondamental du message de l’islam : la da’wa.

La da’wa, considérée comme une obligation collective, est définie comme l’appel à l’islam, mais c’est en fait un appel au cheminement qui couvre deux dimensions, l’une intime et l’autre transcendantale. Dans les deux cas, la connexion se réalise par la redécouverte du souffle de Dieu, déposée au plus profond de chaque être et qui conduit à le responsabiliser.

Cheminer vers Dieu, c’est donc prendre conscience de notre responsabilité à l’égard de la Création. Ainsi, nous agissons pour Dieu, au nom de Dieu et dans la dépendance envers Dieu, c’est pourquoi nous ne recherchons pas les résultats qui Lui appartiennent.

L’islam impose donc une forme de visibilité puisque, au nom de Dieu, ce message conduit à agir, à réformer, à lutter pour le bien et contre le mal.

Pourtant, l’objectif supérieur reste Dieu et considérer cet objectif comme implicite conduit à s’assimiler à une spiritualité agnostique qui dit le sens sans reconnaître Dieu. La valeur aussi « universelle » qu’elle puisse prétendre être n’a de valeur que parce qu’elle conduit à Dieu, puisque c’est bien la seule voie d’une réelle émancipation.


* Conseiller en gestion d’organisation et spécialiste de la question du halal , Fethallah Otmani est directeur du Centre d’enseignement et d’éducation Shatibi et membre de l’UFCM.