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Monde

Mali : Aminata Traoré, une voix anti-guerre interdite de séjour en France

Rédigé par Maria Magassa-Konaté | Lundi 20 Mai 2013

Aminata Traoré n’est plus la bienvenue en France. L’Hexagone aurait même interdit son séjour dans tout l’espace Schengen. L’écrivaine et militante altermondialiste malienne paierait-elle sa critique virulente de l’intervention française au Mali ? Elle en est convaincue car, jusque-là, elle n’avait jamais subi un tel traitement. Devant cet arbitrage remettant en cause sa liberté d’expression et de circulation, une mobilisation s’est créée pour soutenir la militante.



Mali : Aminata Traoré, une voix anti-guerre interdite de séjour en France
En janvier, la France commence le déploiement d’environ 4 000 militaires pour déloger les rebelles armés, qui contrôlent le nord du Mali.

Avant ce tournant décisif, l'ancienne ministre malienne de la Culture et du Tourisme et actuelle militante antermondialiste Aminata Traoré dénonçait vigoureusement toute intervention étrangère dans une tribune intitulée « Femmes du Mali : Disons "NON !" à la guerre par procuration ».

Quelques mois plus tard, alors que l’opération Serval des troupes françaises se poursuit, l'auteure de L’Afrique humiliée (Fayart, 2008) et de L’Afrique mutilée (Taama Éditions, 2012) apprend qu’elle ne peut plus se rendre en France. On lui interdit même un visa pour tout l’espace Schengen qui comprend les territoires de 26 États européens.

Une ancienne ministre boycottée

« C’est le 12 avril au moment de me rendre à Berlin à l’invitation de la gauche allemande (Die Linke) et à Paris à celle du Nouveau Parti Anticapitaliste (NPA) que j’ai appris que j’étais devenue persona non grata en Europe à la demande de la France », raconte Aminata Traoré dans un essai intitulé Le naufrage et l’offense daté du 3 mai et relayé notamment par Mediapart.

« L’ambassade d’Allemagne m’a donné un visa qui m’a permis de me rendre à Berlin en passant par Istanbul (Turquie) au lieu d’Amsterdam (Pays-Bas) comme initialement prévu. Quant à l’étape de Paris, elle a tout simplement été annulée », fait-elle savoir. « L'ambassade d’Allemagne nous a informés que la France a empêché qu’on vous donne un visa pour tous les pays Schengen », lui explique alors la Fondation Rosa Luxembourg, une association allemande, chargée de l'organisation de son voyage.

Du jour au lendemain, Aminata Traoré n’est plus la bienvenue en France alors qu’elle avait été invitée par le Parti socialiste (PS) à son université de La Rochelle en 2010.

« L’interdiction de l’espace Schengen ne me vise pas en tant que femme mais elle démontre que celles qui refusent d’être instrumentalisées dans la défense des intérêts dominants peuvent être combattues. J’en fais la douloureuse expérience au niveau national depuis longtemps déjà, mais ne m’attendais à être ostracisée de la part du pays des droits de l’homme, précisément au moment où mon pays est en guerre. Il viole ainsi la résolution 1325, relative à la participation des femmes à la prise de décision à tous les niveaux, à la prévention ou à la résolution des conflits ainsi qu’à la reconstruction », dénonce la féministe.

Selon elle, ses prises de position condamnant l’intervention française au Mali ont sûrement motivé cette décision.

Le capitalisme mis en cause

Il faut dire qu’Aminata Traoré est l’une des personnalités maliennes qui dénoncent avec force l’intervention étrangère et notamment française dans son pays.

