Points de vue

Aux sources théologiques du terrorisme jihadiste contemporain : l’azraqisme

Rédigé par | Mardi 14 Mai 2019 à 17:41



Attentats dans les mosquées d’Égypte, du Nigéria, d’Afghanistan et assassinats de masse en Algérie, en Irak et en Somalie semblent être le lot quotidien des pays musulmans ces dernières décennies depuis que ces parties du monde est confrontée à un fléau redoutable s’appelant tour à tour GIA, Daesh, Boko Haram ou Al-Shabab.

Défrayant la chronique, leurs membres ont massacré ou massacrent, sans considération d’âge et de sexe, tous ceux qui refusent d’embrasser leur interprétation particulière de l’islam. Les populations musulmanes l’ont appris à leurs dépens. Et pour cause ! Elles sont les premières victimes de la furie meurtrière de ces groupes mortifères au possible, donnée confirmée par les travaux du Centre international pour l’étude de la radicalisation (ICSR) établissant que près de 80 % des victimes de ce terrorisme jihadiste, à l’échelle planétaire, sont musulmanes.

Dès lors, comment expliquer le fait que ces mouvances, éparses, sèment continuellement la destruction, l’épouvante chez les fidèles de l’islam alors même qu’elles déclament avec emphase les défendre ? Défendre une communauté en se repaissant de son sang ! Voilà un bien curieux paradoxe que l’on ne peut comprendre sans une étude historique de la source théologique qui irrigue la pensée de ces « islamopathes » : l’azraqisme, une branche du kharijisme.

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Comment le kharijisme est né

Le kharijisme – du terme arabe « kharaj » signifiant « sortir du rang » – est apparue en 657, en Irak, dans un contexte marqué par de graves dissensions politiques entre Ali, quatrième calife légitime de l’islam, gendre et cousin du Prophète, et Mu’awiya - futur fondateur de la dynastie ommeyade - refusant de prêter allégeance au premier. Afin d’éviter de nouvelles effusions de sang, les deux parties en conflit convinrent de s’en remettre à un arbitrage. Outré par cette décision jugée contraire à la lettre du Coran, des éléments issus des rangs du calife Ali feront sécession. Car pour ces jusqu’au-boutistes, qui formeront les premiers noyaux durs du kharijisme, « seul Dieu est juge ». (1)

Aussi, Ali, en acceptant l’arbitrage humain, même pour une noble cause, la préservation de l’unité musulmane, aurait trahit ce principe religieux intangible. Par suite, aux yeux de Abd Allah Ibn Wahd ar-Rasibi, figure de proue du kharijisme, tout musulman épousant les querelles du calife légitime Ali ou de Mu’awiya, son opposant, pourra être excommunié et, le cas échéant, condamné à mort. Cette tendance à l’excommunication excessive forma l’ossature d’un pan de la théologie kharijite qui s’est construite, d’une part, dans la confrontation avec l’islam classique, en gestation, dans ses versants sunnites et chiites, et, d’autre part, dans la hantise du péché et de la compromission.

Dogmatiques, les kharijites, qui ne verseront pas tous dans le fanatisme (2), ont considéré l’accord entre Ali et Mu’awiya comme un arrangement favorable à l’élite aristocratique et, partant, contraire à l’éthique musulmane qui ne saurait composer avec les privilèges nobiliaires. Ce hadith – parole du Prophète – fut mis en avant par les kharijites pour appuyer leur thèse égalitariste : « Il faut écouter et obéir, quand bien même le chef serait un esclave. » (3) Relevons par ailleurs que l’anathématisation ne fut pas l’apanage seul des tenants du kharijisme. D’autres courants musulmans y eurent recours, y compris des représentants de l’islam classique.

