Points de vue

La médecine prophétique dévoilée

Rédigé par Hejer Lemeyth | Vendredi 25 Juin 2021 à 08:30



Nous avons vu dans un premier article les différentes étapes du développement des ouvrages théologiques de médecine dite prophétique ainsi que leur diversité.

Le théologien Ibn Al-Qayyim au XIVe siècle a formellement théorisé le concept de médecine prophétique d’origine divine et l’a considérée supérieure à la médecine de référence gréco-islamique pratiquée par les médecins de son époque. Son ouvrage est, de nos jours, la principale référence sur le sujet. Il est depuis quelques décennies traduit et édité partout dans le monde pour le grand public.

Ici, nous tenterons de démontrer que cette médecine dite prophétique d’origine divine est une construction théologique tardive. Pour cela, nous exposerons d’abord des éléments issus des sources traditionnelles précoces ne faisant état d’aucune médecine prophétique. Puis nous montrerons par l’analyse du contenu de l’ouvrage d’Ibn Al-Qayyim L’authentique de la médecine prophétique qu’il ne s’agit pas d’une médecine authentiquement prophétique.

Le Prophète avait-il une quelconque compétence pratique ou théorique en médecine ?

Les sources de la tradition islamique n’évoquent aucune compétence médicale pratique ou théorique du Prophète. En effet, il est rapporté que le Prophète faisait appel à des médecins pour faire soigner ses compagnons et pour lui-même. Plusieurs hadiths évoquent ce recours aux médecins pour ses compagnons blessés lors des batailles :

- Lors de la bataille du Khandaq, le Prophète ordonna aux compagnons d’emmener Sa’d Ibn Mu’adh, gravement blessé, auprés de Rufaydah al-Aslamiya, une soignante réputée à Médine dans le traitement des blessures. Ce compagnon très apprécié du Prophète décédera à la suite de ses blessures (Hadith n°1129, Al-Adab Al-Mufrad, Al-Bukhari).

- Lorsque Ubayy ibn Ka’b tomba, le Prophète lui envoya un médecin qui lui a cautérisé la veine (Hadith n°3622, Sunan Ibn Majah).

- Un compagnon du Prophète avait reçu une blessure et le sang s’était coagulé à l’intérieur. Il fit appel à deux médecins de la tribu des Banu Ammar qui l’examinèrent et le Prophète leur demanda : « Lequel de vous deux est meilleur médecin ? » (Hadith n°1725, Al-Muwatta, Malik)

D’autres récits évoquent les recommandations prophétiques pour se soigner auprès de médecins lors de la maladie :

- Le Prophète aurait conseillé à Sa’d Ibn Abi Waqqas souffrant d’une maladie cardiaque d’aller consulter un médecin nommé al-Harith Ibn Kalada à Thaqif. (Hadith n°3875, Sunan Abi Dawud)

- D’après un hadith rapporté par Amr Ibn Dinar, le Prophète aurait rendu visite à un malade et demanda à faire venir un médecin. On lui répondit : « C’est toi qui dit cela, ô envoyé de Dieu ? » Il répondit : « Oui, Allah n’a descendu une maladie qu’avec son remède. »

Enfin, des hadiths rapportent les souffrances physiques du Prophète à la fin de sa vie que de nombreux médecins tentèrent en vain de soulager. Un récit considéré authentique (hadith n°24380, Al-Musnad, Ahmad) rapporte que l’on questionna l’épouse du Prophète, Aicha, sur ses connaissances médicales. Elle aurait expliqué que, lorsque le Prophète était souffrant à la fin de sa vie, des délégations de médecins venaient de toutes les régions pour le soigner, ils lui prescrivaient des traitements qu’elle lui administrait et c’est ainsi qu’elle a appris quelques notions médicales. Dans cet épisode, Aicha ne mentionne avoir eu recours à aucune médecine prophétique.

Un autre hadith concernant le calife Omar, n’évoque aucun recours à une médecine prophétique. Un récit rapporté du Majma’ al zawa’id d’Al-Haythami indique que, lorsque le calife Omar a été poignardé avec un sabre empoisonné, on fit appel à un médecin pour le soigner, en vain.

Nous constatons qu’aucun de ces récits ne mentionne une quelconque médecine prophétique mais l’appel à des médecins pour soigner les blessures ou les maladies. La thèse de l’existence d’une médecine prophétique supérieure à la médecine profane semble ainsi peu probable.

Qu’est-ce donc la médecine prophétique dans l’ouvrage d’Ibn Al-Qayyim ?

