Points de vue

On est toujours le barbare de l’autre

Les récits de Bent Battuta

Rédigé par | Lundi 21 Novembre 2016 à 08:00



PARIS. − 7e arrondissement de la capitale, à deux pas de la rue Solférino, de l’Assemblée nationale, des cabinets ministériels et autres lieux choisis de l’élite. Il est 20 h 30, entre l’entrée et le plat, le sujet tombe.

Bon, je savais que cela finirait par arriver, je savais où je mettais les pieds.

Mon voisin de table avait préparé ses sujets et exemples. Dans cet appartement décoré avec soin où se côtoient une certaine France, les France d’en haut. Celles qui fréquentent Sciences-Po, qui déjeunent avec les épouses de certains ministres, réalisent des documentaires qui se retrouvent si facilement sur les programmes de France Télévisions. J’avais rencontré mon hôte par le biais d’une amie en commun, une amie consultante dans le monde associatif qui a passé un tiers de sa vie dans les Balkans et en Afrique dans les zones de conflits.

J’avais assez tôt compris qu’il existait des frontières idéologiques qui nous opposaient mais appréciais sa capacité à écouter autre chose que ses certitudes. Je m’étais obligée à sortir des miennes. Quitte à me retrouver dans ce genre de situations.

Me voici donc invitée à diner. Précieux et brillant à la fois, mon voisin de table était passé de Sciences-Po à des études en médecine. Même pas peur. En revanche, je remarquais très vite qu’il avait des obsessions. Entre l’entrée et le plat, tous les sujets y étaient passés et tous tournaient de près ou de loin autour de l’islam, au voile, aux musulmans, à l’Arabie Saoudite. Même la BD de Riad Sattouf y est passée.

Oui, parce qu’entre Riad et Samia, il n’y a qu’un pas. Peu importe que je sois né en France, que l’auteur de BD caustique soit né en Syrie et ait vécu en Libye. Peu importe. On est Arabes, c’est pareil quoi…

Donc après avoir expliqué avec le plus grand calme qu’une planche de BD n’est qu’une vision partielle et partiale d’une réalité plus complexe, et que le monde arabo-musulman ne se limitait pas à la circoncision de Riad Sattouf, me voici embarquée sur la condition des femmes en Arabie Saoudite.

Mon voisin, à l’intelligence développée au regard de son bagage scolaire et universitaire, ne parvenait visiblement pas à concevoir que la Franco-Tunisienne que j’étais ne partageait pas grand-chose avec la Saoudienne… Agacée (légèrement) par ses raccourcis, je lui ai alors demandé comment il vivait en tant que Blanc, mâle et chrétien, les exécutions et peines de mort des Noirs américains aux États-Unis. C’est vrai, tiens, comment expliquer que cette démocratie occidentale puisse continuer à pratiquer une telle barbarie ? Disons-le : on est toujours le barbare d’un autre.

Je n’ai pas osé lui demander ce que faisaient ses grands-parents pendant la Seconde Guerre mondiale, j’aurais peut-être pu en profiter pour lui parler de mon rôle-modèle qu’est mon grand-père, ancien combattant indigène… Alors, oui, la musulmane invisible que je suis se retrouve souvent questionnée sur le voile, les Arabes, les bédouins, l’excision… Pas de place pour la complexité. Peu importe que je sois un pur produit de l’école républicaine, avec sa langue de Molière ou ses cours sur la Révolution française, que mon apprentissage sur le sens historique et théologique des voiles se soit fait sur les bancs d’une grande université française. L’autre, aux yeux de ces convives, c’était moi.

Il y a quelques semaines, je me suis retrouvée en Slovaquie, pays d’Europe centrale, dont on entend peu parler. Bratislava n’attire pas les foules de touristes qui lui préfèrent Prague ou Budapest. Ce petit pays qui est aujourd'hui à la tête de la présidence tournante de l’Union européenne est peuplé de 5,5 millions d’habitants, parmi lesquels moins de 3 000 sont musulmans. Autant dire des poussières. Et aussi surprenant que cela puisse paraitre, après les Roms, l’autre, c’est le musulman. Les politiques en mal de projet pouvant unir toute la nation ont trouvé l’année dernière chez le migrant, donc musulman, un nouvel objet de passion.

Mais les espérances demeurent. Elles se dessinent chaque jour dans notre pays, qui sont le fruit d’actions solidaires et citoyennes dont nous sommes témoins. De faiseurs, de rassembleurs, que ces actions soient anonymes ou connues. J’en suis la témoin.

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Samia Hathroubi est déléguée Europe de la Foundation for Ethnic Understanding.


Ancienne professeure d'Histoire-Géographie dans le 9-3 après des études d'Histoire sur les… En savoir plus sur cet auteur