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Société

Pourquoi les « musulmans de gauche » ne sont pas acquis à la gauche

Rédigé par Hanan Ben Rhouma | Vendredi 21 Mars 2014

Quel est le comportement électoral des musulmans d’Ile-de-France ? A cette question, la fondation Jean Jaurès a décidé d’apporter ses réponses à la veille des élections municipales. Décryptage.



Pourquoi les « musulmans de gauche » ne sont pas acquis à la gauche
Dans la série « Rien n'est jamais acquis », les musulmans sont le groupe idéal à étudier. Quel est le comportement électoral des musulmans d’Île-de-France ? A cette question, la fondation Jean Jaurès a décidé d’apporter ses réponses à la veille des élections municipales. Plus à gauche à droite, c’est une constante vérifiée à chaque élection. On n'en oublie pas moins que la gauche recouvre bien des réalités selon les tendances, que le think-tank proche du Parti socialiste n’aborde pas.

Dans une note publiée jeudi 20 mars à partir des données d’une récente étude de TNS Sofres sur « l'identité des Franciliens », la fondation Jean Jaurès a analysé le comportement électoral des « néo-traditionalistes » qu'elle a choisi d'appeler « le groupe des "musulmans de gauche" ».

Une expression de prime abord abusive au su des précisions qu'apporte lui-même l’auteur de la note, Gilles Finchelstein, également directeur de Jean Jaurès. Ce groupe, qui représenterait 12 % des Franciliens, « n’est constitué qu’à moitié par des musulmans et tous les musulmans ne sont pas dans ce groupe – il n’en demeure pas moins que c’est son trait distinctif majeur. D’autre part, ce groupe ne vote pas seulement à gauche et ne partage pas toutes les valeurs de la gauche ». « Il est, malgré tout, clairement plus à gauche qu’à droite », souligne-t-il, en rappelant le penchant majoritaire des musulmans pour François Hollande aux présidentielles de 2012.

Un fort interventionnisme de l’Etat soutenu

Ce qui rapproche les musulmans de la gauche traditionnelle ? « Le désir d’égalité » et « le besoin d’Etat » pour Jean Jaurès. D’une part, « l’égalité est davantage privilégiée que dans les autres groupes. C’est vrai de l’arbitrage entre l’égalité et la liberté – ils sont 54 % (+ 14 points par rapport à la moyenne des Franciliens) à choisir l’égalité. C’est vrai de l’arbitrage entre solidarité et responsabilité – ils sont 58 % (+ 13 points) à choisir la solidarité ».

D’autre part, ils soutiennent majoritairement l’interventionnisme de l’Etat par la défense d’« un Etat social – et même un Etat assureur – » et considèrent à 73 % (+ 25 points), que « pour faire face aux difficultés économiques, il faut que l’Etat "contrôle et réglemente plus étroitement les entreprises" plutôt qu’il leur "fasse confiance et leur donne plus de libertés" ».

88 % d’entre eux voient dans l’immigration « une source d’enrichissement culturel » et 82 % sont en faveur du droit de vote des étrangers aux élections locales, une promesse non tenue par l’actuel chef de l’Etat.

Ces « musulmans de gauche » aux « valeurs culturelles » de droite

Le trait distinctif de ce groupe réside dans le fait que ceux qui la composent, plus jeunes que la moyenne, résident souvent en banlieue et sont issus d’un milieu plus défavorisé. 90 % (+ 25 % par rapport à la moyenne francilienne) considèrent ainsi que, « chaque mois, on se demande comment on va faire pour tout payer ».

La pratique religieuse est bien plus prononcée dans ce groupe, expliquant en partie l’écart idéologique avec la gauche sur le plan des « valeurs culturelles ». 30 % de ceux déclarant avoir une pratique religieuse « une fois par semaine ou plus » en font partie. Ainsi, et sans surprise, l’opinion des « musulmans de gauche » sur les questions sociétales est très éloignée de celle qui est défendue avec hargne par la gauche traditionnelle. L’homosexualité est l’exemple le plus parlant : 83 % jugent que l’homosexualité n'est pas « une manière acceptable de vivre sa sexualité », quand, à l’inverse, 81 % des Franciliens l’approuvent. Quant à l’homoparentalité qu’une courte majorité de Franciliens accepte, elle est rejetée à 95 % par les « néo-traditionalistes ».

« Le conservatisme culturel s’affirme s’agissant de la vision de la femme », déclare aussi la Fondation, soulignant qu’une majorité (65 %) estiment que « la femme est faite avant tout pour avoir des enfants et les élever » (+ 40 points). Ils sont 45 % à ne pas considérer « normal qu’une femme puisse choisir d’avorter » (+ 35 points). « On peut ne pas partager toutes les valeurs de ce groupe – et notamment pas son conservatisme culturel. Mais il s’agit là d’un débat de nature politique. Pour le reste, ce groupe veut s’insérer dans la société ; il est d’ailleurs moins critique sur son fonctionnement que bien d’autres et souhaite simplement y trouver sa place », analyse Gilles Finchelstein.

Les musulmans, « un défi électoral pour la gauche »

Si « l’islam est aujourd’hui plus présent, plus conquérant et plus visible dans la vie quotidienne », « Il faut avoir le courage de dire que les musulmans français sont mal traités dans leur pays : ils ne disposent pas de suffisamment de lieux de culte ; ils sont stigmatisés dans le débat public ». « Le défi pour notre pays est de concilier deux principes de valeur constitutionnelle : la laïcité, garante du commun, et la liberté religieuse, garante du particulier », dit-il, positivant cependant les lois limitant le port du voile et du niqab.

Face à une gauche qui ne tient pas toutes ses promesses, les musulmans s'en éloignent toujours plus, mais sans tomber forcément dans les bras de la droite. Au final, « ce qui caractérise ce groupe – et là réside le défi électoral pour la gauche –, c’est son rapport pour le moins distancié à la politique », puisque 61 % déclarent « ne pas s’y intéresser ».

Le « vote musulman » en France se distingue par son éclatement sur l’ensemble de l’échiquier politique. L’abstention est un phénomène qui a longtemps caractérisé les musulmans, plus encore lors de scrutins aux enjeux nationaux. Leur engagement accru dans la vie politique, particulièrement aux élections locales, vient doucement bousculer cette idée. En témoigne l'activisme du Collectif contre l’islamophobie en France (CCIF) qui, dans le cadre de la campagne « Aux urnes, citoyens ! », a mobilisé dernièrement une soixantaine de mosquées d’Île-de-France pour appeler les fidèles de France à se mobiliser aux municipales. Les politiques sauront être attentifs aux évolutions des choix des musulmans pour redéfinir leur stratégie électorale et conquérir – ou diaboliser – un électorat au fort potentiel.






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