Société

A la manif de policiers, des tirs à boulets rouges sur l'institution judiciaire, la réponse franche des magistrats

Rédigé par Myriam Attaf et Lina Farelli | Jeudi 20 Mai 2021 à 16:15

Les syndicats policiers ont réalisé une véritable démonstration de force lors de la manifestation organisée mercredi 19 mai devant l'Assemblée nationale, et à laquelle les personnalités politiques s'y sont bousculées. Une occasion trouvée pour ces syndicats de s'attaquer à la justice, qui n'a pas trouvé de grands défenseurs de l'institution dans les rangs des politiques présents. Des syndicats de magistrats, outrés par les accusation de « laxisme » à leur encontre, répondent.



C’est un rassemblement hautement politique qui s’est tenu mercredi 19 mai devant l’Assemblée nationale. Deux semaines après le meurtre du brigadier Eric Masson à Avignon, et presque un mois après l’assassinat de la policière Stéphanie Monfermé à Rambouillet, des milliers de policiers, à l'appel de tous leurs syndicats, ont manifesté pour réclamer plus de moyens et de sévérité contre ceux qui les prennent pour cible, en pointant notamment du doigt l’individualisation des sanctions pénales.

Selon les organisateurs, la manifestation a réuni 35 000 personnes dont Gérald Darmanin. Une telle participation inédite a suscité de vives réactions mais le ministre de l’Intérieur l'a estimé nécessaire. « Il n’y a rien de plus normal que de soutenir les policiers dans une République », a-t-il déclaré aux journalistes présents sur place.

Outre Gérald Darmanin, des représentants de la droite et l’extrême droite étaient également au rendez-vous, mais aussi une partie de la gauche. Le secrétaire général du Parti communiste Fabien Roussel, la maire de Paris Anne Hidalgo ou encore l'eurodéputé EELV Yannick Jadot faisaient partie du cortège. Des présents figuraient aussi le Premier secrétaire du Parti socialiste Olivier Faure, qui est allé loin en évoquant un « droit de regard » des policiers sur les décisions de justice. Une déclaration qui a provoqué un tollé à gauche et sur laquelle son auteur est revenu en la jugeant le lendemain « malheureuse ». Le mal est fait.

En revanche, la France Insoumise a refusé de participer à la manifestation, Jean-Luc Mélenchon l’ayant qualifié de « manifestation à caractère ostensiblement factieux ». Le chef de file de LFI a estimé, mercredi 19 mai, que la réunion ne visait pas les causes qui ont conduit à la mort des deux policiers tués « mais aux institutions comme l’institution judiciaire ». Et c'est peu de le dire tant elle a été accusé de « laxisme ».

L’institution judiciaire vertement critiquée

« Le problème de la police, c’est la justice ! », a clamé le secrétaire général du syndicat Alliance, Fabien Vanhemelryck, ciblant le Garde des Sceaux Eric Dupond-Moretti, absent de la manifestation. Sous les huées des militants, le syndicaliste a réclamé l’instauration de peines planchers pour les agresseurs de policiers et a appelé à « briser la spirale de l’ensauvagement ».

« Quand on peut sans risques s’attaquer aux policiers, il est encore plus simple de s’attaquer aux citoyens. Que penser du message du Garde des Sceaux qui déclare, "Je suis le ministre des prisonniers" » a lancé Fabien Vanhemelryck. « Il y a assez des réformes pour le droit des auteurs, des voyous. Monsieur le Garde des Sceaux, réveillez-vous ! », a, pour sa part, ajouté le secrétaire général de l’Unsa-Police, Olivier Varlet.

Suite à ces accusations, Eric-Dupond Moretti a appelé à ne pas opposer police et justice. « En tant que citoyen, j’aurais pu me retrouver dans cette manifestation pour apporter mon soutien aux services de police », a-t-il tenu à préciser dans l'hémicycle face au député LR Eric Ciotti. « Ce qui me semble en revanche dangereux pour notre démocratie, c’est que l’on oppose en permanence et à des fins électoralistes, et avec un certain cynisme, la justice et la police. Policiers et magistrats sont dans la même barque », a-t-il insisté.

