Société

Avec l’ENAM, le recrutement des aumôniers militaires du culte musulman se professionnalise

Rédigé par | Jeudi 26 Décembre 2019 à 12:10

Les futurs aumôniers militaires du culte musulman bénéficieront dès septembre 2020 d’une formation à la toute nouvelle Ecole nationale de l’aumônerie militaire (ENAM). Cette initiative, portée par l'aumônerie militaire musulmane, vise à « créer un parcours de recrutement unique » de qualité pour les cadres religieux musulmans œuvrant au sein des forces armées françaises. Abdelkader Arbi nous dévoile en exclusivité le contenu et les objectifs de cette formation à un métier qui recrute.



C’est dans son bureau au Fort militaire de Vincennes que l’aumônier militaire en chef du culte musulman, Abdelkader Arbi, et des membres de son équipe nous reçoit, en ce mois de décembre, pour nous présenter, en exclusivité, une initiative en propre qui fait la fierté de l’aumônerie musulmane des armées : l’Ecole nationale de l’aumônerie militaire (ENAM).

C’est désormais au travers de ce centre de formation que s’opèrera la formation des futurs aumôniers militaires du culte musulman, représentant de ce fait « une nouvelle étape dans la professionnalisation de l’aumônerie ».

Un emploi dès la sortie de la formation

L’ENAM est « la concrétisation d’un projet qui a muri » après « deux ans de réflexion » et « qui va prendre forme dans le courant de l’année 2020 », indique Abdelkader Arbi, qui souligne d’emblée « le caractère privé de la démarche » – les pouvoirs publics ne prenant aucune formation à dimension religieuse en charge – mais « néanmoins approuvé par le ministère des Armées », son ministère de tutelle. « Il a fallu nous assurer de la bienveillance des pouvoirs publics avant de concevoir le projet. (…) Nous avons maintenant l’assentiment et la reconnaissance d’une volonté pour nous de parfaire notre cursus de recrutement des futurs aumôniers », indique-t-il.

Pour Abdelkader Arbi et son équipe, tout était à construire, le culte musulman français n’étant aujourd’hui pas doté de structures organisationnelles telles qu’en possèdent les autres cultes catholique, protestant et israélite. S’inspirer des formations dispensées par leurs homologues fut donc impossible, « même si nos métiers ont une base commune ».

C’est donc une formation diplômante, organisée dès septembre 2020 sur un cycle de trois ans et accessible après le bac dès l’âge de 18 ans,* qui a été bâtie sur mesure avec un avantage certain pour les étudiants admis : « 100 % des futurs aumôniers seront forcément recrutés à l’issue de la formation. »

Quatre candidats pourront être sélectionnés chaque année. Très peu, nous dira-t-on ? Ce chiffre tient compte de la répartition des aumôniers militaires selon les effectifs autorisés. A l’horizon de la première promotion, fin 2022, l’aumônerie militaire du culte musulman comptera jusqu’à 42 postes contre 38 aujourd’hui. Plusieurs remplacements faisant suite à des départs en retraite sont également prévus les prochaines années.

Une formation unique pour un métier atypique

« Nous ne souhaitions pas prendre le même cheminement de recrutement habituel » des aumôniers militaires musulmans, au travers « des candidatures spontanées ou des connaissances dans les réseaux des uns et des autres », affirme Abdelkader Arbi. Désormais, « leur recrutement passe forcément par ce séminaire de formation, sanctionné par un diplôme ».

A cette fin, l’ENAM, structurée à ce jour sous la forme d’une association de loi 1901, a développé un partenariat avec l’Ecole pratique des hautes études (EPHE) pour la délivrance d’un DE Etudes islamiques visant à initier le grand public à l’islamologie ainsi qu'avec l’Institut européen en sciences des religions (IESR-EPHE) pour la délivrance du DU République et Religions. Le choix s'est naturellement porté sur eux car « leur savoir-faire est plus que précieux », nous assure-t-on.

Une théologie avant tout appliquée et pratique

Quid de la formation théologique ? « Nous l’avons confié à nous-mêmes », assume Abdelkader Arbi, car « le métier d’aumônier militaire est très particulier et l’offre de formation actuelle des cadres religieux (musulmans) ne correspond pas aux spécificités et aux besoins de cadres religieux qui partent plusieurs mois en opération extérieure, qui sont amenés à être projetés dans des théâtres de guerre et à être confrontés aux risques de la mort… Avec de telles conditions de travail et de vie, nous n’avons donc pas le choix d’être en capacité de construire nous-mêmes cette formation théologique pour qu’elle soit complètement adaptée à l’exercice du métier d’aumônier dans les conditions militaires ».

