Points de vue

Harlem : balade urbaine au cœur de la lutte des Noirs américains

Les récits de Bent Battuta

Rédigé par | Vendredi 14 Avril 2017 à 09:20



HARLEM. – La partie nord de Manhattan a toujours constitué l’un de mes lieux incontournables quand j’ai la chance de visiter New York.

Née dans les années 1980, la culture afro-américaine a fait partie intégrante de ma mémoire. Sa musique a bercé mon adolescence, ses personnages mythiques, au rang desquels Malcolm X et Muhammad Ali trônaient, m’ont fait apercevoir le versant noir, tragique et injuste sur lequel reposait le mythe du rêve américain. Harlem a été le meilleur antidote contre l’image parfaite, trompeuse que pouvaient offrir les séries télévisées américaines telles que Beverly Hills et autres…

La fascination qu’exerce Harlem dans mon esprit tient énormément au leader et activiste du mouvement des droits civiques ainsi qu’aux mouvements politiques, culturels, esthétiques de libération des Africains-Américains, dont Harlem a été le berceau et souvent l’épicentre.

Il y a cinq ans, lors de ma première visite, accompagnée de deux proches, nous avions décidé d’aller à la rencontre de ce quartier de New York par bus. À chaque rayon de soleil, les Américains ont la mauvaise habitude d’abuser de l’usage de l’air conditionné. À vous faire regretter l’hiver. Ma partenaire de voyage installée à l’arrière du bus, n’en pouvant plus de grelotter, décide de nous rejoindre quelques sièges devant.

C’est alors que j’entends un homme noir pestiférer dans sa barbe. Il me faut quelques minutes pour que je comprenne médusée de quoi il est question. En changeant de siège, mon amie de type caucasien, blanche quoi, a fait ressurgir dans la tête de son voisin la mémoire de la ségrégation et de la séparation systémique et raciale des hommes et femmes aux États-Unis. Une mémoire de siècles d’oppression, de répression et de déni d’humanité des Blancs à l’égard des Noirs.

Ces dernières années, j’ai souvent repensé à cet épisode. Lors des deux derniers mandats du premier président noir des États-Unis, la question de la race avait ressurgi avec son lot de tragédies donnant naissance à un nouveau mouvement de lutte Black Lives Matter, porté par une génération d’hommes et de femmes qui n’ont pas connu la ségrégation et ont vécu sous la mandature d’un Obama et révèle les malaises grandissants des communautés noires entre les meurtres des policiers et les chiffres ahurissants du taux d’incarcération des hommes noirs (60 % hommes noirs qui ne finissent pas le lycée passent par la case prison, ce chiffre est de 10 % pour les hommes blancs).

Ces dernières semaines, plongée dans les 7 tomes de l’autobiographie de Maya Angelou, poétesse, écrivaine, décédée en 2014, j’avais vu se dessiner les mouvements et grandes figures de la condition des hommes et femmes noires d’Amérique. C’est sous l’inspiration de l’auteure que j’ai entrepris ma balade urbaine à laquelle je vous invite.

Découvrir les noms des rues comme on ouvre les pages d’un livre d’Histoire

Se balader à Harlem, c’est faire l’expérience mémorielle à travers le nom des rues du combat pluriséculaire (et pas encore abouti) de l’égalité pour les Noirs d’Amérique. À Harlem, il faut emprunter les rues comme on ouvre des pages d’un livre d’Histoire et s’arrêter longuement sur le nom des grands axes comme des étapes d’une odyssée historique.

Au nord de Central Park et axe principal de Harlem, on trouve l’avenue Frederick Douglass. Souvent inconnu du grand public Frederick Douglass (1818-1895) fut la plus grande figure du XIXe siècle pour l’abolition de l’esclavage.

Né lui-même esclave, s’étant enfui à l’âge de 20 ans, il rédigea trois œuvres autobiographiques majeures de la littérature américaine sur l’esclavage. Figure incontournable lors de chaque Black History Month (célébrée chaque mois de février depuis 1976), Douglass fut un orateur, un écrivain, un journaliste et alliait à la fois la pensée et l’action politique contre le système esclavagiste américain et toutes les formes d’injustices (il a notamment été défenseur des droits des femmes et des immigrés irlandais).

Sur cet axe, en direction du nord, trône une sculpture en mémoire à Harriet Tubman. Moins connue que Rosa Parks, Harriet Tubman (1820-1913) a hérité du nom de Moïse du peuple noir pour avoir été l’une des instigatrices du Underground Railroad National Movement, qui était un axe ferroviaire emprunté par les esclaves pour s’enfuir des plantations du sud de Virginie et du Maryland. Elle a elle-même effectué de nombreux voyages vers l’État du Maryland pour libérer hommes et femmes.

De 1810 à 1860, on estime à 100 000 hommes et femmes le nombre de personnes qui auraient emprunté cet axe et bénéficié de ce réseau de libération pour les esclaves détenus sur les plantations des États du Sud.

Aussi incontournable que Martin Luther King, l’autre figure des mouvements de lutte pour les droits civiques, à quelques blocks de là on retrouve l’axe Malcolm X.

Perpendiculaire à l’axe Douglass, l’avenue Martin Luther King est l’unique partie visitée par les quelques touristes qui s’aventurent à Harlem. C’est sur cet axe que l’on trouve ce haut temple de la culture afro-américaine : le Apollo Theater où se sont produites les légendes de la musique telles que Billie Holiday, Ella Fitzgerald, Aretha Franklin, James Brown, Marvin Gaye ou encore Prince.

Souvent présentés de façon caricaturale l’un comme un tendre pacifiste, l’autre dans une radicalité extrême, les deux grandes figures assassinées à trois ans de décalage (1965-1968) ont été les boussoles et guides pour la justice pour la communauté noire dans le passé mais aussi continuent aujourd'hui à inspirer la pensée de militants pour la justice sociale et l’égalité entre les peuples aux États-Unis et partout ailleurs.

Témoin et ami de ces deux hommes, James Baldwin, écrivain, témoin et acteur de cette période, reste encore celui qui en parle le mieux dans le documentaire de Raoul Peck « I am not your Negro », bientôt en salles en France.

Les stigmates du ghetto noir, porteur d’une justice et d’une égalité à conquérir

Si Harlem rend hommage aux hommes et femmes qui ont permis la fin de l’esclavage et de la ségrégation de l’Oncle Sam, le ghetto noir continue de porter les stigmates d’une justice et d’une égalité à conquérir. Si les droits civiques ont été acquis, la pauvreté qui touche en premier lieu les personnes de couleur se lit sur les visages pour celui qui s’attarde dans le quartier.

Le jour où je me promène dans Harlem a lieu une présentation dans une librairie alternative d’un nouvel ouvrage académique sur le système carcéral américain. Durant la présentation, les chiffres tombent. Effrayants. Cruels. Aujourd’hui, l’Amérique de Trump tout comme celle d’Obama a plus de Noirs américains en prison que la population entière d’esclaves en 1850. Cinquante ans après la mort de Malcolm X ou de Martin Luther King, les hommes noirs représentent environ 6,5 % de la population mais constituent plus de 40 % des détenus.

De Frederick Douglass à Harriet Tubman, en passant par Matin Luther King et Malcolm X, jusqu’au mouvement des Black Lives Matter, Harlem vient rappeler que le combat pour la justice n’est jamais un état définitif mais est un idéal à atteindre pour chaque génération.

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Samia Hathroubi est déléguée Europe de la Foundation for Ethnic Understanding.



Ancienne professeure d'Histoire-Géographie dans le 9-3 après des études d'Histoire sur les… En savoir plus sur cet auteur