L’ouvrage d’Ibn Al-Qayyim se divise en trois parties. En introduction, il rappelle la supériorité de la médecine prophétique sur la médecine gréco-islamique car son savoir est issu de la révélation divine et critique cette dernière en se basant sur des arguments théologiques. Une première partie de l’ouvrage expose « les remèdes naturels », une deuxième partie « les remèdes spirituels », et une troisième partie présente une liste de « remèdes et aliments mentionnés par le Prophète classés par ordre alphabétique ».

Chaque chapitre commence en général par la mention d’un hadith qu’Ibn Al-Qayyim va expliquer en étayant le bien fondé médical de celui-ci en se basant sur le savoir médical gréco-islamique et notamment la théorie des humeurs.

Pour rappel, les hadiths sont des récits rapportés par plusieurs individus constituant une chaîne de transmission jusqu’au Prophète ou à ses compagnons. Les spécialistes du hadith vont attribuer selon une certaine méthodologie, un degré d’authenticité pour chaque hadith : authentique, bon, faible ou faux.

Quels sont les hadiths considérés faibles et faux en rapport avec la médecine ?

Le premier constat interpellant est qu’un grand nombre de sources mentionnées par Ibn Al-Qayyim sont des hadiths considérés faibles et même quelques hadiths considérés faux. Un hadith est dit « faible » lorsqu’un manquement important existe dans la chaîne de transmission. Le théologien Ibn Taymiyya, maître d’Ibn Al-Qayyim, a clairement prohibé l’utilisation de hadiths considérés faibles pour estimer une chose obligatoire ou même recommandée.

La majorité des théologiens exigent trois conditions pour utiliser un hadith faible :

1/ La faiblesse ne devrait être que légère (exclure des hadiths rapportés par des menteurs ou des rapporteurs connus pour commettre des erreurs).

2/ Le hadith faible doit être utilisé pour appuyer des principes déjà bien établis et ne doit pas apporter d'idées nouvelles qui leur sont propres.

3/ Si un hadith faible est utilisé (après avoir rempli les deux conditions ci-dessus), l’on ne doit pas affirmer qu’il a été dit par le Prophète car le faire serait lui attribuer des paroles qu'il n'a pas dites.

Par conséquent, sur le plan théologique, la médecine tirée de ces hadiths considérés faibles et faux ne peut être légitimement attribuée au Prophète.

Voici une liste de traitements et de recommandations mentionnés issus de hadiths considérés faibles : traitement de la pleurésie par le costus marin et l’huile, traitement de la céphalée par le henné, traitement de la conjonctivite avec de l’eau froide, traitement des abcès par l’incision, traitement des malades par la talbinah, traitement de la piqure de scorpion par la roqya, traitement du rhume par l’origan, traitement de la faiblesse par les œufs, traitement par dattes vertes et dattes mures pour attrister Satan, prohibition de boire à grande gorgée pour ne pas provoquer une inflammation du foie, prohibition de dormir sur le ventre, prévention de l’empoisonnement par la chicorée, bienfait du coing, guérison par le cresson.

Voici une liste de traitements et recommandations mentionnés issus de hadiths considérés faux : traitement des hémorroïdes par le poireau, traitement de la pituite par le raisin, traitement de la folie et de la lèpre en sentant le narcisse, éviter les lentilles en cas de mélancolie, la guérison dans le riz.

Les extrapolations à partir de hadiths et versets sans rapport avec la médecine

Autre constat étonnant, l’ouvrage cite un grand nombre de hadiths et quelques versets coraniques n’ayant aucun rapport avec la médecine à partir desquels Ibn Al-Qayyim extrapole un intérêt médical.

Il s’agit, par exemple, de hadiths évoquant l’alimentation du Prophète avec ses goûts, ses préférences et parfois ses aversions. Le Prophète n’aimerait pas la viande de lézard grillé. Il aimerait la viande de l’épaule et la partie avant de l’agneau, le vinaigre, l’eau douce froide, la calebasse, le kabath noir, le sel pour améliorer le gout des plats, le beurre et les dattes. Il aurait consommé la viande de poulet, le fromage, la graisse d’origine animale, la viande grillée, le lait, le melon. Il aurait recommandé de cuire l’ail et l’oignon. Le Prophète aurait permis de manger le poisson et la sauterelle. Il aurait mangé assis ou accroupi. Il aurait prohibé de manger ou de boire sur le ventre.

Il s’agit aussi de hadiths mentionnant des produits corporels qu’il aurait utilisés ou appréciés. Le Prophète se serait teint les cheveux au henné et au katam, il aimerait le musc et le parfum et l’odeur du rayhan, il aurait utilisé al-darirah, une poudre parfumée pour le corps. Parfois, il s’agit d’une plante évoquée dans un récit comme le jujubier que le Prophète aurait vu lors de son voyage nocturne, ou la comparaison de l’hypocrite avec le cèdre.

