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Société

À l’instance de dialogue avec l’islam, État et musulmans s’engagent contre la radicalisation

Rédigé par Hanan Ben Rhouma et Huê Trinh Nguyên | Mardi 22 Mars 2016

L’ambiance de ce lundi 21 mars fut plus studieuse et appliquée qu’elle ne le fut en juin dernier. Il est vrai que la deuxième instance de dialogue avec l’islam a lieu trois jours après l’arrestation de Salah Abdeslam et a pour thème central la lutte contre la radicalisation. Après une séance plénière au cours de laquelle ont été exposés les chiffres clés sur la protection des mosquées et les actes antimusulmans, un panorama de la formation civique des imams et des aumôniers, le bilan des deux groupes de travail consacrés à l’organisation de l’Aïd et aux lieux de culte, et un point sur la recherche en islamologie, les quelque 150 personnes musulmanes invitées – dont de très nombreux aumôniers pénitentiaires et des acteurs travaillant dans la prévention et la médiation – ont planché avec les représentants de l’État dans des ateliers. Objectifs : diagnostiquer, mettre en commun leurs bonnes pratiques et émettre des préconisations en matière de lutte contre la radicalisation.



L'instance de dialogue avec l'islam de France a réuni quelque 150 personnalités musulmanes dont les membres du CFCM ici à l'image aux côtés du ministre de l'Intérieur Bernard Cazeneuve. Des anciens présidents du CFCM (Dalil Boubakeur et Mohammed Moussaoui) avec l'actuel président Anouar Kbibech (centre) et celui qui devrait le succéder, Ahmet Ogras (à dr.).
L'instance de dialogue avec l'islam de France a réuni quelque 150 personnalités musulmanes dont les membres du CFCM ici à l'image aux côtés du ministre de l'Intérieur Bernard Cazeneuve. Des anciens présidents du CFCM (Dalil Boubakeur et Mohammed Moussaoui) avec l'actuel président Anouar Kbibech (centre) et celui qui devrait le succéder, Ahmet Ogras (à dr.).
L’instance de dialogue avec l’islam de France, l’occasion d’une « conversation républicaine » entre l’Etat et ses citoyens de confession musulmane, présente Manuel Valls devant un parterre de personnalités venues des quatre coins de la France lundi 21 mars. Dans un discours qui fut, à la surprise de nombre d’invités, équilibré, le Premier ministre salue une « heureuse initiative » qui marque une étape nouvelle dans la collaboration entre les pouvoirs publics et des responsables musulmans de tout bord.

« Je ne suis pas venu vous dire que l'islam se distingue (des autres religions) par une violence », déclare-t-il en préambule de cette réunion consacrée à la prévention de la radicalisation. « Nous sommes face à un phénomène nouveau qui fait irruption dans notre modernité » avec une radicalité « qui a pris l’habit d'un discours politico-religieux (…) qui séduit tous les milieux », ajoute-t-il, parlant de la radicalisation comme d’un « phénomène complexe ».

« Les sciences sociales ont un rôle à jouer », lance-t-il, à contre-pied d’une de ses déclarations controversées prononcées en janvier dernier qui en a heurté plus d’un. « Expliquer le jihadisme, c’est déjà vouloir un peu l’excuser », disait-il alors. Cette fois, c’est la carte de l’apaisement qu’il entendait déployer. Manuel Valls « a compris qu’il ne devait pas braquer les musulmans s’il désirait une meilleure collaboration entre eux et l’Etat », nous fait part un des participants à cette journée.

Tout en rappelant son « intransigeance face aux discours de haine », il déplore la violence exercée à l’égard des musulmans en France à laquelle, dit-il, le gouvernement répond dans le cadre de #TousUnisContreLaHaine, « une campagne choc pour éveiller les consciences » contre le racisme. Prônant un « islam fort », C’est « un honneur pour le pays d'avoir l'islam pour deuxième religion en France » et « je veux qu’on soit fier (…) d’être Français de confession musulmane », conclut-il, aux côtés d'Anouar Kbibech.

Le président du Conseil français du culte musulman (CFCM), assuré par l'Etat du rôle central qu’il occupe dans l’instance de dialogue – « sa légitimité n’est plus contestée et n’a pas à l'être » selon le Premier ministre – s’est évertué à présenter quelques « propositions concrètes formulées par les organisations musulmanes » qui seront intégrées dans un Livre blanc sur la prévention de la radicalisation à paraître prochainement. Du concret, un grand mot encore à ce stade : sont évoquées la mise en place d'un « Conseil religieux pour élaborer un contre-discours », la relance de « l'effort de la réforme » et la consolidation du « rôle protecteur de la famille », du « rôle éducatif de l'école » et celui des imams et des aumôniers.

