Points de vue

En finir avec la démocratie française

Rédigé par Sofiane Meziani | Vendredi 8 Avril 2016 à 11:00



Pourquoi s’obstiner à croire en la démocratie quand on sait avec force aujourd’hui qu’il s’agit, au fond, d’un régime de domination impersonnelle qui installe le peuple dans une nouvelle forme de servitude, certes plus raffinée mais non moins dangereuse ? Pourquoi s’obstiner à voter, à gauche ou à droite, quand on sait que l’alternance gauche/droite n’est rien d’autre qu’une garde alternée du pouvoir tyrannique de l’économie ? La France a d’ailleurs connu, ces dernières années, des taux records « d’abstention » aux élections locales et nationales, annonçant ainsi la fin d’un système, un système en ruine qui se montre de plus en plus incapable de relever les véritables défis de la société tels que le chômage et l’éducation. Ce phénomène de dépolitisation, qui résulte d’un mélange de désillusion et d’individualisme, est une conséquence inéluctable de la démocratie ou de cette machine à fabriquer des incapables.

Fin de l’histoire ou de la démocratie ?

On connaît la fameuse thèse hégélienne du philosophe américain, Francis Fukuyama, qui postulait que le consensus autour de la démocratie libérale, après tant de combats idéologiques, signerait la fin de l’histoire. Cependant, quand on est face aux crises politiques de plus en plus aiguës qui affectent notre société, on est en droit de se demander si le régime démocratique est le système le plus abouti. Plus encore, si la démocratie n’est pas au demeurant qu’une nouvelle forme de tyrannie, plus délectable, qui s’exerce par la voix de « l’opinion publique » en vue d’une uniformisation lucrative de la société. Ne sommes-nous pas en train de nous reposer sur nos lauriers en prétendant que la démocratie libérale est la plus parfaite invention politique de l’homme ? Ne sommes-nous pas en train de leurrer le monde en faisant du système démocratique le modèle idéal à suivre ? Le devoir d’autocritique s’impose…

Prétendre qu’on a atteint le sommet de la liberté et de l’autonomie absolue de la conscience avec la démocratie libérale, c’est non seulement s’illusionner sur un régime intrinsèquement pernicieux, mais aussi signer la défaite de la pensée politique. En effet, l’incapacité de nos leaders politiques à définir une vision nouvelle de la société témoigne d’une véritable et inquiétante crise de la pensée et signe, par conséquent, l’agonie d’un système dont la médiocrité intellectuelle a hissé au sommet de l’État Manuel Valls. A un journaliste qui lui demandait si la politique de François Hollande ne penchait pas vers la version de Hobbes (sécuritaire) plutôt que vers celle de Rousseau (libérale), le philosophe Marcel Gauchet répondit : « Ce serait faire trop d’honneur à Hollande que de supposer chez lui une connaissance quelconque de la pensée de Hobbes et de Rousseau. »

Etant terriblement incapables de penser et de bâtir, ce serait en effet faire trop d’honneur à des responsables politiques incompétents qui se bousculent de manière risible et pathétique sur les réseaux sociaux. Ces derniers, en effet, ont réduit la politique à la sollicitation des humeurs passagères et volatiles du peuple, car inaptes à développer un projet de vivre ensemble, au-delà des échéances électorales qui scandent l’univers hexagonal.

Manuel Valls en est un parfait exemple et illustre avec éloquence la médiocrité intellectuelle qui touche le système français. Il ne mérite aucunement que l’on prenne au sérieux sa comédie politique lorsqu’il durcit faussement le ton sur des sujets hautement importants en jouant risiblement la carte de l’autorité à des fins purement électoralistes. Il ferait, sans doute, un bon président en « médiocratie ». Et s’il accède au fauteuil de l'Elysée, c’est que la France aura atteint le paroxysme de la médiocrité. La plupart des partis politiques ont fait de la démagogie leur fonds de commerce et du populisme leur profession. A défaut d’idées-force, on crée des boucs-émissaires, en suscitant les passions les plus négatives au sein de la masse. Nos représentants sont certes de fins stratèges, mais de risibles visionnaires. Et quand la médiocrité est au pouvoir, il ne faut pas s’étonner de la dépolitisation de la société et, par conséquent, du déclin de l’appareil politique.

Le triomphe de l’individualisme

Une autre chose, en plus de l’incompétence des leaders politiques, menace la démocratie d’extinction. Un phénomène nouveau va apparaître avec l’avènement des démocraties modernes : l’individualisme. Ce sentiment s’acquiert avec les mœurs démocratiques et pousse l’individu à se replier sur lui-même pour se procurer de petits plaisirs dont il s’emplit l’âme. Il est comme étranger au destin des autres et de sa société et le monde, à ses yeux, se réduit à sa propre sphère privée. Ce sentiment individualiste va de ce fait empêcher l’être de devenir citoyen et de prendre part activement à la vie en société car son intérêt privé passe avant l’intérêt général.

En effet, le rapport entre « représentant » et « représenté » dans notre régime démocratique modifie structurellement la nature de la citoyenneté : le citoyen n’est ainsi plus un membre actif de la société mais un agent oisif de ses propres intérêts. En déléguant le pouvoir à un représentant, le représenté se dépassionne de la chose publique, il devient insensible au fait politique. C’est d’ailleurs en ce sens que Rousseau affirme avec lucidité : « Ils nomment des députés et restent chez eux. A force de paresse et d’argent, ils ont enfin des soldats pour asservir la patrie et des représentants pour la vendre. » La démocratie a fabriqué, naturellement, des consommateurs passifs d’images politiques, repliés sur eux-mêmes, leurs goûts et leurs dégoûts, se contentant de vivre au rythme des soldes.

