Il est des silences qui ne relèvent plus de la prudence, ni même de la stratégie, mais d’un renoncement. Le silence du chef de l’État face aux propos dégradants visant le maire de Saint-Denis, Bally Bagayoko, et les nouveaux maires originaires d'Afrique subsaharienne n’est pas une absence neutre : il est une note dissonante, une faute politique, et plus encore, une trahison des valeurs mêmes que la République prétend incarner.
Car la République française ne se définit pas seulement par ses lois, mais par une exigence morale : celle de l’égalité entre tous ses enfants, sans distinction, sans hiérarchie, sans relégation. Or, que reste-t-il de cette promesse lorsque, face à certaines formes de racisme, la parole présidentielle se fait rare, distante, presque absente ?
Car la République française ne se définit pas seulement par ses lois, mais par une exigence morale : celle de l’égalité entre tous ses enfants, sans distinction, sans hiérarchie, sans relégation. Or, que reste-t-il de cette promesse lorsque, face à certaines formes de racisme, la parole présidentielle se fait rare, distante, presque absente ?
A force de laisser s’installer ces ambiguïtés, c’est un lien déjà fragile qui se distend davantage
Ce silence, en réalité, parle. Il dit une chose simple et brutale : toutes les indignités ne se valent pas aux yeux du pouvoir. Toutes les blessures ne méritent pas la même reconnaissance. Toutes les populations ne bénéficient pas de la même protection symbolique. Et c’est là que le trouble devient profond, presque vertigineux.
Mais ce silence ne surgit pas de nulle part. Il s’inscrit dans une continuité. Une série de mots, de formules, de saillies qui, au fil des années, ont dessiné un rapport pour le moins ambigu et souvent condescendant à l’égard de l’Afrique et de ses peuples. Faut-il rappeler ces phrases qui ont marqué, blessé, indigné ? Cette remarque sur les Comores, où l’on ne « pêcherait pas que du poisson », insinuation lourde de sous-entendus. Cette séquence au Burkina Faso où, dans un moment resté célèbre, un président africain s’est vu publiquement pris à partie dans une posture jugée humiliante par beaucoup. Ces petites phrases répétées, jamais totalement anodines, toujours révélatrices d’un imaginaire où les populations africaines sont trop souvent renvoyées à une altérité suspecte, problématique, voire inférieure.
Ce n’est pas rien. Et ce n’est pas un hasard. Car les mots d’un chef d’État engagent plus que lui-même : ils dessinent une politique, ils tracent une ligne, ils façonnent une relation. Et à force d’accumuler ces signaux, à force de laisser s’installer ces ambiguïtés, c’est un lien déjà fragile qui se distend davantage.
Aujourd’hui, il faut avoir le courage de le dire : une partie de l’Afrique se détourne. Non pas par caprice, mais par lassitude. Par dignité. Parce que le respect ne se négocie pas, et que les humiliations, même feutrées, finissent toujours par produire leurs effets.
Mais ce silence ne surgit pas de nulle part. Il s’inscrit dans une continuité. Une série de mots, de formules, de saillies qui, au fil des années, ont dessiné un rapport pour le moins ambigu et souvent condescendant à l’égard de l’Afrique et de ses peuples. Faut-il rappeler ces phrases qui ont marqué, blessé, indigné ? Cette remarque sur les Comores, où l’on ne « pêcherait pas que du poisson », insinuation lourde de sous-entendus. Cette séquence au Burkina Faso où, dans un moment resté célèbre, un président africain s’est vu publiquement pris à partie dans une posture jugée humiliante par beaucoup. Ces petites phrases répétées, jamais totalement anodines, toujours révélatrices d’un imaginaire où les populations africaines sont trop souvent renvoyées à une altérité suspecte, problématique, voire inférieure.
Ce n’est pas rien. Et ce n’est pas un hasard. Car les mots d’un chef d’État engagent plus que lui-même : ils dessinent une politique, ils tracent une ligne, ils façonnent une relation. Et à force d’accumuler ces signaux, à force de laisser s’installer ces ambiguïtés, c’est un lien déjà fragile qui se distend davantage.
Aujourd’hui, il faut avoir le courage de le dire : une partie de l’Afrique se détourne. Non pas par caprice, mais par lassitude. Par dignité. Parce que le respect ne se négocie pas, et que les humiliations, même feutrées, finissent toujours par produire leurs effets.
La fabrique d'une République à plusieurs vitesses
Dans ce contexte, le silence face aux manifestations contemporaines de négrophobie n’est pas une anomalie : il devient cohérent. Il prolonge une posture. Il confirme une tendance. Et c’est précisément ce qui le rend plus grave encore.
