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Livres

Mohamed Bajrafil : « L’islam n’a pas besoin de lois d’exception pour être pratiqué »

Rédigé par | Vendredi 6 Novembre 2015

Mohamed Bajrafil n’a pas la langue dans sa poche. Docteur en linguistique, ce « surdoué du Coran » ‒ dont il maîtrise la lecture avant même l’âge de dix ans ‒ est à la fois enseignant d’arabe à l’université, professeur de lettres dans le secondaire et imam à la mosquée d’Ivry-sur-Seine, sans compter ses nombreux cours et conférences sur la religion qu’il dispense en France et en Belgique. C’est dire qu’il sait manier le verbe et a le sens de la pédagogie. Mais pour aller au-delà de son cercle d’élèves et de fidèles ‒ de plus en plus nombreux ‒, il a pris la plume et publié « Islam de France, l’an I », un ouvrage qui cartonne en librairies, faisant les meilleures ventes de sa maison d’édition. Pas étonnant : alliant théologie, Histoire et observation sociologique de la société française, Mohamed Bajrafil emploie dans son texte le « je », la première personne du singulier qui marque son engagement personnel dans la réflexion et l’action et induit une relation directe avec ses lecteurs, qui alors en sortent plus que convaincus de devoir enfin « entrer dans le XXIe siècle ».



Mohamed Bajrafil, docteur en linguistique, chargé de cours d’arabe à l’université Paris-XII, est imam à la mosquée d’Ivry-sur-Seine (Val-de-Marne). Il est l’auteur de L’Islam de France, l’an I, paru aux Éditions Plein Jour, en septembre 2015.
Mohamed Bajrafil, docteur en linguistique, chargé de cours d’arabe à l’université Paris-XII, est imam à la mosquée d’Ivry-sur-Seine (Val-de-Marne). Il est l’auteur de L’Islam de France, l’an I, paru aux Éditions Plein Jour, en septembre 2015.

Saphirnews : Vous enseignez depuis longtemps les sciences islamiques et, en tant qu’imam, répondez régulièrement aux questionnements des fidèles. Pourquoi avoir décidé d’écrire un ouvrage ?

Mohamed Bajrafil : D’abord, je l’ai fait pour ma religion. Aujourd’hui, que nous, musulmans, le veuillons ou non, notre religion de paix, d’amour, d’ouverture à l’autre, d’altruisme est perçue par un nombre non négligeable de terriens comme une bête immonde. Son image de marque est entachée. Sauf, bien sûr, à être aveugle.

Un discours de haine émane de nos propres rangs, d’abord à l’encontre de musulmans, ensuite à l’endroit d’autres personnes de confessions différentes et/ou sans confession. Toute une littérature de rejet, de haine de l’autre s’est développée, faisant référence à ce que le musulman que je suis a de plus cher au monde, à savoir le Coran, et le modèle humain d’incarnation de ce dernier, à savoir le Prophète Muhammad ­– puisse Dieu lui adresser salut et miséricorde.

Convaincu qu’il est des silences complices et par jalousie pour ma religion, j’ai pris la décision d’écrire ce livre pour éclairer mes coreligionnaires sur ce que je pense être la vérité quant à la compréhension et à la manipulation technique d’un certain nombre de concepts, de mon point de vue aujourd’hui complètement dévoyés de leurs sens véritables.

En sous-titrant « Entrer dans le XXIe siècle », vous adressez-vous aux seuls musulmans ou à un lectorat plus large ?

Mohamed Bajrafil : Le titre de mon livre « L’islam de France, l’an I » mais aussi son sous-titre « Il est temps d’entrer dans le XXIe siècle » suscitent chez beaucoup à la fois intérêt, interrogations voire, parfois, de la méfiance. Et c’est doublement normal, parce que nous vivons depuis les attentats de janvier une situation socio-politique dont la tentation est on ne peut plus palpable. Tout le monde a les nerfs à vif.

D’un côté, la composante musulmane de la France, qui en a assez, et c’est légitime et compréhensible, qu’on l’assimile, directement ou indirectement, aux crimes commis prétendument au nom de la religion, prend, un peu trop à cœur tout sujet lui ayant trait, y voyant quasi systématiquement une stigmatisation de plus.

De l’autre, les autres composantes françaises s’interrogent sur l’islam, sa relation avec la République, son incompatibilité supposée avec la démocratie, ont des inquiétudes légitimes eux aussi face à la montée d’actes dont l’inhumanité réduit à quia tout orateur et fait avoir des cheveux blancs à tout le monde, même aux chauves.

Vous comprendrez donc que de parler d’islam aujourd’hui est une entreprise, qui est des plus périlleuses, mais aussi, disons-le, des plus juteuses, puisque certains en ont fait un fonds de commerce, d’un côté comme de l’autre, d’ailleurs.

