Monde

Exode des réfugiés : le périple photographique à travers l'Europe

Rédigé par | Mardi 28 Juin 2016 à 11:45

En octobre et en novembre 2015, le photoreporter indépendant Saer Saïd a décidé, par ses propres moyens, de suivre des groupes de réfugiés, principalement syriens, irakiens et afghans, fuyant la guerre et leurs conséquences à la quête d’un avenir meilleur en Europe. De l’île grecque de Lesbos à la « jungle » de Calais, en passant par la difficile traversée de la Hongrie : reportage au cœur d’un dangereux périple pour les exilés.



Le photographe Saer Saïd a suivi des groupes de réfugiés à travers l'Europe en octobre et en novembre 2015. Ici une fillette rencontrée dans les frontières austro-hongroises, octobre 2015. © Saer Saïd
« Je souhaitais avant tout être témoin de l’histoire. » C’est ainsi que le photographe Saer Saïd, qui collabore avec Saphirnews, explique le voyage entrepris en octobre 2015 à la rencontre d’hommes et de femmes qui ont choisi la route de l’exil vers l’Europe. Des « exilés » plutôt que des « migrants » ou des « réfugiés », préfère-t-il dire car il dit être « convaincu que ces termes sont inappropriés. En effet, ces hommes et femmes ont été contraints de quitter leurs terres, leurs familles, leurs racines… Ils viennent de ces pays où l’espoir d’une vie meilleure n’est plus qu’un rêve lointain ».

« Dans les années 1980, alors collégien, des anciens résistants ainsi que des déportés venaient dans les cours d’histoire nous expliquer la Seconde Guerre mondiale. J’ai le souvenir d’une dame qui fut déportée dans les camps de concentration. Elle nous avait montré son matricule sur son avant-bras et nous disait : "Plus jamais ça ! Nous avons fait la paix et construit l’Europe pour vous ! Pour que vous n’ayez pas à voir et à vivre ce que nous avons vécu…" Lorsque la crise migratoire a atteint son apogée en 2015, cette phrase m’était revenue en mémoire : "Plus jamais ça !" », dit-il. L’Europe n’est certes « pas en guerre directement mais elle est impactée par les événements des pays voisins », nous confie Saer Saïd. Il reste marqué, huit mois après, par cette expérience de l’exode qu’il souhaite partager auprès du grand public pour le sensibiliser sur le sort des exilés dont le nombre a battu un triste record en 2015 selon le Haut Commissariat de l'ONU pour les réfugiés (UNHCR).

Exode I : Le chemin de croix vers l'Europe


Traversée quotidienne de la mer Egée entre la Grèce et la Turquie. Lesbos (Grèce), octobre 2015. © Saer Saïd
Fuir la guerre et la misère à tout prix. Pour les réfugiés qui partent depuis la Turquie, l’île grecque de Lesbos est leur première escale… s’ils y parviennent. Dangereuse est la traversée de la mer Egée, véritable cimetière par lequel passent quotidiennement des embarcations de fortune avec hommes, femmes et enfants à bord.

Selon l’Organisation internationale pour les migrations (OIM), 2015 a aussi battu le record du nombre de réfugiés noyés en mer Méditerranée avec 3 771 morts enregistrés (5 350 estimés). 21 % d’entre eux (800 morts) sont morts sur la route depuis l’est de la Méditerranée (contre 1 % seulement en 2014). Malgré tout, toujours selon l’OIM, 850 000 arrivées ont été enregistrées en Grèce en 2015, dont 106 776 pour le seul mois de décembre (3 400 par jour). A peine dix kilomètres séparent les côtes turques des côtes grecques.

Les réfugiés sont pris en charge par les humanitaires dès leurs arrivée. Lesbos (Grèce), octobre 2015. © Saer Saïd
Lors de ce reportage, les traversées se faisaient par centaines chaque semaine. Depuis, les arrivées vers Lesbos se sont réduites drastiquement. L’Union européenne et la Turquie ont en effet signé en mars un accord stipulant que tous les nouveaux migrants considérés comme « irréguliers », qui ont traversé la Turquie vers les îles grecques sont renvoyés en Turquie.