Peut-on encore parler de démocratie quand la société n’est plus un ensemble de citoyens sensibles à la chose publique, mais un agrégat d’individus préoccupés par des intérêts privés ? La démocratie a fabriqué une société atomisée où chacun semble s’être confortablement installé dans son univers personnel, adhérant sans résistance aucune à la corruption quasi-institutionnalisée du système en échange d’un confort purement matériel. Un individu, lorsqu’il n’est rien d’autre qu’un individu, est dangereux et nocif pour la société.

Ce délitement du lien social fait naturellement le lit d’un nouveau despotisme politique. Mais il ne s’agit plus d’une puissance coercitive qui assujettit le peuple par la violence physique, à l’instar des régimes totalitaires, mais d’une force douce et impersonnelle qui installe délicatement la masse dans une servitude de plus en plus volontaire en étouffant en elle toute forme de résistance et de conscience critique par un surplus de commodité matérielle. En d’autres termes, on installe soigneusement l’individu dans les illusions les plus aveuglantes de la consommation afin de neutraliser en lui toute forme de révolte ou d’opposition. Véritable stratégie de distraction massive…

Au fond, la « démocratie » est un simple mot couvrant nos désirs passifs de confort, et masque un consentement à la société telle qu’elle est pourvue. Le mécanisme la régissant offre au citoyen une autorité plus consensuelle et lui permette de participer naïvement à la corruption réglée sans avoir à le savoir. Comme l’a remarqué Tocqueville en fin observateur du système démocratique américain, le goût pour le bien-être matériel est l’un des effets majeurs des démocraties modernes.

La dictature de l’opinion publique

Par ailleurs, la démocratie sécrète une violence d’un genre inédit, une violence qui ne dit pas son nom, celle du règne de « l’opinion publique ». Il nous faut donc prendre conscience de cette barbarie inhérente à la démocratie qui semble porter en elle les germes d’un despotisme qui peut revêtir diverses formes sous couvert de liberté. La puissance de l’opinion publique agit de l’intérieur et gagne les esprits sous le mode de la liberté en vue de modeler les consciences et de façonner des citoyens dociles. C’est une nouvelle forme de tyrannie, plus dangereuse, car moins perceptible.

En effet, personne ne peut nier que, dans une démocratie, c’est la majorité qui a le dernier mot et à qui doit revenir le pouvoir. C’est précisément ce rapport entre pouvoir et majorité qui, aux yeux de Tocqueville, pose problème. Ce dernier y voit un absolutisme qui soumet l’opposition à l’avis de l’opinion publique, comme fut-ce le cas pour l’anthropologue Emmanuel Todd qui a subi un matraquage médiatique suite à sa position critique sur la mise en scène de l’unité nationale du 11 janvier 2015 au lendemain des attentats de Charlie Hebdo : « Tant que la majorité est douteuse, affirme Tocqueville, on parle ; mais dès qu’elle s’est irrévocablement prononcée, chacun se tait, et amis comme ennemis semblent alors s’attacher de concert à son char. »

Chaque fois, en effet, que la majorité, ou l’opinion publique, adopte un point de vue, elle ne laisse plus aucune place à la contradiction. Son pouvoir absolu peut aller jusqu’à étouffer la liberté d’opinion en produisant une pensée unique avec ses forteresses et ses chiens de garde. C’est l’opinion publique qui impose le cadre, le ton et les termes du débat. Elle circonscrit un champ de réflexion, à l’intérieur duquel le citoyen est libre de s’exprimer et de débattre ; sitôt qu’il en sort, il est banni et désigné à la vindicte publique ! L’intellectuel Tariq Ramadan, référence incontournable de l’islam contemporain, en fait l’expérience depuis plusieurs années en se voyant interdire la parole sous prétexte d’un double discours qui n’existe que dans la surdité de ses détracteurs.

Une dangereuse stratégie de neutralisation de la conscience critique

Le débat et la contradiction ne sont possibles que dans le cadre conventionnel tracé par une caste médiatico-politique dominant la vie publique. On ne saurait trouver les raisons de la crétinisation de notre société ailleurs que dans cette tyrannie du conformisme. On assiste, autrement dit, à une dangereuse stratégie de neutralisation de la conscience critique en vue d’uniformiser la société et ainsi rendre la masse plus maniable.

D’ailleurs, l’égalitarisme sur lequel repose notre système démocratique vise à niveler la société par le bas, à effacer toutes les différences, toute forme d’altérité, au point de ne plus distinguer l’homme de la femme, pour favoriser l’éducation de masse et ainsi créer une hégémonie sociale rentable politiquement et économiquement. Notre démocratie égalitariste est une usine à fabriquer de la médiocrité. Il est, en effet, dans la nature de la démocratie, par la puissance et la tyrannie de l’opinion publique, de transformer les citoyens en un troupeau électoral, en une masse anonyme malléable qui se contente d’applaudir au show démagogique des politiciens.

Un système qui se borne à mettre en scène le spectacle de son unité sociale plutôt que de s’illustrer par sa pluralité, qui met l’accent sur la concorde plutôt que sur la diversité, est tout sauf un régime qui défend et promeut la liberté.

Concluons. Il ne s’agit plus de savoir s’il faut voter à gauche ou à droite dans un système voué à l’échec. Il est plutôt question désormais de définir un nouveau rapport dynamique entre gouvernés et gouvernants, pour qu’une coexistence active et créatrice soit enfin possible. Pour ce faire, il nous faut développer une vision nouvelle de la société affranchie des idéologies obsolètes du passé en revitalisant la pensée politique. C’est un défi majeur. Car la démocratie, nous semble-t-il, n’a pas été en mesure de relever le défi du vivre ensemble, et touche sans doute à sa fin ; mais l’Histoire n’a pas dit son dernier mot. C’est un chant d’optimisme.