Si elle s’oppose aussi vivement à cette action, c’est parce qu’elle juge que la France n’a que ses intérêts en vue. « Les enjeux de l’intervention militaire en cours sont : économiques (l’uranium, donc le nucléaire et l’indépendance énergétique), sécuritaire (les menaces d’attentats terroristes contre les intérêts des multinationales notamment AREVA, les prises d’otages, le grand banditisme, notamment le narcotrafic et les ventes d’armes), géopolitique (notamment la concurrence chinoise) et migratoires », constate-t-elle avant de s’interroger : « Quelle paix, quelle réconciliation et quelle reconstruction peut-on espérer lorsque ces enjeux sont soigneusement cachés au peuple ? »

Alors que la majorité de la classe politique et l’opinion publique française saluent une intervention qu’elles estiment être une nécessité, l’avis de Mme Traoré est bien différent. « Le Mali ne souffre pas d’une crise humanitaire et sécuritaire au nord du fait de la rébellion et de l’islam radical et d’une crise politique et institutionnelle au sud en raison du coup d’Etat du 22 mars 2012. Cette approche réductrice est la première et véritable entrave à la paix et la reconstruction nationale. Nous avons assisté surtout à l’effondrement d’un capitalisme malien prétendument gagnant au coût social et humain fort élevé », explique-t-elle dans son long essai.

Les terroristes ont simplement profité de ce climat désastreux provoqué par les politiques néolibérales, notamment instaurées par les instances comme le Fonds monétaire internationale (FMI) et la Banque mondiale, selon elle. « La rébellion du Mouvement national de libération de l’Azawad (MNLA), le coup d’Etat et le recrutement des jeunes chômeurs et affamés au nord comme au sud du pays par AQMI, Ansar Dine et MUJAO s’inscrivent dans un environnement national explosif. Il a été marqué, en fin 2011 et début 2012, par des marches de protestations contre la vie chère, le chômage, la précarité, le référendum constitutionnel, la question foncière, la corruption et l’impunité », note ainsi Aminata Traoré.

Dernièrement, lors d’une conférence organisée à Bruxelles, le 15 mai, la communauté internationale a promis plus de 3 milliards d'euros d'aide au Mali , dont 524 millions d’euros provenant de la Commission européenne. Avant l’ouverture de cette conférence, Mme Traoré, loin d’être dupe, rappelait que les promesses d’aide en développement annoncées lors du 3e Sommet Afrique-UE à Tripoli, en 2010, étaient loin d’être remplies à l’heure actuelle.

Pétition en ligne

L’analyse de Mme Traoré dévoile des dimensions que l'on cherche à occulter. N’est-ce pas cela qui fait peur ? Cependant, priver de circulation cette voix discordante semble lui donner plus d’échos.

En témoigne la mobilisation générée pour soutenir la militante. Une pétition en ligne sur le site Avaaz a ainsi été lancée, le 4 mai, en réponse à l’interdiction de séjour en France dont elle est victime. « Elle est aujourd’hui une des seules à dénoncer l’opération Serval au Mali, il est important de pouvoir continuer à l’écouter, même si le gouvernement français en a décidé autrement. Accordez-lui ce soutien », est-il indiqué dans le texte de la pétition.

Le Centre de recherches et d’information pour le développement (CRID), un collectif de 53 associations françaises de solidarité internationale regroupant notamment le MRAP et Emmaüs International, a également tenu à réagir sur le refus de visa de la militante. « Nos organisations considèrent que le droit à l’expression est indispensable au débat démocratique, y compris quand il s’agit d’un point de vue critique sur la politique menée par le pays concerné par l’octroi du visa. Doit-on penser qu’il y a un lien entre les positions publiques d’Aminata Traoré sur l’intervention de la France au Mali et ce refus de visa ? », écrit le CRID dans un communiqué daté du 6 mai.

« Nos organisations, alors même que leurs appréciations et positions publiques sur l’intervention de la France au Mali et ses prolongements actuels peuvent être différentes, désapprouvent unanimement qu’une personne dont les apports dans les débats internationaux et les liens avec les mouvements de solidarité internationale sont incontestables soit ainsi privée de parole en étant privée de visa », poursuivent les signataires.

Une mobilisation souhaitable pour dénoncer le boycott d’une femme politique qui offre une autre vision, visiblement plus conforme à la réalité, mais dérangeante, de la situation malienne.





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