Arrivée d’un bateau pneumatique de nuit avec plus de 40 personnes. Lesbos (Grèce), octobre 2015. © Saer Saïd

Des secouristes ramènent sur les rives un homme tombé à la mer. Lesbos (Grèce), octobre 2015. © Saer Saïd

Traumatisés par la traversée et en hypothermie, les réfugiés craquent et s’effondrent dans les bras des médecins et bénévoles. Lesbos (Grèce), octobre 2015. © Saer Said
De jour comme de nuit, des secouristes veillent pour sauver des personnes tombées de leurs embarcations. Des dizaines d'associations, aidées de nombreux bénévoles et d'habitants, sont présentes sur l'île grecque de Lesbos afin de participer à l'accueil des réfugiés.

Lorsque ces derniers parviennent sains et saufs sur les îles grecques, ce sont souvent des personnes traumatisées par la traversée et en hypothermie que des médecins sont amenés à prendre en charge.

Un enfant trempé, dans une couverture de survie, se réchauffe dans les bras de son père. Lesbos (Grèce), octobre 2015. © Saer Said

Arrivée sous un orage, cette fillette est restée immobile face à la mer le regard perdu à observer l’horizon plus d’une dizaine de minutes. Lesbos (Grèce), octobre 2015. © Saer Said

Une bénévole réconforte et accompagne une dame au camp des premiers soins. Lesbos (Grèce), octobre 2015. © Saer Saïd

Lesbos (Grèce), octobre 2015. © Saer Saïd
Une chaussure échouée sur la plage : des Aylan en nombre - en référence au garçonnet de trois ans retrouvé mort en septembre 2015 sur une plage de Lesbos - ont traversé la mer Egée avec leurs parents et proches...

Embarquement sur un ferry pour le continent. Du port de Mytilène vers le port du Pirée d’Athènes. Lesbos (Grèce), octobre 2015. © Saer Saïd

Embarquement sur un ferry pour le continent. Du port de Mytilène vers celui du Pirée, Athènes. Lesbos (Grèce), octobre 2015.
Après une première prise en charge, les réfugiés sont invités à embarquer sur un ferry pour le continent depuis le port de Mytilène, la principale ville de Lesbos, vers le port du Pirée d’Athènes. Une étape pour les exilés qui ne constitue en rien la fin du périple mais bien le début d'un autre.

Depuis l'entrée en vigueur de l'accord UE-Turquie, ils sont environ 8 500 réfugiés à rester coincés dans les îles grecques - 3 400 à Lesbos - en attente de leur renvoi vers la Turquie. Face à cette situation alarmante, Médecins sans frontières a annoncé le 17 juin son refus de recevoir tout financement de l’UE et de ses Etats membres pour dénoncer la politique migratoire européenne.

Exode II : Sur la route des Balkans

Lors de la fermeture de la frontière avec la Serbie à la mi-septembre 2015, et ce en accord avec la Croatie, l’Autriche et l’Allemagne, la Hongrie a laissé deux points de passage pour canaliser le flux des exilés, nous explique Saer Saïd.

Au sud, se trouve ainsi Zakany : c'est le point le plus proche de la frontière croate. « Lorsqu’il pleut, le chemin est impraticable, la boue arrive jusqu’aux chevilles », affirme le photoreporter. Au nord, se trouve la gare d’Hegyeshalom, distante d'environ trois kilomètres des frontières autrichiennes. Le salut des réfugiés se trouve en effet à Vienne, la Hongrie refusant catégoriquement de les accueillir, quitter à les maltraiter. Le gouvernement de Viktor Orban tient ouvertement un discours xénophobe et islamophobe.

Traversée, sous contrôle policier, de la frontière croato-hongroise à travers des plantations de sapins. Zakany (Hongrie), octobre 2015. © Saer Saïd
Au plus fort de la crise migratoire, entre 5 et 6 000 personnes passaient chaque jour la frontière hongro-croate. Les postes frontières officiels étant interdits aux exilés, le passage se fait à travers les champs et les plantations de sapins pour rejoindre les trains à l’arrêt, près de Zakany.

Avec la crise migratoire, « les routes et les campagnes européennes n’avaient pas connu pareil spectacle de désolation avec des colonnes humaines à perte de vue. Ce flux d’êtres humains, constant et interminable, m’a fait penser à l’exode biblique que l’on voit généralement dans les films mais jamais dans la réalité ».

