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A Gaza, même la survie nous est interdite

Rédigé par Ziad Medoukh | Lundi 26 Octobre 2026



© Mahmoud Fareed / WAFA
Trois ans depuis le début de l’horrible agression à Gaza, un an depuis l’entrée en vigueur du prétendu cessez-le-feu, la situation est toujours tragique et dramatique dans la bande de Gaza.

Plus de 2 300 000 Palestiniens, abandonnés par la communauté internationale, survivent dans des immeubles à moitié détruits ou dans des tentes déchirées, plantées parfois sur les ruines de leurs maisons.

Le bilan provisoire donné par les autorités palestiniennes, approuvé par les organisations internationales, est terrible : 75 000 morts dont 22 000 enfants et 9 000 femmes, 150 000 blessés, 10 000 disparus encore sous les décombres. Depuis ce cessez-le-feu fragile, on compte presque 1 600 morts et 6 000 blessés.

Des civils encore et toujours visés par l'occupation

Je ne sais pas de quoi parler. Des morts, des blessés, de la destruction massive, de la pénurie de tout ? Des déplacements forcés, de l'angoisse, de la peur, de l’inquiétude, de l’insécurité, de l'absence de perspective ? Tout est horrible à Gaza. La situation ne cesse de se dégrader pour tous les Palestiniens de Gaza.

C’est vrai, les bombardements sont actuellement moins intensifs mais ils continuent. L'occupation bombarde n'importe où, n’importe quand. Elle vise, selon ses arguments, des activistes, des militants, des responsables des factions militaires ou des partis politiques, mais il y a toujours des civils qui tombent. Les bombardements touchent un centre médical, un marché, une clinique, n'importe quel appartement, une maison et donc forcément toujours des civils. La communauté internationale et les médias n’en parlent pas, malheureusement.

Personnellement, je survis comme tous les Palestiniens de Gaza. Ma maison a été totalement détruite, mon frère assassiné avec sa femme et ses enfants. J’ai perdu beaucoup de membres de ma famille, des cousins, des proches, des collègues, des amis, des voisins. Chaque foyer a ses morts, un membre de famille prisonnier par l'occupation et dont on n’a pas de nouvelles.

85 % des habitants de Gaza vivent dans des tentes. Ceux qui le peuvent louent très cher une petite chambre, un appartement ou une petite maison. Ces maisons sont visées, fragiles. Même la survie nous est interdite parce que l'occupation ne nous laisse pas tranquille : soit elle bombarde, soit elle détruit.

Le blocus continue pour l'essentiel

Le système de santé s’est totalement effondré. Quinze grands hôpitaux ont été visés. Il reste seulement quelques cliniques et des centres médicaux qui fonctionnent seulement grâce à la volonté des médecins, des infirmières avec peu de moyens. Les équipements médicaux ne passent pas et quand ils tombent en panne, il est difficile de trouver des pièces détachées ou des pièces de rechange. Tout est interdit d'entrée. Un seul passage, celui de Kermen Shalom, au sud de la bande de Gaza, est partiellement ouvert. 150 à 200 camions passent chaque jour avec des choses inutiles : des chips, des biscuits, des gâteaux, des sodas, des boissons gazeuses.

Par contre, les choses essentielles comme les tentes, le matériel médical, les fruits, les légumes, la viande, le poulet, les fournitures scolaires, les ustensiles de cuisine, le gaz, les carburants et l'essence ne passent pas. C'est pour cela que tout est très cher à Gaza, devenue même la ville la plus chère au monde. Une bouteille de gaz de 10 kg coûte 400 € ; avant l’agression, elle coûtait à peine 40 €. C'est un exemple concret. Si tu as les moyens, tu l’achètes, sinon tu es obligé de cuisiner sur le feu de bois.

Dans cette ville dévastée, on souffre de la pénurie de tout : médicaments, eau potable, électricité, nourriture... horrible ! En hiver, la situation sera dramatique pour les habitants des tentes parce qu’elles sont abîmées et que les nouvelles tentes plus solides ne passent toujours pas.

Encore et toujours, supporter l'insupportable

Mon vécu est un peu différent parce que j'écris, je témoigne pour les médias. J’ai publié quatre livres en français ces trois dernières années, deux récits et deux recueils de poésie, mais même si j’en écrivais des dizaines, voire des centaines, je ne pourrais pas décrire exactement cette horrible réalité.

En ce qui me concerne, j’ai été malade ces trois derniers mois : tout d’abord, des problèmes de genoux. Les médecins m'ont conseillé d'aller dans des piscines. Or toutes les piscines sont détruites. Aller à la plage est difficile. Depuis trois ans, je n’y ai pas mis les pieds parce qu’il y a des tentes partout et que la marine israélienne tire sur les gens qui approchent de la mer, même sur les pêcheurs. Les médicaments qui entrent pour les organisations internationales sont soit introuvables, soit périmés donc inutiles et inefficaces.

