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Livres

Farid Abdelkrim : franciser l’islam en France, incha Allah !

Rédigé par Amara Bamba | Lundi 14 Mars 2016

L’islam doit devenir français, Farid Abdelkrim en est convaincu. Autrement, dit-il, il n’y aura bientôt plus d’islam dans l’Hexagone, sauf peut-être une vague imitation faite de mythes et de bricolages culturels. Sortir de l’islam « en » France pour arriver à l’islam « de » France, c’est le voyage qu’il propose dans son essai au titre accrocheur de « L’islam sera français ou ne sera pas ».



Farid Abdelkrim : franciser l’islam en France, incha Allah !
Farid Abdelkrim abhorre le type d’islam qui se vit actuellement en France. C’est un islam qui, à maints égards, tient ses fidèles en marge de la réalité nationale. Pour se défaire de ce piège qui n’arrange personne, il dit quoi faire pour que l’islam devienne « français ».

L’auteur connait bien la réalité musulmane en France. Il évite les clichés véhiculés par ceux que Vincent Geisser nomme les « musulmans islamophobes » qui prônent des mosquées sans minaret, des musulmanes sans hijab et des musulmans sans barbe. Farid Abdelkrim met le curseur à un niveau plus intellectuel, assez subtil pour en séduire beaucoup.

Deux énigmes en un livre

Le lecteur non averti peut se laisser séduire, voire s’enthousiasmer devant les idées rondement avancées. Mais l’observateur du fait musulman reste circonspect. Car, il y a plus de vingt ans, l’Union des organisations islamiques de France (UOIF) tenait déjà ce discours d’édification d’un islam qui soit spécifique à la France. Farid Abdelkrim siégeait alors à l’UOIF. Hormis la belle rhétorique, rien n’a vu le jour. Derrière ses paroles convaincantes, l’UOIF n’avait pas un début de réflexion sur le sujet. Elle tentait simplement de maquiller sa réputation de « Frères musulmans » pour se démarquer des salafistes et des tabligh qui chassaient, à l’époque, sur son terrain.

Dans « Pourquoi j’ai cessé d’être islamiste », Farid Abdelkrim dénonce copieusement cette cosmétique des mots qu’il a vécue à l’intérieur de l’UOIF. Son nouveau livre montre néanmoins qu’il n’a pas rejeté toutes les thèses de son ancienne écurie. Soit. Mais, alors, dans quelle mesure s’est-il départi des usages démagogiques dans lesquels il a baigné durant des décennies ? La question a du sens car « l’islam de France » est aussi facile à défendre que complexe à réaliser. C’est le premier paradigme de ce livre : une vieille idée séduisante qui s’avère une utopie bonne à la spéculation intellectuelle.

Le deuxième paradigme du livre est qu’il stipule, comme une évidence, que l’islam n’est pas encore français. Ce pays compte des millions de citoyens de confession musulmane et au moins deux milliers de mosquées. L’Etat s’est engagé dans la création d’un Conseil français du culte musulman (CFCM) tandis que les députés de la République se fendaient d’une loi antifoulard suivie d’une « loi antiburqa » … Mais, pour Farid Abdelkrim, rien de cela ne suffit à insérer l’islam dans la réalité de la nation française.

Entre l’islam (la religion et ses dogmes) et l’Islam (la civilisation et ses peuples), la confusion est courante. Car, pour l’auteur, l’islam n’est pas « français » parce que trop d’imams sont encore peu francophones, sont autoproclamés et sont ignorants des réalités françaises. L’islam ne serait pas « français » aussi parce ses porte-paroles sont des « entrepreneurs » qui se sont emparés d’un « marché » dont les fidèles sont des « consommateurs » indolents, incapables d’exiger une qualité de service à la hauteur de leurs attentes.

Farid Abdelkrim : franciser l’islam en France, incha Allah !

Une nouvelle foi musulmane

De cette métaphore mercantile, l’auteur tire qu’il faut « octroyer au fidèle des clés appropriées lui permettant de croire raisonnablement en un Dieu accessible dans une société moderne et sécularisée. Celles qui sont également susceptibles de l’aider à développer une activité spirituelle intérieure contextualisée. Or les imams venus de l’étranger n’ont jamais été, ne sont pas et ne seront en aucun cas en mesure de répondre à ces besoins ».

