Points de vue

Centenaire de la Grande Guerre : la contribution essentielle de l'Armée d'Afrique

Rédigé par Chérif Lounès | Mardi 11 Novembre 2014 à 06:00



L'Armée d'Afrique
L’année 2014 marque le 100ème anniversaire de la Première Guerre mondiale.

En septembre 2007, un monument en l’honneur des tirailleurs sénégalais avait été inauguré sur le site du Chemin des Dames en souvenir, 90 ans après, des effroyables hécatombes de 1917.

En juin 2006, le président de la République de l’époque, Jacques Chirac, avait inauguré un monument à Verdun en hommage aux soldats musulmans, 90 ans après la terrible bataille de 1916.
Enfin, toujours en 2006 une aumônerie musulmane a été créée et elle s’inscrit ainsi dans l’histoire et la tradition militaire française.

Ces événements majeurs de 2006 et de 2007 ont eu pour mérite de rafraîchir la mémoire collective et de rappeler à la Nation le souvenir de la glorieuse Armée d’Afrique.

Beaucoup de nos concitoyens, particulièrement les nouvelles générations, ignorent le rôle et l’immense sacrifice des soldats africains, lors de la Première Guerre mondiale. Ces soldats « indigènes », en grande majorité musulmans, constituaient le fer de lance de l’Armée d’Afrique.

Lumière sur leur contribution

Hormis ces rappels tardifs, aucune cérémonie spécifique et régulière ne commémore leur participation à ce conflit. Pourtant, ces « oubliés » de l’Histoire ont contribué à marquer le cours des événements mondiaux, des hommes auxquels la France et l’Occident doivent beaucoup.

L'Armée d’Afrique est née en Algérie. La plus ancienne unité est celle des Zouaves, viendront ensuite les Spahis, les Régiments de Tirailleurs, les Goumiers, les Chasseurs d’Afrique sans oublier la Légion étrangère créée à Sidi Bel Abbés.

Les soldats africains sont engagés à partir du Second Empire dans de nombreux conflits : la campagne de Crimée (1854-1856) ; la campagne d’Italie (1859) ; la Guerre de 1870-1871. Ils participeront de façon massive aux deux Guerres Mondiales de 1914-1918 et de 1939-1945 et serviront encore en Indochine et en Algérie.

L’ensemble de ces guerres a coûté un million de vies humaines à l’Armée d’Afrique.* Pourtant, aujourd’hui encore, tout écolier français qui feuillette des manuels scolaires d’histoire n’en trouvera guère qui mentionnent leurs noms.

Il ne s’agit pas ici de refaire l’Histoire de ces régiments d’Afrique mais de rappeler sommairement leur participation à la « der des ders ». Les soldats africains sont engagés dès le départ en août 1914. Pas moins de 32 bataillons sur 40 existants en Afrique du Nord avaient été envoyés en France.

Les Zouaves, les Tirailleurs, aux costumes colorés, défilent dans Paris au chant des « Africains » pour donner confiance aux Parisiens. Mais, rapidement, ils sont lancés dans les combats où ils ont largement dépassé les espérances qu’on avait pu fonder sur eux. Leur héroïsme évita un plus grand désastre. Mettant fin à la dure retraite de 300 km des troupes françaises, ils respectèrent sans faille l’ordre du général Joffre avant la bataille de la Marne : « Une troupe, qui ne peut plus avancer devra, coûte que coûte, garder le terrain conquis et se faire tuer sur place plutôt que de reculer. »*

Des soldats au grand courage

Sur la Marne, les soldats de l’Armée d’Afrique ont essuyé les premiers coups de feu et ils furent engagés dans cette terrible bataille : « En spéculant uniquement sur leur bravoure et leur esprit de sacrifice, sans leur accorder le soutien d’un seul groupe d’Artillerie de campagne. » (Général Joffre)* Leur discipline, leur bravoure, leur sacrifice contraignent l’armée de Von Klück à faire demi-tour et à abandonner la prise de Paris alors qu’elle ne se trouvait plus qu’à 40 km de la capitale. C’est la première retraite de l’armée allemande. La bataille de la Marne est gagnée. Les forces de l’Armée d’Afrique ont cruellement souffert des hécatombes.