Une lecture littéraliste de versets à la source de débordements inquisitoriaux

Au cours des siècles suivants qui virent l’islam orthodoxe se consolider, les théologiens élaborèrent une pléthore d’avis juridiques codifiant strictement les conditions entourant l’excommunication d’un fidèle, l’objectif étant d’éviter un usage disproportionné de cette sentence religieuse lourde de conséquences. Ainsi, Ibn Tayymiya (1368-1428) fustigea ceux qui usèrent, au-delà de toute mesure, de l’anathématisation systématique et sans fondement – takfir en arabe – pour exclure tel ou tel musulman de la communauté. Les kharijites attirèrent, bien évidemment, son ire : « Il est impératif de faire preuve de grande prudence en se gardant de déclarer mécréants les musulmans à cause (…) de péchés commis. En effet, il s’agit de la première hérésie apparue en islam lorsque les takfiristes déclarèrent mécréants les musulmans et rendirent (…) leur sang licites. » (4)

Un peu plus tôt, au XIe siècle, un autre théologien de renom, l’Andalou Ibn Hazm, montra que la mauvaise interprétation des versets 26-27 de la sourate Nouh fut à l'origine de l’égarement des kharijites extrémistes : « Seigneur, ajouta Noé, ne laisse subsister aucun négateur sur la Terre, sans quoi ils égareraient Tes serviteurs et n’engendreraient que des libertins et des pervers ! » (5) On imagine sans peine à quels débordements inquisitoriaux a pu conduire une lecture littéraliste de ces versets… Bien qu’exaltés, les kharijites, même les plus durs, soucieux de se conformer aux préceptes islamiques, respecteront juifs et chrétiens.

En revanche, pour les musulmans rétifs à leur message, le pire était à craindre : « Leur credo se limitaient à (…) traiter comme infidèle tout musulman ne partageant pas leurs convictions. Les musulmans refusant leur doctrine étaient pourchassés et mis à mort alors que les chrétiens et les juifs n’étaient pas inquiétés, considérés comme de simples dhimmis (protégés). » (6)

Les califes omeyyades eurent maille à partir avec les sectateurs du kharijisme qui subirent de cuisantes défaites. Certaines branches du kharijisme ne s’en relèveront pas. L’une d’elles, de loin la plus fanatique, marquera les annales de l’histoire islamique par la terreur que ses partisans répandirent parmi les musulmans. Il s’agit de l’azraqisme dont les doctrinaires ourdirent, en 661, l’attentat contre le calife Ali. Son fondateur, Nafi’b Al-Azraq, échafauda toute une théologie du meurtre religieux. Pour l’historien Hervé Bleuchot (Droit musulman, Presses Universitaires d’Aix-Marseille, 2000), les Azraqites furent d’un extrémisme sans borne : « Ils considèrent les musulmans pécheurs et tous ceux qui ne se soulèvent pas comme eux comme des incroyants sans excuses. Ils autorisent le massacre des femmes et des enfants. »

Les Azraqites firent donc du terrorisme une arme au service d’un kharidjisme poussé dans ses derniers retranchements théologiques. Ainsi, le meurtre de musulmans, enfants compris, d’abord licite, devint peu à peu une nécessité impérieuse dictée par leur compréhension totalement dévoyée de sources islamiques mises au service d’une théologie de la mort. Cette anecdote, rapporté par Djaffar Mohamed Sahnoun (Les chi'ites: contribution à l'étude de l'histoire du chi'isme, Publibook) l’illustre : « Plus de 50 ans après la naissance de la secte (kharijite), Wasil Ibn ‘Ata, le fondateur de l’école mu’tazilite n’eut la vie sauve, lors d’une rencontre avec les (Azraqites) que parce qu’il affirma ne pas être musulman. »

Plus modérés, les disciples de Najda Ibn Amir, les Najdites, formant une autre branche du kharijisme intransigeant, tempéreront l’usage de l’excommunication et banniront le meurtre religieux. Les quelques coups d’éclat miliaires que ceux-ci réussirent n’empêcheront pas leur déclin et leur disparition du paysage islamique au VIIIe siècle. Les Azraqites connaitront un sort similaire. La consolidation de l’islam orthodoxe, à partir du Xe siècle, et l’avènement du califat ottoman, au XIVe siècle, pouvoir stable, fort, centralisé, opposeront une digue aux mouvements hétérodoxes radicaux qui se marginaliseront ou, tout du moins, perdront de leur pouvoir de nuisance.