Embarquement à Zakany, au sud de la Hongrie, à bord de trains réformés, tristement surnommés « les trains à bestiaux ». Direction Hegyeshalom, près des frontières autrichiennes. Zakany (Hongrie), octobre 2015. © Saer Saïd
Dès le passage de la frontière croate qu’ils traversent à pied, les exilés marchent près de 500 mètres jusqu’aux wagons sous bonne escorte policière. L'embarquement à Zakany se fait à bord de trains réformés que les humanitaires ont tristement surnommé « trains à bestiaux ». « Les trains sont vétustes et d’un autre âge, datant sans doute de la période soviétique. Ils semblent avoir été mis en service uniquement pour la circonstance car ils n’ont aucune commodité à bord. Deux toilettes uniquement à bord, en tête et queue de train pour un peu plus de 1 500 personnes par train. J’ai réussi à monter à bord malgré la surveillance policière et j’avoue qu’il m’était impossible de rester plus de dix secondes à l’intérieur à cause de l’odeur nauséabonde qui vous pique le nez dès l’entrée », raconte Saer Saïd.

De jour comme de nuit, les exilés, qui n’ont pas le droit de prendre les trains avec les autres usagers, prennent la direction d'Hegyeshalom, près des frontières autrichiennes. « Toutes les mesures sont prises afin que le trafic des trains de voyageurs "normaux" et des touristes ne soit pas perturbé par l’afflux massif des exilés », précise le photographe.

Des bénévoles distribuent des vivres aux réfugiés. Une fois les portes fermées, ils n’ont plus le droit de descendre du train. Zakany (Hongrie), octobre 2015. © Saer Saïd
« Une fois l’embarquement terminé, le train avance d’une centaine de mètre afin que les bénévoles puissent distribuer des sacs de nourriture et de l’eau pour le trajet qui dure officiellement six heures. En discutant avec les humanitaires et les réfugiés, j’apprends que le train est autorisé à rouler sur le réseau, à condition de ne pas perturber le trafic ferroviaire », poursuit-il. Cependant, le trajet peut durer plus de dix heures lorsque le train est à l'arrêt. Il est formellement interdit de s’en approcher du train lors de l’embarquement comme il est interdit d'en descendre une fois à l'intérieur...

Des enfants essayent difficilement de récupérer des colis alimentaires distribués par les humanitaires. Zakany (Hongrie), octobre 2015.
« En voyant ces convois de trains remplis d’hommes et de femmes à qui l’on interdisait toute descente du train avant son arrivée, je n’ai pu m’empêcher de penser à ce que fut le chaos durant la guerre de 1939-1945. A l’école, les manuels d’histoire nous montraient les images de l’exode des populations européennes ; enfant, il ne s’agissait pour moi que d’un simple cours d’histoire. Vivre la réalité et être témoin de cette tragédie est tout autre. Qui pouvait prédire qu’en 2015, un autre exode se reproduirait ? »

Traversée sous escorte policière du village hongrois d’Hegyeshalom. Hegyeshalom (Hongrie), octobre 2015. © Saer Saïd
Hegyeshalom est un petit village de 3 500 habitants. Au plus fort de la crise, « chaque train déversait entre 1 300 à 2 000 exilés selon les convois. Une scène irréelle ». L’arrivée en gare se fait également sous contrôle strict de la police qui encadre et surveille les exilés. Une seule route leur est ouverte pour les faire traverser le village et les emmener sur les bords d’une route nationale jusqu’à la frontière autrichienne.

Trois kilomètres de marche pour rejoindre la frontière autrichienne. Hegyeshalom (Hongrie), octobre 2015. © Saer Saïd

Direction la frontière autrichienne où des bus attendent pour les transférer à Vienne. Hegyeshalom (Hongrie), octobre 2015.
Direction l’Autriche : ce sont trois kilomètres à pied depuis la gare de Hegyeshalom que les exilés doivent effectuer.

