Points de vue

Muhammad Iqbal : l’islam en mouvement

Par Marie-Odile Delacour*

Rédigé par Marie-Odile Delacour | Lundi 26 Décembre 2011 à 00:07

Dans les années 1930, en Inde, Muhammad Iqbal, philosophe et poète écrivait : « Je n’ai pas besoin de l’oreille d’aujourd’hui. Je suis la voix du poète de demain. »
Une prière qu’il adressait à Dieu sous forme de poème, intitulé « Les mystères du Non-Moi », souhaitait que sa pensée soit étouffée si elle devait être « erreur » ou « épines ». Voilà que près d’un siècle plus tard la pensée de Muhammad Iqbal vient nourrir, « comme une averse d’avril », l’une des questions clés d’aujourd’hui : quelle place occuper, sans se renier, dans ce monde ?



Cette question de la fidélité aux origines confrontée au mouvement incessant de la transformation est au cœur de la pensée de Muhammad Iqbal, selon Souleymane Bachir Diagne (1), agrégé de philosophie et professeur à l’université Columbia, à New York. Cette interrogation visionnaire, estime S. B. Diagne, apporte aujourd’hui un éclairage indispensable à la complexité de la confrontation à la modernité.

Né au Penjab en 1877 dans une famille soufie venue s’y réfugier depuis le Cachemire, Muhammad Iqbal séjourna trois années en Angleterre au début du XXe siècle. Tout en poursuivant ses recherches philosophiques, il passa un diplôme d’avocat à Cambridge avant de rentrer en Inde.

Dans les années 1930, la réflexion que mène Muhammad Iqbal le conduit à concevoir l’idée d’une partition de l’Inde, avec la constitution d’un nouvel État musulman. En 1947 se créait le Pakistan, qu’il ne connaîtra jamais puisqu’il meurt en 1938.

Celui qu’Éva de Vitray-Meyerovitch présente comme le plus grand poète et le philosophe le plus important du sous-continent indien, traduit en plusieurs langues, est devenu « le maître à penser de plusieurs dizaines de millions d’hommes ».

Sa découverte de la pensée d’Iqbal dans les années 1950 entraîna cette universitaire française à entrer en islam et à suivre un enseignement soufi. Elle est notamment la traductrice de son ouvrage majeur Reconstruire la pensée religieuse de l'islam (Éd. du Rocher).

Un message universel

Se voulant profondément ancré dans la révélation coranique, Iqbal a dépassé toute crispation identitaire, « a brisé toutes les idoles de la tribu et de la caste », pour s’adresser à tous les humains. Il renoue avec l’esprit d’ouverture des plus belles périodes de l’islam historique, comme celle d’Al Ma’mun, qui, au IXe siècle, créait à Bagdad la Maison de la sagesse (bayt al-ikma), où se rencontraient les savants et traducteurs des philosophes et des mathématiciens grecs.

Iqbal revisite la responsabilité de l’homme vis-à-vis de Dieu, place l’individu au cœur de l’action, met l’accent sur sa liberté de choix, en s’opposant au fatalisme qui efface la responsabilité de chacun face à Dieu, inscrite dans le Coran.

Pour Souleymane Bachir Diagne, « il s’agit de penser vie et mouvement, de saisir le véritable sens du mot “destin” (taqdî r) » quand il indique que l’homme accepte l’injonction divine d’agir à travers Lui. « Je suis la destinée », aurait dit Mu‘âwiya, fondateur de la dynastie des Ommeyyades.

Cette question du libre arbitre, qui a entraîné la création de nombreuses écoles en islam, est pour Iqbal comme un pari fait par Dieu sur la liberté de l’ego. S’il y a justice divine, dit Iqbal, c’est que l’homme a liberté de choix.

Pour Souleymane Bachir Diagne, il s’agit là d’« un soufisme de la réalisation de soi dans l’acquisition par l’homme des attributs divins ». Autrement dit, « faire de sa vie autre chose que la somme de ses jours ».

Iqbal, fervent disciple en cela du grand Rûmî, est adepte de la « consumation » plutôt que de ce mal du XXIe siècle qu’est devenue la « consommation ». Se consumer, pour Iqbal, c’est être, et non pas avoir, c’est aimer au point de connaître cette brûlure qui, pour Rûmî, est « tout, plus précieuse que l’empire du monde, car elle appelle Dieu secrètement dans la nuit ».

Il y a là quelques réponses intéressantes aux questions posées aux musulmans d’aujourd’hui.


Note :
1. Souleymane Bachir Diagne est l’auteur, notamment de Islam et société ouverte, la fidélité et le mouvement dans la pensée de Muhammad Iqbal (Ed. Maisonneuve et Larose, 2001 ; rééd. 2012 chez Gnosîs).


* Marie-Odile Delacour est l'auteure (avec Jean-René Huleu), notamment, de Le Voyage soufi d’Isabelle Eberhardt (Éd. Gallimard - Joëlle Losfeld, 2008).

Souleymane Bachir Diagne donnera une conférence sur l’influence de la pensée de Muhammad Iqbal sur l’œuvre d’Éva de Vitray-Meyerovitch, le 8 janvier, à 14 h 30, au Forum Vaugirard : 104, rue de Vaugirard ‒ 75006 Paris. Voir le programme ici