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Société

Des chibanis face à l'expulsion : « D’un coup, je me retrouve comme SDF »

Rédigé par Christelle Gence | Samedi 6 Septembre 2014

Les chibanis du 73 rue du Faubourg Saint-Antoine, à Paris, ont appris au début de l’été qu’ils allaient être expulsés « sous quelques semaines ». Prévenus à la dernière minute, ils n’ont pas les moyens de se reloger, et vivent dans la crainte de l’arrivée de la police. Mais la solidarité s'active autour de ces migrants, arrivés pour la plupart d'Algérie dans les années 1960 et 1970. Saphirnews les a rencontrés.



Les chibanis manifestent avec les associations pour le logement
Les chibanis manifestent avec les associations pour le logement
Il y a foule dans la petite chambre de Layachi, 65 ans, au deuxième étage de l’hôtel Voltaire, qu’il occupe depuis maintenant huit ans. Il montre aux journalistes et membres d’associations présents l’arrêté d’expulsion qu’il a reçu par La Poste, avec accusé de réception, comme tous les habitants de l’hôtel : « Il vous appartient désormais de prendre toutes les dispositions pour quitter les lieux sans plus attendre. » « A défaut de départ spontané, vous vous exposez à être expulsé sous quelques semaines », conclut de façon lapidaire le courrier, daté du 7 juillet 2014.

Le jugement du Tribunal de grande instance de Paris avait pourtant été rendu un an plus tôt, le 26 juillet 2013. La préfecture, le propriétaire, la gérante… « tout le monde savait » qu’ils allaient être expulsés, déplore Yahya, 65 ans, un autre locataire. Mais personne ne les a prévenus. La gérante de l’hôtel – qui n’est pas propriétaire des murs – ne les a averti qu’à la fin du mois de juin qu’ils allaient devoir plier bagage. « Pour continuer à encaisser les loyers », selon eux.

Aux dires des locataires, le propriétaire des murs – la Compagnie des immeubles de la Seine – essaie depuis une dizaine d’années de récupérer l’immeuble. La gérante, Zakia Tayeb, s’y opposait, mais l’année dernière, elle se serait rangée du côté du propriétaire contre la promesse d’une belle somme d’argent.

Depuis, la quarantaine de chibanis, majoritairement algériens, vivent dans la peur d'un débarquement soudain de la police. Les forces de l’ordre sont déjà venues, mi-juillet à l’aube. Accompagnés par des serruriers, des agents étaient alors passés dans toutes les chambres pour recenser les habitants de l’hôtel. « Je suis en France depuis 43 ans, j’ai toujours été en règle, et d’un coup je me retrouve comme SDF », s’exclame Yahya. A la retraite depuis cinq ans, il habite l’hôtel depuis 34 ans. « Mettre des gens dehors, vieux, malades, à la dernière minute, c’est grave ! », se désole-t-il.

L'hôtel Voltaire
L'hôtel Voltaire

« Il faut nous reloger »

Ce n’est pas tant qu’il l’aime, l’hôtel Voltaire. Très délabré à l’extérieur, l’immeuble a été déclaré en péril par la justice en 2009, forçant le propriétaire à mettre l’immeuble aux normes anti-incendie. Pour le reste, rien ne semble avoir jamais changé. Les chambres de « l’hôtel meublé », de 12 mètres carrés chacune, n’ont qu’un robinet d’eau froide. Les toilettes, quant à elles, sont au rez-de-chaussée ou au 4e étage. Une douche a bien été installée il y a deux ans, mais elle n’a jamais fonctionné.

Coupures d’électricité et de gaz se sont produites à plusieurs reprises. L’entretien de sa chambre, de la plomberie aux produits anti-cafards... Yahya a toujours tout fait lui-même. Les lits et les matelas n’ont pas été changés depuis des dizaines d’années, confie Layachi. Quant à la télévision et au réfrigérateur qui sont dans sa chambre, il les a payés de sa poche. Par dessus-tout, c'est le loyer qu'il verse chaque mois à la gérante qui attire notre attention. Selon l'ancienneté, la facture peut varier de 250 à 480 euros par mois. Cher payé pour le si maigre espace de vie que chacun se voit attribuer.

Il y a des années que les locataires ont entrepris des démarches pour être relogés, sans succès. Sauf à aller dans un autre hôtel, mais « pour quoi faire ? », demande Yahya. D’autant qu’il aime le quartier de la Bastille. Cette fois, il le sait : il va devoir partir tôt au tard. Mais « il faut nous reloger », insiste-t-il, ses 750 euros de retraite ne lui permettant pas de trouver un logement décent.

Layachi Ait-Baaziz, 65 ans.
Layachi Ait-Baaziz, 65 ans.

Les chibanis se rebiffent

Décidés à ne pas se laisser faire, les habitants de l’hôtel ont contacté l'association Droit au logement (DAL), qui met à disposition ses avocats et prend en charge les démarches. Mais, aujourd’hui, personne ne sait où l’affaire en est. « On ne peut pas faire appel, parce que notre nom n’est pas dans le jugement » stipulant qu’il y aurait expulsion de la gérante et des occupants, déplore Yahya. Pour la même raison, les avocats ne peuvent pas avoir accès au dossier.

Selon le DAL, le jugement n’était pas nominatif : la procédure d’expulsion ne serait pas valable, et devrait être recommencée. Et dans le cas contraire, le DAL aidera les chibanis de l’hôtel Voltaire à trouver un nouveau toit.

En attendant, les habitants de l’hôtel Voltaire ne baissent pas les bras. Ils ont participé, mercredi 3 septembre, à la manifestation organisée par le DAL et plusieurs autres associations « contre le logement cher ». Les chibanis ont marché vers Matignon derrière la banderole « Pas d’expulsion ! Relogement ! » qu’ils ont déployé.

La députée algérienne Chafia Mentalecheta.
La députée algérienne Chafia Mentalecheta.

La solidarité en marche

Avant le départ, Chafia Mentalecheta, une députée algérienne établie en France, a pris la parole pour les soutenir. Elle a appelé les élus présents (Front de gauche, Europe-Ecologie Les Verts) de peser de leurs poids pour que « les accords entre la France et l’Algérie sur l’immigration ouvrière (…) soient respectés par la France. » Elle exigent par ailleurs à ce que ces « ouvriers qui ont participé à la construction et à l’enrichissement de la France, et qui sont aujourd’hui à la retraite, soient traités dignement, et qu’ils ne soient pas une immigration kleenex ».

Les soutiens se font chaque jour plus nombreux. D’autres associations leur ont déjà proposé leur aide. La médiatisation de l’affaire a attiré l'attention de la mairie de Paris, qui envisage de transformer l'hôtel en résidence sociale. A défaut, elle devrait tout du moins retarder l’expulsion des locataires séniors à la faveur de la trêve hivernale fixée au 15 octobre. Mais la priorité, plus que jamais, « c’est de retrouver un logement, pas insalubre et avec un loyer correct », nous résume-t-on le plus simplement du monde. Un vœu désormais appelé à être exaucé pour ces hommes qui ont contribué, à leur manière, à la construction de la France.





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