Ibn Al-Qayyim déduit de tous ces récits, des conseils médicaux et des propriétés que le Prophète n’a jamais évoqué. Voici deux exemples détaillés :

1/ Dans le chapitre « Protection contre les maux des aliments, des fruits, leur amélioration et renforcement de leurs bienfaits », Ibn Al-Qayyim mentionne le hadith suivant, considéré authentique : Abd Allah Ibn Ja’far rapporte : « J’ai vu le messager d’Allah manger des dattes fraiches avec du concombre sauvage. »

A partir de ce hadith, il explique sur deux pages les propriétés médicinales des dattes fraiches et du concombre dont voici un extrait : « Les dattes fraîches sont chaudes humides du deuxième degré, elles renforcent l’estomac froid et lui conviennent, elles sont aussi aphrodisiaques, mais leur pourrissement est rapide. Elles donnent soif, troublent le sang, donnent la migraine, engendrent des obstructions, des douleurs de la vessie, et elles sont nuisibles aux dents. Le concombre sauvage est froid humide du deuxième degré, il désaltère, ravive les forces en le sentant en raison de son parfum, il éteint la chaleur qui brûle l’estomac ; ces pépins desséchés, broyés, trempés dans l’eau désaltèrent si on boit le mélange qui est diurétique, et cela est efficace dans les douleurs de la vessie. Si on le broie et le tamise afin de s’en frotter les dents, il les blanchit, et si on broie ces feuilles pour en faire un pansement avec de la pulpe de raisin, cela est efficace contre la morsure du chien enragé. En résumé, l’un est chaud et l’autre est froid, l’un convient à l’autre et fait disparaitre l’essentiel des inconvénients de l’autre, chaque nature s’oppose par son contraire, et repousse son irritation par son opposé. C’est là le fondement de tout traitement et de la préservation de la santé, et plus encore toute la science médicale en est tirée. »

2/ Dans le chapitre « L’évacuation par le vomissement », Ibn Al-Qayyim mentionne le hadith suivant : « Abu al-Darda rapporte que le Prophète a vomi puis a fait ces ablutions. Une fois, j’ai rencontré Thawban dans la mosquée de Damas, je lui ai raconté ceci, et il me répondit : "C’est vrai, c’est moi qui lui ai versé l’eau de ses ablutions." »

A partir de ce hadith, il étaye sur trois pages les propriétés médicales de l’évacuation par le vomissement dont voici certains extraits :

« Le vomissement nettoie et renforce l’estomac, aiguise la vue, élimine la lourdeur de la tête, il est utile en cas d’inflammation des reins, de la vessie et dans les maladies chroniques telles que la lèpre, l’hydropsie, l’hémiplégie, les tremblements ou encore la jaunisse. L’homme en bonne santé doit le pratiquer deux fois consécutives par mois, sans marquer de temps, afin que le second atteint ce que le premier a laissé, et nettoie les excédents ainsi consumés. En abuser nuit à l’estomac, l’amène à accepter les excédents, et cela nuit aussi aux dents, à la vue et à l’ouïe, voire même cause des céphalées. »

« Les meilleurs temps pour vomir sont l’été et le printemps, alors que l’hiver et l’automne sont exclus. »

« Etant donné que les humeurs dans les pays chauds et lors des temps chauds se fluidifient et sont attirés vers le haut, le vomissement y est plus efficace. Par contre, puisque lors des temps froids et dans les pays froids, les humeurs s’épaississent et leur attraction vers le haut est difficile, leur évacuation par la diarrhée est meilleure. »

Ibn al-Qayyim utilise le même procédé avec des versets coraniques évoquant des fruits comme la figue, le gingembre ou la grenade. Voici trois exemples détaillés :

1/ Dans la sourate At-Tin (Le figuier), verset 1, Dieu dit : « Par le figuier et l’olivier ! ». Ibn al-Qayyim interprète :

« Allah a juré par le figuier dans son Livre, en raison de ses nombreux avantages et bienfaits. La figue est chaude, et on trouve deux avis sur son humidité et sa sécheresse. Les meilleures sont les blanches à la peau mûre, elles dissipent les calculs des reins et de la vessie, et protège contre les poisons. Elles sont utiles contre les maux de gorge, de poitrine et d’œsophage, elles nettoient le foie et la rate, et purifient de l’humeur pituiteuse de l’estomac. Elles nourrissent bien le corps, cependant elles donnent des poux si on en mange beaucoup. »