Le kharijisme, dans sa forme extrême, a incontestablement refait surface

Est-ce à dire que le kharijisme, qui n’est ni sunnite, ni chiite, serait définitivement sorti de l’histoire ? Non. Car un courant parvint à survivre, après maintes péripéties. Il s’agit de l’ibadisme. Quiétiste, ce culte, lointain vestige du kharijisme historique, pratiqué aujourd’hui dans le sultanat d’Oman où il est majoritaire, et au Maghreb, ne frappe pas d’anathème les autres musulmans et rejette la violence. Ainsi, en Algérie, durant la décennie noire, les Mozabites, Algériens de confession ibadite, furent massivement « réfractaires à l’islamisme », comme le releva le géographe Jacques Fontaine : « Chez les Mozabites, l'influence de l'islamisme politique est quasi nulle ; il s'agit ici avant tout d'une spécificité d'ordre religieux : les Mozabites sont d'obédience ibadite, et non sunnite. » (7)

L’ibadisme, dérivant d’un kharijisme piétiste, a donc fait pièce à l’horrifique GIA algérien dont la pensée et les méthodes d’action présentent de fortes similitudes avec l’azraqisme, le kharijisme de la terreur.

Aujourd’hui, le kharijisme, dans sa forme extrême, a incontestablement refait surface. Arborant la bannière sanguinaire de l’azraqisme d’antan, ses sectateurs ont massacré des dizaines de milliers de personnes. Ces néo-azraqites ont réintroduit le meurtre religieux de masse ainsi qu’une pratique propre aux azraqites du VIIe siècle : l’imtihan, examen initiatique qui consistait à faire égorger ou à décapiter un prisonnier par les nouvelles recrues. Le GIA le pratiqua durant les années 1990 en Algérie. D’autres groupes, moins connus mais tout aussi exaltés, apporteront leur écot au renouveau azqarite en attaquant préférentiellement les civils musulmans.

A l’instar des azraqites, ces théo-révolutionnaires armés considèrent que les sociétés musulmanes contemporaines sont dans une neutralité impardonnable vis-à-vis des dirigeants qui les gouvernent au mépris du fameux principe « La hukma illa lillah » que l’on peut traduire par « La souveraineté appartient à Dieu seul ». C’est ce crime de « lèse-allahité » qui fut reproché à Ali et à Mu’awiya par les premiers kharijites.

L'essor de groupes takfiristes à la faveur de politiques ultra-répressives des régimes arabes

Historiquement, ce néo-azraqisme s’est constitué en Égypte dans les années 1960, en réaction à l’impitoyable répression qui s’est abattue sur la confrérie des Frères Musulmans, fondée par Hassan Al Banna en 1928. Arrestations, tortures, exécutions sommaires ont fait leur œuvre en radicalisant certains éléments de la confrérie qui feront sécession (8), ces derniers reprochant aux Frères Musulmans de verser dans un légalisme singulièrement mou.

Des groupes encore plus durs, imprégnés des écrits du penseur égyptien radical Sayyed Qutb, lui-même emprisonné, torturé, prendront consistance. L’un d’eux, Takfir wal hijra (Excommunication et migration) dirigé par Mustapha Shukri qui, comme tant d’autres a connu les affres de la détention, introduira les ferments du takfirisme contemporain, sous une forme guère éloignée de l’azqarisme historique.

Pour s’en convaincre, il suffit de se référer à la vision de Shukri et de ses partisans « rejetant l’ensemble de la société égyptienne » coupable d’apostasie. (9) Or l’apostasie étant passible de mort, tous les Egyptiens sont, virtuellement du moins, dans le couloir (azraqite) de la mort.

Farag Fouda
On pourrait multiplier les exemples sans fin tant il est vrai que ces groupes néo-azraqites ont essaimé dans tout le monde islamique à la faveur d’une politique ultra-répressive des régimes arabes qui, des années durant, ont réprimé toute forme d’expression de la contestation populaire. Comment, dès lors, éteindre le feu de cette violence exacerbée portée par ces azqarites des temps modernes dont toute la théologie s’est élaborée autour de la notion d’apostasie ?