Ce livre se veut comme un appel à la réconciliation des consciences et des cœurs. Il n’a nullement la prétention d’être unique. Il pose un certain nombre de questions et propose un certain nombre d’idées, dont je suis convaincu qu’elles peuvent modestement concourir à cette tâche ô combien vitale. Comme il ne cherche pas à dire qu’avant rien n’a été fait dans ce sens. C’est un essai, au propre comme au figuré. Ni plus ni moins.

Mohamed Bajrafil : « L’islam n’a pas besoin de lois d’exception pour être pratiqué »

Dans vos pages, vous continuez d’user de pédagogie…

Mohamed Bajrafil : L’islam ne nous a pas été envoyé pour être imposé aux gens. Le Prophète a reçu l’ordre de transmettre seulement. Pourquoi ses suiveurs, que nous souhaitons être, auraient-ils le droit de l’imposer aux gens ? Dieu lui apprend dans le Saint Coran que s’il était grossier, d’un cœur lourd, personne ne l’aurait suivi.

Pourquoi et comment allons-nous réussir à appeler à la religion de Dieu, en commettant les erreurs dont Il a mis à l’abri son Prophète ? Parler d’amour de l’autre, de miséricorde à l’endroit de mon semblable humain ne doit pas être un signe de faiblesse, surtout dans une religion dont le Prophète a été décrit comme « seulement une miséricorde des univers » par le Créateur de ces derniers.

Des notions aussi fondamentales que le califat, la relation politique et islam, l’immuable et le variant, la naissance des sciences religieuses musulmanes, les différentes écoles dogmatiques musulmanes, la présentation des bases de l’islam aux non-initiés sont abordées.

La dimension socio-politique qui est celle de la France d’aujourd’hui n’a pas été moins traitée. Le paternalisme de certains politiques à l’égard des musulmans, le rôle de certains médias dans la stigmatisation des musulmans et tant d’autres points ont été abordés avec un peu plus de distance.

Comment faire face aux discours ultrarigoristes, dispensés notamment via Internet, qui séduisent de plus en plus les jeunes et laissent peu de place à la spiritualité ?

Mohamed Bajrafil : De fait, il y a deux types de rigorisme : le farfelu et le véridique. Le vrai rigorisme est celui que l’on s’impose, pas celui que l’on impose aux gens. Et il consisterait tout bonnement à adopter dans la vie de tout instant un comportement obéissant au maximum possible à un idéal donné. D’ailleurs, le vocable vient de rigueur : or l’enseignant que je suis, comme l’élève que nous ne cessons jamais d’être, donne ou reçoit constamment des remarques de manque ou de présence de rigueur dans ou pour un travail donné. Ce n’est donc pas en soi une tare. Au contraire.

Le rigorisme est farfelu quand il prend des formes extravagantes et cherche à s’imposer aux autres, car n’ayant pas tous le même métabolisme, ni les mêmes aspirations, ni même une pensée unique, « chacun, comme dit le Prophète, agit aisément dans et pour ce pourquoi il a été créé » . Et cette forme de rigorisme est interdite en islam, clairement. On pourrait écrire des livres avec les textes l’interdisant. Pour répondre à votre question, il n’y a que par le savoir que l’on peut contrer ce rigorisme farfelu.

L’on somme souvent les musulmans de se fondre dans la République, de réduire leur visibilité dans l’espace public. Croyez-vous parallèlement en la capacité intégratrice de la République, en termes économique, politique, social… ?

Mohamed Bajrafil : Le but est d’apporter ma pierre à l’édifice de ce pays, menacé, qu’on le veuille ou non, par des conflits communautaires et civils, si nous tous ne bougeons pas. L’accent a, sur ce point, été beaucoup mis sur les rapports des jeunes à la République. Sans être leibnizien dans ses monades dont Voltaire s’est bien gaussé dans son célèbre Candide, là où beaucoup voient les signes de cette explosion, je vois plutôt ceux de l’éclosion d’une nouvelle France, forte de tous ses enfants.

Une France qui donne la même chance à tous ses enfants, qui reçoit en retour la considération que mérite un parent. Une France qui ne se perd pas dans des jérémiades censées définir son identité, ayant compris que celle-ci est, du moins, aujourd’hui multiple. La djellaba n’étant pas moins française que le costume, Mamadou n’étant pas moins français que Paul.

Une France apaisée dans laquelle Mohamed et Ali, aux côtés de Françoise et de Jean-Marc ne se sentiront pas d’un autre bled que la France, parce que, de fait, c’est leur bled. Une France que Fatima ne rejettera pas sous-prétexte qu’un politique carriériste et moins soucieux du devenir de ce pays, comme c’est le cas de beaucoup, lui aura dit qu’elle n’était pas d’ici. Une France pour laquelle tous ses enfants se battront, convaincus que c’est leur patrie.

Or, aujourd’hui, quand j’entends certains enfants français dire des autres Français qu’ils sont des Occidentaux, je me dis qu'il y a un grave problème de schizophrénie, car le Mohammed né en France n’est pas moins occidental que son frère, cousin ou voisin Martin né, comme lui, en France. Il se veut d’un bled dont il ne connaît souvent sinon rien, en tout cas pas grand-chose.

