Points de vue

« Théorie du genre », homophobie, islamophobie... Lettre à Nabil Ennasri

Rédigé par Julien Salingue | Mercredi 12 Février 2014 à 20:30



Nabil,

Je viens de visionner ta vidéo consacrée à la « théorie du genre » (vidéo en fin d'article), dans laquelle tu défends la thèse suivante : le gouvernement actuel est en train, par divers mécanismes, d'introduire à l'école une « idéologie », dissimulée derrière la « théorie du genre » et, par un « prosélytisme dangereux », de « déconstruire l'éducation des enfants » et de « valoriser les pratiques LGBT ». De là découle ton soutien aux « Journées de retrait de l'école ».

Nous avons eu l'occasion, toi et moi, de mener ensemble, par le passé, bien des combats : contre le racisme, contre l'islamophobie, en solidarité avec les Palestiniens...

C'est en raison de ce passé militant commun que j'ai décidé de t'adresser cette lettre ouverte, car je dois t'avouer que la vidéo que je viens de visionner m'interpelle et, à bien des égards, m'inquiète.

Une « définition » fort orientée de la « théorie du genre »

Julien Salingue
Pour ne pas écrire une lettre-fleuve, je ne vais pas reprendre ici point par point ton propos, mais seulement m'arrêter sur quelques-uns de tes arguments. [1]

A commencer par le premier d'entre eux. Pour « délier le vrai du faux », tu poses dès le début la question suivante : « Qu'est-ce que la théorie du genre ? » Pour y répondre, tu fais appel à « une professeure de SVT », extrait vidéo d'une de ses conférences à l'appui. Et la « professeure de SVT » d'expliquer ce qu'est « le gender ». La « définition » qu'elle propose semble se suffire à elle-même, puisque tu ne la commentes pas, ni ne la complètes. Tu te contentes de dire, après l'extrait vidéo : « donc vous avez compris ce que c'est la théorie du genre. »

Pour quelqu'un qui accuse ses opposants de « manipulation », tes procédés sont un peu cavaliers. La « définition » que tu relaies est en effet un point de vue réducteur (et mensonger) sur le concept de genre. La « professeure de SVT » affirme ainsi que « le gender (...) ne tient pas compte du sexe biologique », ce qui est totalement faux puisque c'est, en un sens, son point de départ, et elle limite le concept de genre à l'autodéfinition d'une identité et d'une orientation sexuelles, alors que le champ des études de genre est beaucoup plus large, posant la question des constructions sociales, des mécanismes de domination, des évolutions des rapports de force sociaux, etc.

Mais surtout... « une professeure de SVT ». Mais de qui te moques-tu ? Pourquoi oublies-tu de préciser que l'extrait vidéo d'Isabelle Ami, puisque c'est son nom, est tiré d'une intervention qu'elle a faite le 30 mai 2013 lors d'une « conférence-débat sur l'idéologie du genre », sobrement sous-titrée « ils veulent arracher les enfants à l'influence de leurs parents » ? Voilà qui aurait permis de mieux comprendre son point de vue, qui n'est pas celui d'une spécialiste mais d'une opposante aux études de genre, qu'elle connaît en outre très mal comme le montre le reste de son intervention.

Peut-être aurais-tu pu préciser, afin que chacun puisse se faire une opinion, comme tu aimes à le rappeler, « objective », qu'intervenaient à ses côtés lors de cette conférence Mélina Douchy-Oudot, membre revendiquée de la très sympathique Opus Dei, Pierre-Olivier Arduin, un proche de Christine Boutin qui fut, en 2004, candidat de l'Alliance Royaliste, et qui aime apporter ses lumières à l'ignoble Valeurs actuelles, ou encore Falk Van Gaver, un personnage qui se présente comme « journaliste » et qui écrit, par exemple, sur l'immonde site d'extrême-droite Nouvelles de France, ce qui suit : « L’homosexualité est un désordre : un désordre mental, comportemental, moral, social, un désordre sentimental, un désordre amoureux. L’homosexualité est un mal, un mal social, un mal spirituel, un mal existentiel, et rien ne nous empêchera de le penser et de le dire ». Une belle brochette. Et tu parles d'« objectivité » ?

Ce que tu appelles toi-même une « entrée en matière » par une « définition de la théorie du genre » ne brille donc pas par sa rigueur et son honnêteté intellectuelles. Et malheureusement les choses ne s'arrêtent pas là.

Invisibiliser les minoritaires ?

Pour démontrer les intentions du gouvernement, tu cites ensuite un rapport remis au ministre Peillon en juin 2013 par Michel Teychenné qui, si l'on s'en réfère à la citation que tu isoles, préconise de « valoriser des représentations positives des LGBT en assurant une meilleure visibilité de l'homosexualité et de la transsexualité à l'Ecole, comme c'est aujourd'hui le cas dans la société française, dans les médias et sur les réseaux sociaux ».