La cause est entendue : il faut une foi musulmane nouvelle qui débarrasse notre islam de ces imperfections contraires à la réalité française afin de le rendre véritablement français. La foi que propose l’auteur ne sera ni chiite, ni malikite, ni hanafite, ni hanbalite, ni chafiite... elle sera innovante, fondée sur une doctrine islamique nouvelle capable de prendre en compte « la réalité locale (entendons française) à la lumière du contexte international et (d’)envisager la République laïque dans son environnement européen et mondialisé ». L’Histoire de France, la culture, le niveau socio-économique et intellectuel des fidèles sont aussi des paramètres que la nouvelle doctrine proposée devrait prendre en compte.

Sans cette initiative novatrice, ce que l’auteur appelle « islams algériens, marocains, turcs ou "arabe" » continuera de tenir le haut du pavé musulman en France, alors que ce ne sont qu’un agglomérat de postures culturelles, un « legs », écrit-il, « qui s’apparente davantage à l’expression d’une réaction identitaire qu’à l’intériorisation d’une doctrine » qui soit à la fois théologique, canonique et spirituelle. Cet islam/Islam est à démolir pour construire l’islam de France… Pour cette tâche, Farid Abdelkrim propose deux axes essentiels.

Le premier est le désengagement total et complet de l’Etat des affaires musulmanes pour s’en tenir au strict cadre de la laïcité républicaine, laissant clairement les citoyens musulmans s’organiser entre eux. Le second est la création d’un consistoire musulman ; entendons, une institution strictement dédiée à la réflexion sur la religion musulmane, sa doctrine spécifique en France. Ce consistoire où siègeraient des imams aurait la charge d’émettre des avis sur les questions auxquelles sont régulièrement confrontés les musulmans de France.

Un optimisme utopique

Il y a une part d’idéalisme, voire d’innocence politique, à imaginer l’Etat français laisser les musulmans libres de s’organiser comme ils l’entendent. Depuis les guerres coloniales jusqu’à nos jours, la perception de l’islam par les dirigeants français baigne dans un parfum d’altérité tel que tout musulman est perçu comme un citoyen qui, à tout moment, peut se révéler adversaire des valeurs républicaines. L’Etat français peut-il renoncer à sa gestion sécuritaire de l’islam, cette culture politique vieille de deux siècles ? La récente loi de déchéance de la nationalité suffit comme réponse. A moins d’un miracle socio-politique, aucun indicateur n’affiche une évolution contraire à la criminalisation du musulman par les politiques français.

Avec L’islam sera français ou ne sera pas, Farid Abdelkrim se livre à un courageux exercice intellectuel qui est loin d’être abouti. Lui qui n’épargne pas les « intellectuels musulmans » réfléchit pourtant comme eux en voulant changer l’islam en France par un conseil d’imams. Autrement dit, il voudrait résoudre le problème avec les personnes et les modes de pensée qui l’ont engendré. C’est un lapsus méthodologique, un syllogisme philosophique. Farid Abdelkrim ne peut l’ignorer, seul son optimisme peut ainsi l’aveugler.

« En vérité », lit-on dans le Coran, « Dieu ne change pas l’état d’un peuple tant que celui-ci ne change pas son état intérieur. » A l’ombre de Tareq Oubrou, Farid Abdelkrim a fait le chemin intérieur auquel l’islam invite chaque être humain. A-t-il seulement pris la mesure de la misère spirituelle dans laquelle gît le musulman en France ? A-t-il conscience du vide spirituel du discours qui nourrit notre jeunesse quand elle s’intéresse à l’islam ? Un discours de lois, de règles, de dogmes, de doctrines, halal-haram et qui repousse l’essentiel en toile de fond : Dieu !

Paradoxalement, son livre montre qu’il en est conscient. Mais, comme on dit : « Un voyage de mille lieues commence par un premier pas. » L’auteur a fait ce pas en toute légitimité et non sans une certaine modestie. « Nous avons commencé, conclut-il son livre, ce n’est que le début. Rendez-vous à dans 25 ans… » Soit ! Mais, comme on dit : incha Allah !

Farid Abdelkrim, L’islam sera français ou ne sera pas, Ed. les points sur les i, novembre 2015, 128 p., 12 €.






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