Le ministre de l'Intérieur Bernard Cazeneuve pour clôturer l'instance de dialogue.
Le ministre de l'Intérieur Bernard Cazeneuve pour clôturer l'instance de dialogue.

« Ni amalgames destructeurs, ni déni de réalité »

Alors qu'environ 600 Français ont rejoint les organisations terroristes actives en Syrie et en Irak, « l’effort de prévention constitue donc une priorité absolue » et les responsables musulmans ont leur rôle à faire valoir, selon le ministre de l'Intérieur. « Il s’agit donc d’agir avec discernement. Nous ne devons tomber ni dans les amalgames destructeurs, ni dans le déni de réalité. Il est vraisemblable que les jeunes qui projettent de rejoindre Daesh en Syrie ne se radicalisent pas, sauf à de très rares exceptions, dans les mosquées. Mais les mosquées et leurs responsables n’en ont pas moins une responsabilité éminente à l’égard des jeunes qui les fréquentent et qui pourraient se trouver en voie de radicalisation sous l’effet d’autres influences », fait part Bernard Cazeneuve dans son discours de clôture.

« À l’évidence, la dimension religieuse de la radicalisation, si elle n’est pas le seul facteur de ce phénomène, constitue le cadre de mobilisation proposé aux jihadistes à travers une lecture littéraliste dévoyée de la religion, transformée en idéologie totalitaire » dont sont aussi victimes les musulmans « quand ils n’adhèrent pas à ce dogmatisme de la haine ». À cet effet, un atelier très attendu a planché sur l'élaboration d’un contre-discours.

Une dynamique de contre-influence

Place donc aux résultats des quatre ateliers. Au vu des expériences partagées dans l’atelier « Mobilisation dans les territoires », le rapporteur Pierre N’Gahane, secrétaire général du comité interministériel pour la prévention de la délinquance (CIPD), indique que « la dynamique de contre-influence – notion préférée à celle de contre-discours – réussit quand elle s’appuie sur les connaissances apportées par les cadres religieux » dans le dispositif de lutte contre la radicalisation.

Outre la sensibilisation auprès des fidèles mais aussi les opérations de portes ouvertes qui permettent de « familiariser l’environnement aux lieux de culte », Pierre N’Gahane prend pour exemple l’ouverture du Centre d’action et de prévention de la radicalisation des individus (CAPRI) « née de l’initiative de la mairie de Bordeaux, associant la fédération musulmane de Gironde, une association de lutte contre l’emprise mentale (le SFRAEM) et la préfecture. Sa particularité est l’implication d’experts religieux qui participent au diagnostic, à la pluralité des interprétations et à l’évaluation des discours auprès des familles et des jeunes ».

Fouad Saanadi, co-rapporteur de l’atelier et membre du CRCM Aquitaine, lui-même référent religieux au sein du CAPRI, souligne, quant à lui, que les mosquées « ne sont pas majoritairement des lieux de radicalisation, mais peuvent être des lieux de prévention, en ayant un rôle dans la promotion du vivre-ensemble et dans la pacification des esprits ».

L'aumônerie musulmane, le plus gros budget de l'aumônerie pénitentiaire

S’agissant de « la prévention de la radicalisation en milieu carcéral », Stéphane Scotto, directeur de prison et co-rapporteur de l’atelier, fait une large place aux moyens alloués par l’État. De 330 000 € par an en 2012, le budget de l’aumônerie musulmane est passé à 1,2 million d’euros annuels, soit « une progression très nette » : près de 42 % du budget des aumôneries de prison sont consacrés à l’aumônerie musulmane, faisant de ce budget « le plus important consacré par l’administration pénitentiaire ».

En 2013-2014, 30 emplois ont été créés, 60 en 2015, faisant porter le nombre total d’aumôniers musulmans à 196 exerçant sur le territoire national. L’existence d’« unités dédiées mises en place dans cinq établissements pénitentiaires » est également évoquée. Celles-ci permettent « à la fois l’évaluation des publics et la prise en charge plus longue de personnes inscrites dans un processus d’emprise radicale ». Une charte de l’aumônerie est préconisée, qui définirait « les missions de chaque niveau de l’aumônerie et ses relations avec l’administration ».