Passons sur le fait que tu résumes un rapport de 82 pages à une citation de trois lignes, citation que tu oublies soigneusement de contextualiser (juste à côté on apprend en effet qu'il s'agit là d'une « éducation sur les stéréotypes, les rôles ou les identités [qui] peut être mise en place de façon progressive et adaptée à l'âge des élèves afin de conduire à l'acceptation de la diversité humaine »).

Mais retenons ceci : le rapport Teychenné parle donc de « valoriser des représentations positives des LGBT ». De quoi s'agit-il ? Avant tout, comme cela est indiqué dans la phrase que tu cites, de mettre en conformité l'école avec le reste de la société : il existe des personnes lesbiennes, gays, bisexuelles, transsexuelles, on en croise chaque jour dans les rues, désormais les homosexuel-les peuvent se marier... La société change et, malgré des résistances, l'hétérosexualité n'est plus considérée comme le seul comportement socialement acceptable.

Mais l'homophobie existe, et il est indispensable de la combattre, car l'homophobie détruit des vies, quand elle ne les prend pas. Es-tu au courant qu'il y environ 12 fois plus de tentatives de suicide chez les adolescents homosexuels que chez les hétérosexuels du même âge ?

Pour toi l'école n'a pas à s'adapter à ces changements et n'a pas de rôle particulier à jouer car sa fonction est d'apprendre « à lire, à écrire, à compter ». Mais comment apprend-on à lire ? Comment apprend-on à écrire ? Avec des livres, des textes, des histoires... qui parlent de la vie de tous les jours, entre autres de la vie de famille, de la vie amoureuse, etc. Te paraît-il normal que les livres, les textes, les histoires en question n'évoquent que des familles hétérosexuelles, des amours hétérosexuelles, et que tous les personnages que « rencontrent » les élèves dans les textes soient des hétérosexuels ?

Si c'est le cas, tu serais donc de ceux qui pensent que les majoritaires doivent invisibiliser les minoritaires, que ces derniers n'ont pas voix au chapitre et que, finalement, ce qui est majoritaire équivaut à ce qui est universel...

Homophobie-Islamophobie : deux poids, deux mesures ?

Cela me surprendrait de ta part, toi qui sais que « l'universalisme à la française » et l'invisibilisation des minorités qui l'accompagne ont généré, et génèrent encore, incompréhensions, haines et discriminations.

Tu as d'ailleurs conscience de ce dernier phénomène puisque, dans une interview publiée il y a quelques mois au cours de laquelle tu évoques un autre combat qui te tient à cœur, la lutte contre l'islamophobie, tu considères cette fois-ci que l'école a un rôle essentiel à jouer :

« Pour endiguer [l'islamophobie] (…) il faudrait réaliser un véritable travail d'éducation, notamment auprès des plus jeunes. Leur enseigner par exemple que si l'Europe s'est libérée du fascisme nazi, ce n'est pas uniquement grâce aux Américains. Rappeler et valoriser le rôle des armées d'Afrique qui ont libéré le sud de la France serait une étape parmi tant d'autres qui illustreront le fait que la France s'est libérée et construite grâce à ces populations dont une bonne partie des enfants et des petits-enfants sont aujourd'hui discriminés ».

« Valoriser le rôle des armées d'Afrique. » Ce sont tes propres mots, et ils datent de septembre dernier. « Valoriser ». Les mêmes que ceux qui sont dans le rapport que tu dénonces, au motif que ce ne serait pas du ressort de l'institution scolaire qui doit se contenter d'apprendre à « lire, écrire et compter ».

Alors homophobie-islamophobie, deux poids deux mesures ? Car tu es aussi celui qui as écrit ces lignes : « L’islamophobie dans les têtes commence donc dès les bancs de l’école. Ici, nulle mention de l’apport spirituel et civilisationnel du prophète de l’islam. On préfère ériger des barrières psychologiques qui justifieront, à terme, le rejet et la confrontation. »

Toi qui es favorable à ce que l'on véhicule une image positive de l'islam et des musulmans dans les programmes scolaires, tu serais opposé que l'on fasse de même avec des groupes sociaux qui subissent des discriminations sur la base de leur seule orientation sexuelle ?

Pour éviter de te confronter à ces questions, tu opères alors un glissement sémantique qui me rappelle malheureusement ceux d'adversaires que nous avons combattus côte-à-côte. Alors que le rapport parle de valoriser « les LGBT » (donc les personnes), tu affirmes qu'il s'agirait de valoriser « les pratiques LGBT ».

Et tu parles donc de « prosélytisme », sous-entendant, en employant ce terme, que l'on va encourager les enfants et les adolescents à devenir LGBT, alors qu'il ne s'agit « que » de leur offrir une image positive des personnes LGBT, et donc de déconstruire des représentations trop souvent négatives.

Je suis navré de constater que tu emploies les mêmes procédés que ceux qui amalgament « valorisation de l'islam et des musulmans » (pour lutter contre la dévalorisation permanente) et « prosélytisme religieux ». En effet, comme ceux qui, avec une malhonnêteté crasse, affirment que la lutte contre l'islamophobie dissimule une entreprise de conversion des non-musulmans à l'Islam, tu oses sous-entendre que la lutte contre l'homophobie serait une entreprise de conversion à l'homosexualité. [2]

Le genre, un outil ou une théorie formalisée ?