Lorsque des discours visent l’islamisme ou d’autres menaces perçues contre la République, la réaction est immédiate, ferme, structurée. L’État se dresse, nomme, condamne, agit. Mais lorsque des propos relèvent d’une négrophobie rampante qu’elle touche des enfants d'ascendance africaine, des diasporas ou des responsables politiques issus de ces réalités alors le ton change, ou pire : il disparaît.
Ces deux poids, deux mesures n’est pas anodin. Il institue une hiérarchie dans la lutte contre le racisme. Il fabrique une République à plusieurs vitesses, où certains citoyens voient leur dignité défendue avec vigueur, tandis que d’autres doivent se contenter du silence. Un silence qui, loin d’apaiser, légitime. Car ne pas dire, c’est laisser faire. Ne pas condamner, c’est tolérer. Ne pas nommer, c’est banaliser.
Et dans cette banalisation s’installe un poison lent : celui d’une négrophobie d’État diffuse, insidieuse, qui ne s’affiche pas toujours ouvertement mais qui se nourrit de ces absences répétées. Une négrophobie qui prospère non seulement dans les marges, mais aussi dans les interstices du discours officiel, là où le pouvoir choisit de détourner le regard.
Peut-on imaginer une telle retenue face à d’autres formes de haine, l'antisémitisme par exemple ? Peut-on concevoir que la République garde le silence si des propos équivalents visaient d’autres communautés avec la même violence symbolique ? La réponse est non. Et c’est précisément ce décalage qui interroge, qui choque, qui fracture.
Lorsque des discours visent l’islamisme ou d’autres menaces perçues contre la République, la réaction est immédiate, ferme, structurée. L’État se dresse, nomme, condamne, agit. Mais lorsque des propos relèvent d’une négrophobie rampante qu’elle touche des enfants d'ascendance africaine, des diasporas ou des responsables politiques issus de ces réalités alors le ton change, ou pire : il disparaît.
Ces deux poids, deux mesures n’est pas anodin. Il institue une hiérarchie dans la lutte contre le racisme. Il fabrique une République à plusieurs vitesses, où certains citoyens voient leur dignité défendue avec vigueur, tandis que d’autres doivent se contenter du silence. Un silence qui, loin d’apaiser, légitime. Car ne pas dire, c’est laisser faire. Ne pas condamner, c’est tolérer. Ne pas nommer, c’est banaliser.
Et dans cette banalisation s’installe un poison lent : celui d’une négrophobie d’État diffuse, insidieuse, qui ne s’affiche pas toujours ouvertement mais qui se nourrit de ces absences répétées. Une négrophobie qui prospère non seulement dans les marges, mais aussi dans les interstices du discours officiel, là où le pouvoir choisit de détourner le regard.
Peut-on imaginer une telle retenue face à d’autres formes de haine, l'antisémitisme par exemple ? Peut-on concevoir que la République garde le silence si des propos équivalents visaient d’autres communautés avec la même violence symbolique ? La réponse est non. Et c’est précisément ce décalage qui interroge, qui choque, qui fracture.
Une République qui tolère des angles morts dans la défense de ses principes se renie
Ce n’est pas seulement une question de communication politique. C’est une question de fidélité. Fidélité à l’universalisme républicain. Fidélité à l’égalité. Fidélité à cette idée simple et exigeante que la dignité humaine ne se négocie pas, ne s'hiérarchise pas, ne se fragmente pas selon les contextes ou les intérêts.
En se taisant là où il devrait parler, en s’effaçant là où il devrait incarner, le chef de l’État ne se contente pas de manquer à un devoir : il laisse s’installer l’idée que la République peut trier ses combats. Et ce tri, en lui-même, est une défaite.
Car une République qui tolère des angles morts dans la défense de ses principes est une République qui se renie. Et à force de silences, ce ne sont plus seulement des mots qui manquent ce sont les fondations mêmes du pacte républicain qui se fissurent.
*****
Nassurdine Haidari, ancien élu socialiste de Marseille, est président du Conseil représentatif des associations noires de France (CRAN).
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Et aussi :
Nassurdine Haidari à la tête du CRAN : « Que notre République se tienne debout pour assurer l’égalité des droits de tous »
En se taisant là où il devrait parler, en s’effaçant là où il devrait incarner, le chef de l’État ne se contente pas de manquer à un devoir : il laisse s’installer l’idée que la République peut trier ses combats. Et ce tri, en lui-même, est une défaite.
Car une République qui tolère des angles morts dans la défense de ses principes est une République qui se renie. Et à force de silences, ce ne sont plus seulement des mots qui manquent ce sont les fondations mêmes du pacte républicain qui se fissurent.
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