Des syndicats de magistrats s'indignent

Dans un communiqué publié mercredi 19 mai, le Syndicat de la magistrature a fustigé la présence des hommes et femmes politiques à la manifestation. « S'engouffrer dans l’instrumentalisation des drames vécus par deux fonctionnaires de police est bien commode pour nos élus et ministres : ils espèrent ainsi faire oublier le renoncement des gouvernements qui se sont succédés à faire des forces de l'ordre de véritables agents de la paix publique, et à améliorer leurs conditions de travail et leur formation », lit-on, avant d'ironiser : « Le courage politique et surtout le sang-froid démocratique de ces responsables politiques méritent d’être salués : il eut été peu stratégique, alors qu’il est temps de battre campagne, de ne pas être aux côtés de ceux qui représentent les agents de la force publique. »

« Cela ne coûte pas cher, le prix à payer étant seulement de reléguer toujours un peu plus loin le principe de la séparation des pouvoirs, devenu si suranné en ces temps fébriles », poursuit le syndicat. « Le nouvel horizon que dessinent nos ministres et élus en participant à cette manifestation (...) est celui d’une société dans laquelle la police devient une puissance autonome au lieu d’être une force publique au service des citoyens, dictant à l'exécutif la définition de la politique pénale, au Parlement le contenu des lois, et revendiquant une indispensable impunité pour elle-même - puisqu'elle est la seule à pouvoir sauver la collectivité de l'anarchie. Quel est le nom d'un tel régime ? », conclut-il.

L'Union syndicale des magistrats (USM), tout en exprimant son soutiens aux forces de l’ordre, « trop souvent la cible d'agressions, voire perdent la vie dans l'exercice de leurs fonctions », a appelé ces derniers à « ne pas se tromper de cible ».

« Ce constat déplorable ne résulte pas d'un prétendu laxisme de la justice : les statistiques démontrent que les peines prononcées sont de plus en plus sévères, le taux de réponse pénale est particulièrement élevé et le nombre de personnes détenues a progressé de 60 % en 20 ans. L'émotion légitime ne doit pas conduire à une surenchère répressive, dont l'efficacité n'est pas démontrée ». Police et justice « n’ont aucun intérêt à s’opposer, si ce n’est à remettre en cause les fondamentaux de nos principes républicains et notamment la séparation des pouvoirs », insiste l'USM.

De son côté, le gouvernement a déposé le jour même de la manifestation un amendement prévoyant de porter à 30 ans au lieu de 22 ans la peine de sûreté pour les personnes condamnées à perpétuité pour un crime commis contre un policier ou un gendarme. Cet activisme en soutien aux revendications des forces de l'ordre n'est pas anodin à l'aube d'importantes échéances électorales où le thème de la sécurité devrait figurer au centre des débats.

Mise à jour : Le Conseil constitutionnel a censuré, jeudi 20 mai, le controversé article 24, devenu l’article 52 après sa « réécriture », de la loi Sécurité globale visant à pénaliser la diffusion malveillante de l'image des forces de l'ordre. Une disposition jugée « contraires à la Constitution ». « C’est une véritable victoire. Le Conseil constitutionnel n’a pas été dupe de la réécriture proposée par le gouvernement de l’ancien article 24. Le texte n’était pas clair, il l’est resté. La liberté d’informer et de dénoncer ne peut être rognée sur l’autel de la sécurité sans garantie suffisante », a fait savoir Patrice Spinosi, l’avocat de Reporters sans frontière (RSF).

Lire aussi :
L'attaque au couteau à Rambouillet endeuille la police et la France
Terrorisme, violences policières, international... Les inquiétudes de Human Rights Watch envers la France