Le chef allemand Von Klück écrira dans ses mémoires : « Que des hommes couchés parterre et à demi morts de fatigue puissent reprendre le fusil et attaquer au son du clairon, c’est là une chose avec laquelle nous n’avions jamais appris à compter, une possibilité dont il n’a jamais été question dans nos écoles de guerres. »*

Après la Marne et l’Yser, les régiments d’Afrique sont de toutes les offensives : en Artois (mai et juin1915), en Champagne (25 septembre1915), à La Somme (1916), à Verdun (1916-1917), La Malmaison (octobre 1917), puis en 1918 de toutes les batailles de la campagne de France.

Sur le Chemin des Dames, et à Verdun, les actions de l’Armée d’Afrique furent glorieuses. En 1916, nous assistons à la première défaite allemande. Le Fort de Douaumont est repris par le Régiment d’Infanterie Colonial du Maroc, le 4ème Régiment de Zouaves, le 4ème Régiment Mixtes de Zouaves et Tirailleurs et le 8ème Régiment de Tirailleurs Algériens. Le Père Teilhard de Chardin, jeune brancardier au 8ème R.T.A, a jugé cette bataille en se demandant : « Je ne sais par quelle espèce de monument le pays élèvera plus tard en souvenir de cette lutte. »*

Bien que les chiffres ne soient pas très précis, sur les 475 000 hommes de l’Armée d’Afrique, près de 200 000 étaient des musulmans d’Algérie, 50 000 Tunisiens, 35 000 Marocains, 130 000 Sénégalais, 30 000 Malgaches, 40 000 Indochinois et 3 000 Somalis. Pour les pertes algériennes, on parle de 56 000 morts, 80 000 blessés et 9 000 mutilés. Il se peut même que le soldat inconnu reposant sous l’Arc de Triomphe soit l’un d’eux.

A la fin de la Première Guerre mondiale, à laquelle pris part l’émir Khaled, officier saint-cyrien et petit fils de l’émir Abdelkader, les emblèmes de l’Armée d’Afrique, brillaient d’honneur bien gagnés : les 10 palmes, la fourragère double rouge et verte méritées par le Régiment d’Infanterie Coloniale du Maroc en faisait du fameux régiment RICM le plus décoré de France. Puis, sur les 21 régiments s’étant vus décernés six citations à l’ordre de l’armée, pendant la guerre 1914-1918, on trouve neuf corps de l’Armée d’Afrique.

Une histoire absente des manuels scolaires

Malheureusement, cette histoire, qui appartient pourtant à la mémoire collective, reste méconnue des Français et n’est toujours pas véritablement enseignée. La France doit remplir ses obligations à l’égard de ceux qui l’ont servi avec honneur au prix de leurs vies. Un pays quel qu’il soit est comptable des souffrances et des sacrifices qu’il impose à ses citoyens.

La commémoration des soldats de l’Armée d’Afrique doit s’inscrire dans les traditions de la République car elle rappellera à la Nation que la présence et l’origine des musulmans de France est fort ancienne et qu’ils ont rempli à son égard les obligations les plus terribles, mais aussi les plus nobles, celles des sacrifices et du sang versé pour sa liberté.

Devant les profanations répétées des tombes de ces soldats, le racisme, les discriminations et les exclusions de toutes sortes qui envahissent notre société et devant les troubles internationaux, il est crucial de faire appel à la mémoire et au souvenir de l’Histoire de France. Le Général De Montsabert a écrit à propos de l’Armée d’Afrique : « C’est une œuvre dont nous serons éternellement fiers. »*

* L’Armée d’Afrique 1830-1962. Général R.Huré, Editeur Charles Lavauzelle -Paris 1977.

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Chérif Lounès, fils d’un ancien combattant de l’Armée d’Afrique (1939-1945), est un des responsable du projet du futur centre cultuel et culturel musulman de Vitrolles (Bouches-du-Rhône).