Rappelant le rôle de « soutien spirituel et moral (...) prévu par le Code pénal », Mohamed Loueslati, aumônier pénitentiaire exerçant en Bretagne, souligne l’importance du « prêche du vendredi, indispensable si l’on veut faciliter l’expression des aumôniers en prison et non le langage des radicalisés » mais aussi celle de la formation théologique et à la citoyenneté « obligatoire pour les aumôniers », qui ont désormais affaire à « un public plus exigeant et aussi plus compétent, certains détenus ayant appris la théologie à l’étranger ».

Favoriser l’empowerment de la jeunesse

La réinsertion sociale des jeunes détenus à la sortie de prison ainsi que l’apprentissage des rudiments de l’islam pour les convertis et collégiens-lycéens sont également abordés dans l’atelier « Les jeunes, acteurs de la prévention de la radicalisation ».

Celui-ci recommande ainsi « un meilleur suivi des convertis » jugé « trop hâtif » et la mise en place d’aumôneries musulmanes dans les établissements scolaires, dont « le cadre juridique a été précisé en cours d’atelier », relève Bertrand Gaume, ancien directeur du bureau central des cultes et actuel préfet de Corrèze.

Il faut « cesser d’essentialiser les jeunes musulmans », insiste Rachid Sekkour, vice-président de la mosquée de Tomblaine (Meurthe-et-Moselle) et co-rapporteur de cet atelier. Il s’agit de leur assurer « l’accès à l’information dans les domaines de la formation » et de l’emploi, de leur offrir « un accompagnement professionnel et à la citoyenneté ». Et au-delà de la question de la prévention de la radicalisation, c’est bien l’engagement et « la vitalité de la jeunesse » qui sont à favoriser, à travers l’« empowerment qui lui permettrait de monter en compétences formelles », à travers notamment le service civique, mais aussi « en compétences informelles, à travers l’acquisition de responsabilités » en milieu associatif par exemple.

La création d'un conseil français de théologie plébiscitée

Rejoignant les besoins exprimés dans chacun des ateliers en matière de « boîte à outils pédagogiques » et d’« éléments de langage », Christian Gravel, directeur du Service d’information du gouvernement (SIG), affirme la nécessité de « produire un contre-discours à caractère religieux », permettant de « contrecarrer les principaux leviers d’embrigadement des thèses jihadistes » mais aussi « complotistes ».

Christian Gravel et Loqman Çitak
Christian Gravel et Loqman Çitak
À côté d’un « contre-discours public » à travers StopDjihadisme – qui, lui, est « laïc, relève du devoir de l’État mais demeure insuffisant » –, ces discours religieux qui « immuniseraient notre jeunesse » seraient produits et diffusés par une « instance » qui mènerait un « travail collectif respectant les différentes mouvances de l’islam et le cadre républicain », afin de « sortir des logiques de marginalisation qui se trouvent dans un discours victimaire », y compris en investissant l’espace numérique.

Loqman Çitak, co-rapporteur et enseignant en sciences islamiques, nuance cependant la nécessité d’élaborer un « contre-discours », car « en réalité il n’y a pas de discours religieux ou, s’il en existe, il est très confus ». Il s’agit dès lors de véritablement « construire un discours religieux » qui ne serait « pas uniforme et unifié » comme certains l’appellent de leurs vœux, « parce que la structure du droit musulman et sa transmission à travers les siècles ont montré que l’islam ne repose pas sur un discours unique et accepte la divergence ». Un conseil français de théologie est ainsi préconisé, sachant « englober la diversité » des points de vue religieux et à condition que ses membres « soient compétents et non pas imposés » par l’extérieur, précise le rapporteur.

Pour un nouveau projet politique incarnant l’espoir et l’avenir

Les participants à l’atelier sur « les discours pour prévenir la radicalisation » ont finalement mis en exergue la nécessité de « développer un nouveau récit national », où « chaque citoyen pourra projeter son épanouissement spirituel en insistant sur l’aspect fraternel de l’islam ».

Dépassant la problématique religieuse, la demande s’adresse donc explicitement « à l’État et au gouvernement » de proposer un nouveau « projet politique, permettant d’incarner un espoir pour toute notre jeunesse » et en lequel chacun pourra « projeter son avenir, quelles que soient ses aspirations spirituelles ».





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