Tout d’abord, abroger la partie controversée de la tradition prophétique (Sunna) qui, à travers ce hadith attribué au Prophète de l’islam, autorise la mise à mort de l’apostat : « Il est permis de tuer un musulman que dans l’un de ces trois cas : s’il a tué quelqu’un, s’il a commis l’adultère, s’il a apostasié sa religion. »

Cette abrogation est primordiale car c’est au nom de ce hadith, à l’authenticité contestée, (10) que des groupes takfiristes ou néo-azraquites se permettent de tuer, avec bonne conscience, tout musulman excommunié pour hérésie ou apostasie, tel l’intellectuel égyptien Farag Fouda. Décrié pour ces ouvrages hostiles à la charia, celui-ci est assassiné le 8 juin 1992 par deux takfiristes, avec l’aval implicite de la célèbre université islamique Al-Azhar. En effet, l’un de ses éminents représentants, Mohamed Al Ghazali, lors du jugement des deux tueurs, approuvera la mise à mort du penseur en affirmant devant la cour égyptienne : « L’exécution d’un apostat est un devoir pour les musulmans. » (11)

Quelques pistes pour endiguer la plaie takfiriste

Combattre le néo-azraqisme ou le takfirisme à la racine n’est donc point une chose aisée car les grandes institutions religieuses du monde islamique, supposées effectuer ce travail de filtration et de modernisation des sources canoniques, sont souvent engoncées dans un conservatisme religieux anachronique empêchant, pour l’heure, une réformation profonde du culte musulman.

L’autre levier sur lequel il convient d’agir pour endiguer la plaie takfiriste est de nature politique. En effet, il est primordial d’en finir avec ces régimes musulmans totalitaires se maintenant au pouvoir par la corruption, la torture, les incarcérations arbitraires, les assassinats d’opposants... Par leurs exactions institutionnalisées, ces gouvernements, outre le fait d’avoir empêché l’éclosion de courants réformistes capables de produire une théologie islamique humaniste, ont contribué à faire le lit de ce néo-azraqisme.

Enfin, il faut entamer un indispensable processus de séparation de l’islam et de l’État dans les pays majoritairement musulmans afin de cantonner ce culte à sa dimension purement spirituelle, sans lien aucun avec la politique et les gouvernants. Ce faisant, on libérera cette croyance des entraves étatiques qui en ont fait une religion « officielle », figée, vitrifiée, la condamnant à errer, sans fin, dans le printemps de sa vie, époque qui a vu naître l’azraqisme.

(1) Hassan Amdouni, Les quatre califes, Éditions Alqalam, 2014, p. 399.
(2) Anne-Marie Delcambre, Les khâridites, les protestants de l’islam, Clio.fr, 2003.
(3) Louis Gardet, Les Hommes de l’islam : Approche des mentalités, Éditons Complexe, 1984, p. 224.
(4) Cheikh Bandar al-‘Utaybi, Le takfirisme, Éditions Al-Hadîth éditions, 2012, p. 16.
(5) Mohammed Chiadmi, Le Noble Coran, Nouvelle traduction française du sens de ses versets, Tawhid, 2007.
(6) Djaffar Mohamed Sahnoun, Les chi'ites : contribution à l'étude de l'histoire du chi'isme, Publibook, 2006, p. 34.
(7) Brulé Jean-Claude, Fontaine Jacques, Géographie de l'islamisme politique en Algérie : essai d'interprétation à partir des élections de 1990 et 1991 ; In: Bulletin de l'Association de géographes français, 74e année, 1997-1 (mars). Espaces du monde arabe. pp. 83-96.
(8) François Burgat, Islam, opposition politique et modernisation sociale en Egypte, Les Cahiers de l’Orient, 2007, Égypte : dérapage sous contrôle (45), p. 65 – 79.
(9) Hussam S. Timani, Modern Intellectuel Readings of the Kharijites, Peter Lang, 2008, p. 108.
(10) Tâhâ Jâbir al ‘Alwânî, L'apostasie en islam : Un réexamen critique du corpus musulman, L'Harmattan, 2014.
(11) Ben Salaman, Au nom de l'islam: enquête sur une religion instrumentalisée, Éditions de l'Atelier, 2009, p. 189.

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Malik Bezouh est physicien de formation. Spécialiste de questions sur l'islam de France, de ses représentations sociales dans la société française et des processus historiques à l’origine de l’émergence de l’islamisme, il est auteur de Crise de la conscience arabo-musulmane pour la Fondation pour l'innovation politique (Fondapol) et France-islam : le choc des préjugés. Notre Histoire, des croisades à nos jours (Plon, septembre 2015).

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Malik Bezouh est physicien de formation. Spécialiste de questions sur l'islam de France, de ses… En savoir plus sur cet auteur