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Points de vue

Comprendre le phénomène Daesh

Rédigé par Rachid Benzine | Vendredi 27 Novembre 2015



Comprendre le phénomène Daesh
Daesh est le fils du chaos contemporain, non le fruit d’un passé quand bien même celui-ci est fantasmé et proclamé comme référence mythique. Il ne s’inscrit pas dans une quelconque prédestination qui viendrait de l’islam du fond des temps quelles que soient les légitimations dont ce type de mouvement s’affuble par exemple en reproduisant sur son drapeau noir le prétendu sceau du Prophète comprenant les inscriptions superposées « Allah Rasûl Muhammad ».

Il y a dans le monde musulman, d’ailleurs pas spécifiquement arabe, un culte des reliques supposées du Prophète, épées, lettres prétendument autographes, vêtements, voire fragments corporels, cheveux, dents, poils de barbe, etc., conservés un peu partout, y compris au Cachemire, en Asie centrale ou en Turquie. Ces revendications qui prétendent s’inscrire dans une continuité millénaire ou plutôt retrouver une pureté originelle relèvent évidemment de la reconstruction totalement mythique. Daesh joue en affichant son appropriation de l’image sceau du Prophète sur cette vénération populaire largement répandue.

Un phénomène provoqué

Daesh, lui-même comme mouvement politique, est le résultat inattendu et opportuniste du chaos moyen-oriental largement provoqué par les interventions politiques extérieures et les erreurs politiques majeures qui ont conduit à totalement marginaliser, voire à massacrer les Irakiens d'obédience sunnite qui avaient constitué le point d’appui de la dictature baassiste. Ce régime avait certes persécuté gravement avant cela les Irakiens chiites mais, au lieu d’apaiser et de rallier ce qui pouvait l’être, les deux communautés ont été dressées l’une contre l’autre (erreur des Etats-Unis et du gouvernement Maliki).

Ce qui complique la situation est que la grande steppe irako-syrienne est habitée par des grandes tribus dans lesquelles joue à plein la solidarité de parenté. S’attaquer à quelques-uns de ses membres, c’est mobiliser le reste des tribus par solidarité autour d’eux. Parmi les rejetés des Américains d’abord, puis le gouvernement chiite irakien ensuite, un bon nombre était issu de ces tribus et, parmi eux, de nombreux officiers sunnites de l’armée de Saddam Hussein rompus à toutes les formes de combat.

Une idéologie tirée du wahhabisme

Une marginalisation et une persécution. Il suffisait de se chercher une idéologie mobilisatrice, celle de la version violente des mouvements religieux modernes, dont l’antériorité remonte non aux débuts de l’islam mais au wahhabisme de la fin du XVIIIe siècle déjà, revu et mis au goût du jour par les Saoudiens d’al-Qaïda qui faisait largement l’affaire. Le wahhabisme a d’ailleurs été inventé dans le milieu sociologique contigu des grandes tribus de l’Arabie orientale que prolonge la grande steppe jusqu’à l’Euphrate.

Que ce soit en Arabie saoudite ou la steppe irako-syrienne, c’est le même type de population, les frontières ne datant que des accords Sykes-Picot de la Première Guerre mondiale. Daesh ne fait que jouer de surenchère à partir d’une idéologie sunnite radicale commune. Ils se comportent en matière de violence et de massacres comme les wahhabites du début du XIXe siècle, qui avaient massacré les chiites à Kerbala, en 1801. L’Empire ottoman avait réagi quand ils avaient pillé La Mecque et Médine. Les chefs de la famille des actuels Saoud avaient été pourchassés et, une fois pris, exécutés publiquement. C’est de cette époque que date le takfirisme moderne, le fait de déclarer impie et de s’autoriser à tuer les adversaires. Les anciens baassistes, nourris d’une idéologie nationaliste et unificatrice, au départ non religieuse, se sont reconvertis sans problème car, en fait, c’est le projet politique unificateur qui est leur paradigme, quelle que soit l’idéologie qui le soutient.