Après, j’ai eu des difficultés respiratoires. Je n’ai pas pu faire de radio des poumons parce qu’il n'y a pas d'appareils médicaux. On m’a conseillé de voir s'il y a un problème de cœur. J'ai fait deux fois des échographies ; ça va, mais les analyses sont incomplètes parce non seulement il n’y a pas les équipements médicaux nécessaires mais aussi que les matières et les produits pour ces appareils ne peuvent pas entrer à Gaza.

Ensuite, ma prothèse dentaire est tombée. Je suis allé chez trois dentistes différents et j'ai payé très très cher. Mais la prothèse est retombée chaque fois, une semaine après. On ne peut pas la réparer parce qu’il n’y a pas le matériel nécessaire. C’est très embêtant parce que je ne peux pas manger normalement.

C'est difficile de se soigner à Gaza. J’ai beaucoup souffert. Il y a une petite amélioration aujourd’hui, mais j’ai toujours des difficultés respiratoires. Mais mon cas n’est rien par rapport à celui de 15 000 patients qui ont des maladies chroniques et qui attendent leur évacuation. Le passage de Rafah n’ouvre que deux jours par semaine. Moins de 30 malades sortent par jour. A ce rythme, il faudra quatre ans pour évacuer tous les malades de Gaza. On doit supporter l’insupportable.

L'épreuve de la perte

Le 30 septembre dernier, j'ai perdu ma mère, Elle a laissé un grand vide. C'est elle qui m'a élevé, qui m'a éduqué, qui m'a aidé à trouver le chemin de la vie, de l'éducation. Ma mère représentait tout pour moi : c'est elle Gaza, la Palestine. C’est grâce à elle et à mon père disparu il y a 22 ans que j’ai la patience et le respect des autres. Ils m’ont montré la non-violence, à aimer l'éducation et les enfants, à donner et à respecter. Tout est terrible après la disparition de maman, je suis bouleversé, atterré, j’ai beaucoup de peine à l’accepter, mais voilà.

Lors de son enterrement et lors de ses funérailles, il y avait un monde fou parce qu’elle était aimée par tout le monde et qu'elle aidait tout le monde. Il y avait du monde malgré les bombardements et les conditions difficiles de Gaza. J’ai également été entouré par des milliers de personnes à travers le monde qui m'ont envoyé des messages de soutien. Merci à elles, ça a soulagé un peu ma souffrance mais la douleur reste difficile.

Jusqu'à maintenant, je ne crois pas encore qu'elle soit partie. Jusqu'à son dernier souffle, elle parlait de l'espoir, de l'avenir, de la libération de la Palestine, de la reconstruction de Gaza, et surtout elle nous a donné des conseils pour traverser le chemin de l'avenir. Que ma mère repose en paix.

Poursuivre avec force notre mission éducative malgré les obstacles

Malgré la situation horrible, je veux souligner plusieurs éléments positifs, à commencer par l'éducation. Malgré la destruction de presque 320 écoles et 15 grandes universités de Gaza, en dépit de l’assassinat de 10 000 professeurs, enseignants, personnels de l'éducation et élèves, les cours ont repris, dans 730 points éducatifs à Gaza. Le taux de scolarisation est actuellement autour de 87 %, c'est un signe positif. L'éducation est devenue une forme de résistance par la non-violence et un signe d'espoir pour l'avenir. Même l’université a repris, souvent virtuellement.

L'autre aspect positif : la résilience d'une population qui s'adapte, qui demande seulement à vivre ou à survivre. L’occupation impose des entraves, des obstacles, mais la population, avec sa volonté remarquable, sa patience extraordinaire, continue de survivre avec l’espoir d'un changement politique rapide.

Personnellement, je continue de m’occuper des centres éducatifs, des enfants et des étudiants avec lesquels on organise des activités de soutien psychologique pour les enfants. J’ai réussi cette année à trouver des petits boulots pour dix diplômés de français en tant que professeurs de français et animateurs francophones dans les centres éducatifs et les associations, avec de petites rémunérations grâce au soutien des amis solidaires francophones que je tiens à remercier pour leur soutien et pour leur encouragement.

On va donc continuer notre mission, même si les conditions sont difficiles. La population de Gaza aime beaucoup la vie. Elle va vivre malgré tout, même si elle se sent parfois oubliée, enfermée, abandonnée par le reste du monde. Elle s'adapte, espère une amélioration des conditions de vie et attend un changement politique et un rôle plus actif de la communauté internationale pour imposer le droit international et la justice à Gaza et en Palestine.

En attendant, à Gaza la dévastée, chaque jour est une lutte pour survivre !

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Ziad Medoukh est professeur et directeur du département de français de l’université Al-Aqsa de Gaza.

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