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Société

Marche de la Dignité : « Le prix de notre dignité est de se souvenir et de lutter »

Rédigé par Hanan Ben Rhouma | Dimanche 1 Novembre 2015

C’est pour porter haut et fort la contestation des crimes policiers et du racisme d'Etat que des milliers de personnes se sont donné rendez-vous, samedi 31 octobre, dans le quartier populaire de Barbès, dans le nord parisien, avec un mot d’ordre : « Dignité ! » Retour sur les moments forts de cette manifestation, ancrée dans une volonté de marquer de son empreinte l’histoire des luttes pour l’égalité en France.



En tête de la Marche de la Dignité, un collectif de femmes appelé MAFED qui a pour principales revendications le refus des crimes policiers et du racisme d'Etat.
En tête de la Marche de la Dignité, un collectif de femmes appelé MAFED qui a pour principales revendications le refus des crimes policiers et du racisme d'Etat.
Des mois qu'elle se préparait, la voilà qu'elle s'est réalisée. Au départ de Barbès, quartier populaire du 18e arrondissement parisien, la Marche de la Dignité a fini sa lente course Place de la Bastille. Avant « la prise de la Bastille », « on marche sur la République », entend-t-on dire du côté des organisatrices, membres du collectif MAFED (Marche des Femmes pour la Dignité). Ce sont elles qui étaient en tête d’un cortège suivi par des milliers de personnes - 3 500 selon la police, 10 000 selon les organisateurs - militant pour la plupart dans les associations qui soutiennent l’initiative.

Pour certains, c'est de province qu'ils sont venus pour grossir les rangs et faire que la manifestation ait un caractère nationale. Des cars ont même été affrétés pour l'occasion. De long en large, constat est fait de l’éclectisme des manifestants, à l’image des signataires, chacun étant engagé dans divers combats. Cette marche est ainsi l’occasion de marteler tout plein de messages en faveur des droits des sans papiers, des réfugiés ou encore des Palestiniens. Mais un mot d’ordre règne en maître : « Dignité ! »

Parmi les multiples témoignages, l'émouvant passage de la famille de Wissan El Yamni, mort en 2012 après une brutale interpellation.
Parmi les multiples témoignages, l'émouvant passage de la famille de Wissan El Yamni, mort en 2012 après une brutale interpellation.

« Pas de justice, pas de paix ! »

A l’origine de la marche, on présente Amal Bentounsi, porte-parole du collectif Urgence, notre police assassine, né après la mort brutale de son frère par la police en 2012. Le crime policier est « l'expression achevée du racisme d'État », énonce noir sur blanc l’appel. Tout naturellement, le refus des bavures est une revendication centrale dans cette manif qui a réuni de nombreuses familles réclamant justice pour leurs proches partis trop tôt après avoir croisé la route de policiers.

« Le prix de notre dignité est de se souvenir et de lutter », lance-t-on du haut du camion de tête. Les témoignages de parents de victimes de crimes policiers se succèdent, tous émouvants les uns que les autres. Le souvenir est encore douloureux, comme pour la famille El Yamni, originaire de Clermont-Ferrand. « La dignité est d’être bien traité », déclare le frère du défunt Wissam, mort en 2012, aux cotés d’une sœur et d’un père en larmes. « La police, je ne l'excuse pas », termine ce dernier, simplement.

« On n’oublie pas, on n’pardonne pas ! » Contre les injustices, « une seule solution : réparation ! » Autant de slogans qui trouvent vite preneurs auprès de manifestants conquis.

La hantise d’une récupération des luttes

Le souvenir de la Marche pour l’égalité et contre le racisme de 1983 est vivant. La MAFED revendique d'ailleurs sans complexe l'héritage de ceux qui en ont été à l'initiative, avant d'être rebaptisée, au grand dam des militants, « Marche des Beurs », puis rapidement récupérée par le Parti socialiste et SOS Racisme. Deux organisations sur lesquelles les marcheurs d'aujourd'hui ne sont pas tendres du tout tant leurs renoncements et leurs trahisons sont multiples à leurs yeux.

L’Histoire ne doit surtout pas se répéter et Djamel Attalah est le mieux placé pour le dire. L'ancien marcheur de 1983 a vécu le processus de récupération de la lutte antiraciste sans que lui et ses camarades de l'époque ne puissent rien n’y faire. « On n’avait pas les instruments intellectuels suffisants » pour éviter l’instrumentalisation de leur cause, nous dit-il. Trois décennies plus tard, il a gagné en optimisme en observant l’état de la relève. « Stop au mépris. Il y a des forces nouvelles et il faudra compter sur elles. J’ai toujours pensé que les femmes sont à l’avant-garde des luttes, je continue de le penser », fait part le militant.

Conscientes des risques, les initiatrices de la marche - une soixantaine au départ - auront tout fait pour les minimiser et ne pas reproduire les erreurs de leurs aînés. Un signe ne trompe pas : les partis politiques – principalement le NPA et le Front de gauche – sont relégués aux derniers rangs pour marquer l’indépendance de l’initiative.

Cette marche est « historique car elle est autonome » par rapport au champ politique et aux slogans prônés, explique au public Houria Bouteldja, porte-parole du Parti des Indigènes de la République (PIR). Malgré son caractère autonome assumé, « on a reçu le soutien de presque tout le champ politique de l'extrême gauche. (…) Une alliance ponctuelle mais forte, c’est un potentiel qui peut nuire au Parti socialiste et cela mérite d’être souligné », affirme-elle.

Amal Bentounsi
Amal Bentounsi

« L'heure de nous-mêmes a sonné »

Arrivés à Bastille au son entraînant de « Talkin' Bout a Revolution » de Tracy Chapman et de « No woman, no cry » de Bob Marley, alternent à la tribune membres de la MAFED et représentants de collectifs dont Black Lives Matters, mouvement né en 2013 aux Etats-Unis après l’acquittement d’un policier impliqué dans la mort d’un ado en Floride. Une solidarité sans frontières qui entend marquer la dimension internationale des luttes.

« A toutes les injonctions, on dit : la France que nous sommes t'emmerde ! », lâche Sihame Assbague, du collectif Stop le contrôle au faciès, sous les applaudissements du public. « Nous avons déclaré notre indépendance aujourd'hui », s’ensuit la sociologue Nacira Guénif-Souilamas. « L'heure de nous-mêmes a sonné », affirme l’historienne Françoise Vergès.

« Je ne suis pas un foulard ! (…) Et pour paraphraser Médine, "I'm muslim, don't panik !" Notre dignité est de résister contre ceux qui veulent nous l’écraser », déclare Ismahane Chouder au nom de Mamans Toutes Egales et du Collectif féministe pour l’égalité (CFPE). Rappel est fait au public qu’aucune association féministe d’importance n’a voulu soutenir la Marche de la Dignité alors que les femmes, musulmanes entre autres, sont les premières victimes du racisme. Seule Femmes en lutte 93 a répondu présent, emmenée par une de ses représentantes qui lancera à la foule une série de « Khlass, ça suffit » la « hogra » (le mépris en arabe).

« On ne respecte pas ceux qui ne nous respectent pas ! », déclare, dans le même esprit, Franco Lollia, porte-parole de la Brigade anti-négrophobie (BAN), qui appelle à « décoloniser les esprits et les imaginaires ». Les interventions sur le camion scène s’enchaînent durant 1h30, avant de s’achever par un concert où apparaissent les rappeurs Médine, Disiz, Kery James, Tunisiano et la chanteuse Bams. Une journée mémorable qui fera date.





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