En 2015, Vienne a accueilli près de 100 000 réfugiés sur son territoire. Depuis quelques mois, le ton s'est durci côté autrichien où l'extrême droite s'est considérablement renforcée. Début juin 2016, le ministre des Affaires étrangères a proposé l'ouverture de centres de rétention dans des îles méditerranéennes afin d'endiguer l'afflux des réfugiés vers l'Ouest.

Regard très expressif et troublant de cette fillette lors de l’attente du départ pour Vienne. Frontières austro-hongroises, octobre 2015. © Saer Saïd

Lors de la halte autorisée avant le passage coté autrichien, une Afghane essaie de panser ses pieds meurtris par la marche. Frontières austro-hongroises, octobre 2015. © Saer Saïd
A l'arrivée à la frontière, une halte d’une trentaine de minutes est autorisée avant le passage en Autriche. C'est là que les réfugiés sont pris en charge par la Croix Rouge hongroise. Des médecins et des bénévoles leur apportent soutien, aide et réconfort.

Durant ce laps de temps, Saer Saïd croise le regard d'une fillette lors de l'attente des bus, le regard expressif et troublant. Son voyage fut des plus longs et éprouvants... Une fois installés dans les bus, le soulagement se lit dans les visages des réfugiés. Le parcours du combattant n'est pas achevé pour autant mais le plus dur est probablement derrière eux.

Dans le bus pour Vienne, épuisés mais soulagés. Le plus dur semble être passé. Frontières austro-hongroises, octobre 2015. © Saer Saïd

Exode III : Dans les camps de Calais

« Durant ce voyage, j’ai croisé beaucoup de monde venant de tout horizon, des hommes et des femmes qui se sont exilés avec leurs familles pour fuir la guerre. Ils ont tout laissé et abandonné derrière eux dans l’espoir d’une vie meilleure. Ils risquent leur vie dans un périple qui semble dater d’un autre âge. » Après Lesbos et la Hongrie, c'est dans le nord de la France que Saer Saïd s'est rendu à la rencontre d'autres réfugiés pour qui Calais, mal nommé « la jungle », n'est qu'un point de chute dans l'espoir de rallier la Grande-Bretagne. Mais face à la trop longue attente, la désillusion peut être cruelle.

La « jungle » à Calais. Calais, novembre 2015. © Saer Saïd

La « jungle » en hiver. Les sols imbibés n’absorbent plus l’eau. Calais, novembre 2015. © Saer Saïd

Des journées de solitude à penser à sa famille restée au pays et à rêver de la Grande-Bretagne. Calais, novembre 2015. © Saer Saïd

Taieb, Soudanais, dans la « jungle » depuis plus de six mois. © Saer Saïd
Taieb, Soudanais, est à Calais depuis plus de six mois. L’Angleterre est devenue sa seule raison d’être. Dans sa solitude, petit à petit, cette obsession le ronge et le détruit de l’intérieur.

Des réfugiés irakiens de la « jungle » préparent leur petit-déjeuner. Calais, novembre 2015. © Saer Saïd
Les semaines et les mois passant, la vie s'organise tant bien que mal dans les camps, où vivent environ 4 500 personnes selon les estimations de la préfecture du Pas-de-Calais annoncées le 23 juin.

Face à la précarité, les ONG s'activent, à l'instar du Secours islamique France (SIF) qui organise des distributions de colis alimentaires dans la zone depuis 2015. Médecins du Monde, le Secours Catholique et Solidarités International figurent aussi parmi les ONG à l'oeuvre. Des photos du périple des réfugiés, prises par Saer Saïd, ont été présentés au public lors d'une soirée caritative organisée par le SIF samedi 25 juin en région parisienne.

Un dessin signé de l'artiste Banksy qui rappelle que Steve Jobs était le fils d'un migrant syrien. Calais, novembre 2015. © Saer Saïd
L'artiste Banksy, qui ne cache pas son soutien aux migrants de Calais, a mis en scène Steve Jobs, un vieux Mac à la main et baluchon sur l'épaule, rappelant que le fondateur d'Apple était le fils d'un migrant syrien. Lorsque Saer Saïd a pris la photo en novembre 2015, le tag « London calling » avait été ajouté sur le mur, en référence aux aspirations des réfugiés de Calais.




Rédactrice en chef de Saphirnews En savoir plus sur cet auteur