Que dites-vous des propos de Nadine Morano sur la France, « pays de race blanche » ? Que révèlent-ils à vos yeux ?

Mohamed Bajrafil : Aussi idiots qu’ils soient, ces propos témoignent d’un climat qui s’est installé en France, voire au-delà, qui veut refaire vivre au monde les divisions d’antan. Et c’est en cela qu’ils sont très dangereux. Les drames, massacres, génocides et pillages en bandes organisées d’hier, comme la colonisation, etc., font qu’aujourd’hui le monde est devenu un village, voire un hameau, voyez-vous. Les frontières géographiques, religieuses, culturelles et philosophiques se sont au mieux transformées, au pire complètement effilochées. C’est un fait aujourd’hui indéniable, mais que les ménestrels du passéisme ne veulent pas admettre. C’est ce que révèlent ces propos.

L’auteure de ces propos n’est pas connue, dans ses prises de position, comme débordant de perspicacité, ce n’est un secret pour personne. Et elle est loin de faire exception chez nos politiques. Mais c’est un autre débat.

En revanche, que les philosophaillons de la place s’en emparent et en fassent un modèle de pensée est encore plus dangereux. Et, au fond, au risque de choquer, le raisonnement des groupes violents nationalistes ou religieux qui sévissent dans le monde, d’Israël à la Libye, en passant par la Syrie, l’Irak, le Nigéria, etc., est le même. A un territoire donné doit éternellement être attachée une population donnée. En substance, la Musulmanie aux musulmans, la Christianie aux chrétiens, la Bouddhistie aux Boudhistes, la Juivistanie aux Juifs, la Non-Croyansistanie aux non-croyants, etc. Et on en rirait si, au quotidien, dans le monde et depuis la nuit des temps ce discours-là ne tuait pas. Il a toujours servi de toile de fond aux guerres. Des différences factices ou minimes sont montées en épingle pour pouvoir s’en prendre à l’Autre.

La banalisation de tels propos révèle certes un niveau intellectuel fricotant avec le néant, mais elle ne présage rien de bon. Quiconque aime ce pays et son devenir doit comprendre que ne pas agir face à des billevesées pareilles peut servir de préambule à des choses encore plus graves.

Dire « Islam “en” France » ou « islam “de” France » est un vieux débat qui traverse les réflexions des musulmans « de » France depuis des décennies. Expliquez-nous le choix de votre titre.

Mohamed Bajrafil : L’islam de France ne signifie pas que l’on propose que l’on change de religion, ou que l’on rende non obligatoires les prescriptions coraniques. On ne dit pas que pour être « de » France, l’islam doit se vider de son sens et son essence. On dit, au contraire, que le propre de l’islam et de son universalité viennent de ce qu’il s’est toujours adapté partout où il est arrivé.

Au Sénégal, on ne ne porte pas les mêmes habits qu’en Arabie. Le boubou de Maki Sall, actuel président du Sénégal, est plus proche de celui de son ancien homologue Obassandjo, du Nigéria, que de la gandoura du roi Mohammed VI. Je veux dire par là que les spécificités culturelles des uns et des autres ont toujours été respectées et prises en compte par l’islam, quand elles ne remettaient pas en cause les droits de l’homme les plus élémentaires ni sa foi.

D’ailleurs, on a vu, dans ce sens, la naissance d’une jurisprudence toute nouvelle sous l’impulsion du Dr Yusuf al-Qaradawi intitulée « La jurisprudence des minorités », une notion contestée par les tenants d’un islam monolithique, arabisant de facto des populations qui ne le sont pas. Al-Qaradawi s’est, entre autres choses, appuyé sur le fait célèbre qu’Al-Shafi‘i, le fondateur d’une des quatre écoles juridiques musulmanes présentes dans le monde aujourd’hui, a changé totalement d’école, donc de méthodologie d’accès aux textes, pas d’islam, au sens propre du terme, quand il a quitté l’Irak et gagné l’Égypte. Comme sur l’œuvre monumentale de l’illustre Ibn Al-Qayyim intitulée ‘Ilâm almuaqqi’iin ‘an rabbi al’anlâmiin, dont le troisième volume s’ouvre sur ce titre évocateur « Chapitre sur le changement de la fatwa selon le temps, les situations, la personne et les lieux ».

Ce n’est donc pas à un travestissement de l’islam que j’appelle à travers ce titre. C’est à une contextualisation de la compréhension de nos sources et surtout à la rupture du cordon avec les bleds. L’islam est une religion de France, au même titre que les autres religions. Il n’a pas besoin de lois d’exception pour être pratiqué. Mais il n’a pas non plus à souffrir de sous-traitements.

Mohamed Bajrafil, L’Islam de France, l’an I. Il est temps d’entrer dans le XXIe siècle, Éd. Plein Jour, septembre 2015, 148 p., 16 €.







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