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Cinéma, DVD

L'Escale : clandestins à la porte de l'Europe

Rédigé par | Mardi 26 Novembre 2013



Les protagonistes du film "L'Escale", documentaire de Kayeh Bakhtiari. (Photo : © Epicentre films)
Les protagonistes du film "L'Escale", documentaire de Kayeh Bakhtiari. (Photo : © Epicentre films)
« On connaît tous un clandestin dans ses relations proches ou éloignées », nous déclarait sans ambages Jamel Debbouze, lors de notre rencontre, en mai dernier, à l’occasion de la sortie de Né quelque part , de Mohamed Hamidi, dans lequel il incarnait le cousin du bled qui pique les papiers de son homonyme Farid Hadji, le cousin parisien, pour se rendre en France.

Mohsen, lui aussi, est le cousin de Kayeh Bakhtiari, un jeune cinéaste né à Téhéran et ayant grandi en Suisse, qui vient présenter en Grèce son court métrage La Valise, primé dans de nombreux festivals. Kayeh apprend que Mohsen, un cousin qu’il n’a pas vu depuis des années, est dans la même ville. Mais ils ne logent pas à la même enseigne : Kayeh, dans un hôtel réservé à l’occasion du festival ; Mohsen, à la « pension d’Amir » ; c’est ainsi que les clandestins nomment l’appartement d’Amir, un Iranien venu il y a plus de 3 ans, qui met son logement à la disposition des nouveaux migrants moyennant un « loyer ».

Ceux-là viennent d’Ispahan, de Téhéran… et se sont rencontrés en Turquie, candidats pour une traversée en mer sur un rafiot pouvant contenir une dizaine de personnes tout au plus mais qui en convoiera 22. Chopés par la police, puis libérés, ils ne verront jamais le passeur qui leur avait promis de leur faire traverser l’Europe.

La Grèce devient alors l’« escale » forcée pour les 7 clandestins, que Kayeh Bakhtiari décide de suivre avec sa caméra, un an durant : filmer des pans de vie à se terrer dans un appartement, à marcher dans la rue « sans jamais courir quand on voit les policiers, avec son sac de courses comme si de rien n’était ou son ballon de foot comme si on allait à son entraînement », capter l’émotion quand ils racontent les moments où ils ont bravé la mort en mer, ou quand Jaher, 16 ans, explique qu’il veut simplement rejoindre sa mère, qui a aussi transité en Grèce et réussi à gagner la Norvège.

Pour sortir de ce « trou », il n’y a pas 36 solutions : tenter de passer sous les camions ou dans les bateaux en partance pour l’Italie, l’Espagne ou la France ; ou bien acheter de vrais passeports et ressembler le plus possible physiquement à la photo du « vrai » titulaire pour espérer passer les contrôles aux frontières. Il faut alors tenter de se rajeunir par une coupe de cheveux, changer sa couleur de yeux en portant des lentilles ou apprendre les rudiments de la langue de celui que l’on est censé être sur le passeport.

Hamid, le Bruce Lee du groupe, surnommé ainsi parce qu’il apprend les arts martiaux à ses compatriotes pendant leurs moments de détente, n’en peut plus de bientôt dépasser les 5 ans à croupir en Grèce. Il entame une grève de la faim devant les locaux du Haut-Commissariat aux réfugiés pour faire valoir ses droits. Rassoul, 40 ans, craque au bout de 7 mois passés en Grèce et retourne en Iran. Au fil du temps, ses compagnons d’infortune, plus jeunes, parviennent, eux, à acquérir des passeports et passer la frontière.

Mais Mohsen, dont le visage est marqué à vie par une vilaine cicatrice sur la lèvre et qui fait de lui un homme toujours souriant, sait qu’il ne pourra ressembler à aucune photo d’un passeport chèrement acquis. Il retournera finalement dans son pays natal. On apprendra plus tard dans le film que la vie n’a pas souri à Mohsen. On l’a retrouvé mort un beau matin, attaqué dans la nuit pour un vol de téléphone et d’argent, dans son propre pays…

Absolument poignant, L’Escale, film documentaire sélectionné à la Quinzaine des réalisateurs au festival de Cannes 2013 en lice pour la Caméra d'or, est le premier long métrage de Kayeh Bakhtiari, un film qu’il dédicace en fin de générique à son cousin Mohsen.

L’Escale n’est bien entendu pas une ode à l’immigration clandestine ; il montre, au plus près de l’humanité de ces candidats à un avenir meilleur, l’absurdité d’un monde qui accepte la libre circulation des capitaux, des matières premières et de l’information en même temps qu’il ferme ses frontières aux êtres humains pour ne pas partager ses richesses.

Soutenu par 7 associations des droits de l’homme – l’ACAT (Association des chrétiens pour l’abolition de la torture), l’ADDE (Association des avocats pour la défense des droits des étrangers), Amnesty International, la FIDH (Fédération internationale des droits de l’homme), la LDH (Ligue des droits de l’homme), Migreurop, RESF (Réseau éducation sans frontières) – et l’UNHCR (Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés), L’Escale a remporté le prix du jeune cinéma au festival DOK Leipzig 2013, le prix de l’AQCC (Association québécoise des critiques de cinéma) du festival du Nouveau Cinéma de Montréal 2013 et le prix spécial du jury du festival de Namur 2013.

L’Escale, documentaire de Kayeh Bakhtiari (Suisse, France).
En salles le 27 novembre 2013.





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