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Culture & Médias

Sur les traces de la mosquée du Père Lachaise

Rédigé par Christelle Gence | Samedi 1 Novembre 2014

Les cimetières sont particulièrement visités le jour de la Toussaint, le 1er novembre. Célèbre pour les nombreuses tombes de personnalités qu'il abrite, le cimetière du Père Lachaise est l'un d'eux, qui, par son prestige, attire près de 2 millions de visiteurs par an. Mais peu savent qu'il est aussi le lieu où fut érigée la première mosquée de Paris. Retour sur un pan moins connu de l’histoire du plus célèbre des cimetières parisiens.



Du mausolée de la reine indienne d'Oude et de la mosquée du Père Lachaise, il n'en reste rien aujourd'hui au cimetière parisien.
Du mausolée de la reine indienne d'Oude et de la mosquée du Père Lachaise, il n'en reste rien aujourd'hui au cimetière parisien.
Morrison, Piaf, Chopin, Proust, Balzac… Haut lieu de recueillement et du tourisme parisien, le cimetière du Père Lachaise, dans le 20e arrondissement, est connu pour abriter les tombes de nombreuses personnalités aux côtés de milliers d’anonymes, Parisiens ou décédés dans la ville.

C'est aussi dans la nécropole que fut érigée la première mosquée parisienne, dès le XIXe siècle, 70 ans avant la Grande Mosquée de Paris. Mais « il n’en reste rien », avertit Guénola Groud, conservatrice générale du patrimoine de la Ville de Paris, au cours d'une visite, jeudi 30 octobre, du cimetière à laquelle Saphirnews se joint. « La plupart des tombes (ottomanes) ont été détruites ou sont à l’état de vestige », ajoute-t-elle. L'histoire de cette mosquée, bien que peu connue, n'est pas perdue pour autant.

L'enclos musulman du Père Lachaise

La mosquée du Père Lachaise est inaugurée le 1er janvier 1857, dans la 85e division du cimetière, en même temps que l’enclos musulman de la nécropole. La création de cet enclos est autorisée par une délibération du conseil municipal du 17 juin 1853 puis un arrêté préfectoral du 29 novembre 1856 qui prévoit « un enclos spécial pratiqué dans les dépendances du cimetière de l’Est pour l’inhumation des personnes décédées à Paris professant la religion mahométane ».

L'ambassade ottomane à Paris est à l’origine du projet, explique Michel Renard dans L'Histoire de l'islam et des musulmans en France (dir. Mohammed Arkoun, Albin Michel, 2006). Napoléon III a répondu favorablement à cette demande, en « remerciement à l’Empire ottoman », à la suite de la guerre de Crimée (1853-1856), précise Guénola Graud.

L'édifice est composé de trois pièces. La prière sur les morts était effectuée dans la première, la deuxième servait à réaliser la toilette rituelle (lavatorium) et la dernière, de dépôt pour les accessoires du culte. L'édifice du Père Lachaise est le premier à avoir servi à accomplir la prière aux défunts des musulmans. C'est en ce sens qu'il est considéré comme la première mosquée, bien que l’appellation est un peu inappropriée.

Une palissade en bois entoure l'enclos musulman. Elle est remplacée par des haies après la loi de 1881, qui met fin au régime des cimetières confessionnels et établit le principe de neutralité des cimetières. La « mosquée », quant à elle, est construite en couches de pierres rouges et blanches, dans un style simple.

L'emplacement du mausolée de la reine d'Oude.
L'emplacement du mausolée de la reine d'Oude.

Le mausolée de la reine d'Oude

Malka Kachwar, la reine d’Oude, est la première personne inhumée dans l’enclos musulman, plus d’un an après l’ouverture, en 1858, raconte Mohammed Telhine dans L'Islam et les Musulmans de France (L'Harmattan, 2010). C’est aussi la première tombe indienne du cimetière. La souveraine est décédée à Paris après son retour de Londres, où elle a vainement protesté contre l’annexion de son royaume en 1856 par l’Angleterre de la reine Victoria.

Le tombeau, recouvert d’un petit mausolée de style indo-musulman, est situé juste devant la mosquée, et a été représenté sur des cartes postales de l'époque (voir photo). Le mausolée disparaît rapidement, mais la dalle recouvrant son tombeau est toujours présente.

L'enclos musulman est destiné à accueillir les soldats ottomans décédés sur le sol français. D'une superficie initiale de 3 260 m², la superficie de l'enclos est plusieurs fois réduite, celui-ci étant très peu utilisé. En 1870, 44 inhumations sont dénombrées dans l'enclos. Après 1883, il ne s'étend plus que sur 800 m².

Il n'y a alors que très peu de musulmans en France métropolitaine, pourtant « puissance musulmane » de par l'étendue de son empire colonial en Afrique du Nord et au Moyen-Orient. En 1912, quelques années après la libération des formalités de circulation entre la France et l'Algérie (1904), une enquête commandée par le Gouvernement général d'Algérie auprès des préfectures estime à 5 000 le nombre d'« indigènes » présents en métropole.

Sur les traces de la mosquée du Père Lachaise

La mosquée laissée à l'abandon

Rapidement, faute d'entretien, l'enclos et la mosquée se dégradent. L'entretien des tombes est à la charge des familles, une règle toujours en vigueur. La mosquée, c'est l'ambassade ottomane à Paris qui en est chargée. Dès 1873, celle-ci demande l’autorisation d’effectuer des travaux pour restaurer et agrandir la mosquée. Les devis se succèdent, mais rien n'est entrepris.

En 1914, la mosquée est finalement rasée, à la demande de l'ambassade ottomane. Elle devait être remplacée par un bâtiment plus imposant, à l'architecture islamique plus affirmée. Mais le début de la Première Guerre mondiale stoppe net le projet, d'autant que l'Empire ottoman s'est décidé de faire alliance avec l'Allemagne.

Après la guerre, la Commission interministérielle des affaires musulmanes évoque la possibilité de reconstruire la mosquée du Père Lachaise. Mais la décision d'en édifier une dans « le quartier du Jardin des plantes » – la future Grande Mosquée de Paris – étant arrêtée, la Commission juge inutile de reconstruire le bâtiment du Père Lachaise. Par ailleurs, l'enclos, en ruine, ne comptait en 1927 que 35 tombes musulmanes, d'individus persans ou indiens pour la plupart. Des personnalités du monde musulman y ont été occasionnellement inhumées par la suite, comme l'écrivain iranien Sadeq Hedayat, ou Mahmoud al-Hamchari, qui fut le représentant de l’Organisation de libération de la Palestine (OLP) en France décédé en 1973 des suites d'un assassinat ciblé par le Mossad.

Aujourd'hui, des haies entourent toujours les quelques tombes musulmanes de l’ancien enclos musulman, auxquelles se sont mêlées des tombes d’autres confessions. Certaines tombes abritant des musulmans sont même très récentes. La plupart des musulmans enterrés au Père Lachaise sont aujourd'hui répartis dans tout le cimetière, parmi les milliers d'autres sépultures.





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