Ce glissement sémantique, que d'aucuns qualifieraient de manipulation, n'est pas le seul. Tu entreprends ainsi de démontrer que la démonstration de l'existence de la « théorie du genre » (à défaut d'avoir expliqué ce qu'elle était), c'est que certains, à gauche, en parlent. Vidéos à l'appui, tu entends le « prouver ».

Tu nous montres ainsi successivement une intervention de Laura Slimani, du Mouvement des Jeunes Socialistes, et une intervention de Julie Sommaruga, députée PS, en prétendant que toutes deux mentionnent « explicitement » la « théorie du genre ».

Le problème, c'est... qu'aucune des deux ne parle de « théorie du genre ». Elles évoquent « le genre », et non une « théorie » qui prétendrait expliquer le monde et formater les esprits. Et la nuance est de taille ! Le genre est un concept élaboré par les sciences sociales, dont l'objectif est de questionner les rôles sociaux attribués aux hommes et aux femmes et de mettre en lumière le fait qu'au nom de différences biologiques (réelles ou supposées), on assigne chacun-e à des comportements, à des fonctions et à des tâches différentes, au sein d'un système fondamentalement inégalitaire.

Il ne s'agit ni de nier les différences biologiques, ni d'élaborer une « théorie » unifiée que l'on enseignerait comme une vérité scientifique... Il s'agit d'interroger des mécanismes et des processus sociaux, de comprendre comment des systèmes hiérarchiques et inégalitaires s'organisent et se maintiennent.

Mais tu n'en démords pas et tu prétends, avec d'autres, qu'il existe une « théorie du genre ». Alors peux-tu, à l'instar de ce que tu pourrais faire avec la « théorie de la relativité générale », la « théorie de l'évolution » ou la « théorie du chaos », expliciter par quel-le-s auteur-e-s et dans quel-s ouvrage-s elle a été formulée ? Ce serait bienvenu et plus convaincant qu'une capture d'écran d'un tchat de Najat Vallaud-Belkacem, vieux de trois ans, sur le site de 20 minutes...

Il est en effet paradoxal de constater que la quasi-totalité de ceux qui parlent de « théorie du genre » sont ceux qui s'y opposent et/ou ceux qui ne connaissent rien aux études de genre, et à aucun moment les scientifiques qui auraient formulé cette « théorie ».

Concrètement, parler du genre à l'école, cela signifie éveiller et stimuler l'esprit critique (c'est un peu le rôle de l'école, non ?) et offrir des outils de compréhension du monde. Ainsi, par exemple, évoquer au Collège le fait que, quand bien même il existe des différences biologiques entre garçons et filles, entre hommes et femmes, les inégalités sociales, professionnelles, salariales... entre hommes et femmes, n'ont rien de « naturel », ou que la sous-représentation des femmes dans les sphères de pouvoir (politique, économique, intellectuel, etc.) n'a rien de « naturel ». Qui cela peut-il inquiéter, sinon ceux qui aiment les discriminations ?

Pour finir

Bref. Cette lettre ouverte est déjà longue, et je n'aime pas monologuer. Il y aurait pourtant bien d'autres choses à ajouter au sujet de ta vidéo, sur le fond comme sur la forme. Ce que je ne manquerai pas de faire si tu prends le temps de considérer mes remarques et d'y répondre.

Mon objectif n'est pas, tu l'auras compris, de te demander de rejoindre mon point de vue. Ni de défendre un gouvernement et/ou un parti dont tu sais parfaitement que je ne les porte guère dans mon cœur.

Il s'agit bien, comme je l'ai indiqué dans les pages qui précèdent, de te questionner sur certains points précis et de faire remarquer à celles et ceux qui ont vu, ou verront ta vidéo, que tu es loin d'incarner l'objectivité dont tu te pares. Ta position est idéologique (ce que tu prétends reprocher à tes adversaires), tu te reposes sur des « analyses » que tu présentes comme neutres alors qu'elles ne le sont pas, tu reprends à ton compte des rumeurs véhiculées par l'extrême-droite, tu as recours à des procédés (amalgames et raccourcis notamment) pour le moins douteux...

Comme je l'ai écrit plus haut, nous avons toi et moi mené, par le passé, divers combats communs. Cela ne signifiait pas faire semblant d'être d'accord sur tout, mais nous partagions un certain nombre de principes, à savoir le refus des discriminations, la volonté d'en finir avec les inégalités et les injustices, la dénonciation de toute forme d'intolérance, etc.

Cela me désole de l'écrire mais, en visionnant ta vidéo, j'ai le sentiment que nous ne les partageons plus.

[1] Bien évidemment, si tu décides de me répondre, je compte sur toi pour me parler de ce dont je parle, et pas uniquement de ce dont je ne parle pas.
[2] Comme si, en outre, on pouvait convertir qui que ce soit à l'homosexualité...

* Julien Salingue est docteur en science politique à l'Université Paris 8, ancien enseignant à l'Université d'Auvergne et à Paris 8. Blog de Julien Salingue ici