« Si on en mange avec de la noix et de la rue avant de prendre un poison mortel, cela sera utile et préservera de tout tort. »

2/ Dans la sourate Al-Insan (L’Homme), verset 17, Dieu dit au sujet des habitants du Paradis : « Ils y seront abreuvés d’une coupe dont le mélange sera de gingembre. »

Ibn al-Qayyim explique : « Le gingembre est chaud au deuxième degré, humide au premier degré. Il réchauffe, facilite la digestion, relâche le ventre de façon modérée, il est utile en cas d’occlusion du foie par le froid et l’humidité, de même en cas d’obscurité du regard. Il est aphrodisiaque et décompose les gaz lourds présents dans les intestins et l’estomac. »

3/ Dans la sourate Ar-Rahman (Le Tout Miséricordieux), verset 68, Dieu dit au sujet du Paradis : « On y trouve des fruits, des palmiers, et des grenadiers. » Ibn al-Qayyim explique à ce sujet :

« Les grenades sucrées sont chaudes et humides, bonnes pour l’estomac, elles le renforcent en raison de ce qu’elle contiennent comme constipation légère, et elles sont bonnes pour la gorge, la poitrine et les poumons, de même pour la toux. Leur jus relâche le ventre et nourrit bien le corps. Elles engendrent une chaleur dans l’estomac et une odeur, c’est pourquoi elles sont aphrodisiaques et qu’elles ne conviennent pas à ceux qui souffrent de fièvre. »

Il apparait clairement qu’Ibn Al-Qayyim fait des extrapolations à partir de récits n’indiquant aucune médecine pratiquée par le Prophète et ne mentionnant aucune propriété médicale particulière.

Quelle est la validité des conseils médicaux de cet ouvrage ?

Pour terminer notre analyse sur l’ouvrage d’Ibn Al-Qayyim, certaines remarques me semblent importantes à faire au sujet de la validité des explications et conseils médicaux qu’il contient.

Ibn Al-Qayyim n’avait aucune légitimité médicale mais théologique. Son concept de médecine prophétique d’origine divine n’a eu aucun impact sur le paradigme médical gréco-islamique et les médecins musulmans ont continué à enseigner et à pratiquer la véritable médecine. Pour saisir l’intérêt de cet ouvrage, peut être faudrait-il plutôt s’intéresser aux motivations d’ordre théologique qui ont poussé Ibn Al-Qayyim à faire ce travail.

L’intérêt médical de cet ouvrage est complètement nul aujourd’hui car les explications basées sur la théorie des humeurs sont anachroniques, désuètes et scientifiquement fausses. En effet, cette théorie d’origine grecque selon laquelle la bonne santé réside dans l’équilibre de quatre éléments fondamentaux du corps (air, feu, eau et terre) a été totalement discréditée à la fin du XVIIIe siècle par les découvertes scientifiques ignorées par les médecins gréco-islamiques.

Malgré l’invalidité de son contenu, cet ouvrage continue d’être commercialisé au grand public comme une source de conseils prophétiques pour préserver et améliorer sa santé. Il devrait rester à sa place, c'est-à-dire dans les bibliothèques du patrimoine islamique pour les chercheurs ou étudiants intéressés par Ibn Al-Qayyim et son époque mais aucunement pour en tirer un quelconque intérêt médical.

Quelle conclusion retenir de cette analyse ?

L’étude des sources traditionnelles islamiques précoces ne retrouve aucune trace de médecine prophétique mentionnée par les compagnons ou les épouses du Prophète mais, au contraire, des éléments indiquant que le Prophète avait recours aux médecins.

L’analyse du contenu de l’ouvrage d’Ibn Al-Qayyim révèle que l’essentiel des sources mentionnées sont soit des hadiths considérés faibles et faux que l’on ne peut attribuer théologiquement au Prophète, soit des extrapolations à partir de hadiths considérés authentiques et de versets coraniques n’ayant objectivement aucun rapport avec la médecine. Tout ceci confirme que ce concept de médecine prophétique d’origine divine est bel et bien une construction théologique appuyant sa légitimité sur quelques hadiths anecdotiques mis en relation par Ibn Al-Qayyim avec la médecine grecque.

Il existe bien quelques hadiths considérés authentiques en rapport avec la médecine sans pour autant constituer un paradigme médical cohérent qu’on pourrait désigner par le concept de médecine prophétique.

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Hejer Lemeyth est médecin hospitalier cardiologue et collabore dans le groupe Facebook Le Débat Continu.

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