« Nous sommes dans une forme de théologie appliquée. Nous avons les ressources à l’intérieur même de l’aumônerie du fait de l’expérience que nous avons acquise au bout de 15 années. Nous savons ce dont nous avons besoin », déclare Abdelkader Arbi.

Une formation à forte teneur académique et professionnelle

Le cursus de l’ENAM se répartit suivant un ratio de 80 % d’enseignement académique et pratique, comprenant en sus des formations militaires, et 20 % d’enseignement théologique. « La formation théologique paraît minoritaire mais elle est suffisante pour exercer le métier d’aumônier militaire », assure l’aumônier en chef, pour qui « les attributions du métier font que le futur aumônier a davantage besoin de formation profane que théologique ».

« Nous allons plutôt donner aux aumôniers la capacité d’aller chercher l’information, de l’analyser et de la transposer dans son contexte (…) afin qu’ils soient formés à l’écoute active. C’est un conseiller au commandement, il est donc censé être en posture de conseil, être en capacité d’analyse critique, de formuler des conseils qui ne soit pas forcément théologique, au bénéfice des forces », ajoute l’aumônier en chef.

Ainsi, pour parfaire son cursus et être opérationnel dès la sortie de la formation, l’étudiant devra effectuer des stages pratiques chaque année (30 jours la première année, 60 jours la deuxième année, jusqu’à trois mois la dernière année, conclue par un mémoire de fin d’études), qui seront réalisés sur leur temps de réserve avec des aumôniers en poste. Une formation militaire initiale dispensée par le ministère des Armées sera aussi donnée.

L’ENAM agira comme un centre de formation initiale pour les futurs aumôniers – quatre étudiants chaque année qui auront le statut d’aumôniers réservistes durant leur cursus – mais servira aussi de centre de formation continu pour les aumôniers en activité car « l’idée est d’homogénéiser par le haut l’ensemble des niveaux de formation et des compétences des aumôniers ».

Un effort d'investissement conséquent qui paye

Le budget de fonctionnement de l’ENAM est évalué à 250 000 € sur trois ans, qui devrait pouvoir être assuré en grande partie avec le soutien de la Fondation de l’islam de France (FIF). Tout soutien financier sera bienvenu, à l’exception de ceux provenant d’organisations étrangères, signale-t-on.

A noter, une telle formation n’a rien de gratuite puisque les étudiants sont également mis à contribution : une convention de réversion ayant été signée avec l’EPHE, la formation leur en coûtera au total, sur les trois ans, 1 500 € (soit 500 € par an). « Nous ne pouvons pas appliquer un tarif excessif mais l’engagement financier est suffisamment important pour que les étudiants s’engagent avec nous sur une formation qui garantit un emploi à la clé », rappelle-t-on.

L’aumônier militaire débutant sa carrière dispose d’un salaire de base fixé à environ 1 900 €, hors parts variables qui s’ajoutent selon la composition de sa cellule familiale, de sa montée en responsabilité au sein de l’aumônerie et de son ancienneté.

Avant, il faudra bûcher ! Le rythme de la formation à l’ENAM, en présentiel, est assez soutenu (600 heures sur trois ans) mais une partie du cursus va être « adaptée à des actifs, avec des cours du soir » afin de « leur laisser la possibilité de poursuivre leurs activités professionnelles en parallèle ». La mobilité géographique demeure toutefois un prérequis à l’exercice du travail d’aumônier militaire qui doit être disposé à être « mutable et projetable ».

« Un aumônier militaire doit toujours être prêt à partir. Entre 15 et 20 d’entre nous partent chaque année sur les cinq théâtres d’opérations extérieures (en Côte d'Ivoire, à Djibouti, au Liban, au Mali et au Tchad, ndlr) pour pouvoir véritablement exercer son métier qui est celui d’accompagner les troupes et d’apporter un soutien moral et spirituel aux militaires qui en ressentent le besoin », insiste Abdelkader Arbi.

« Malheureusement, trop souvent, on réfléchit l’organisation de l’islam de France dans les moments tragiques, pour répondre à des injonctions de la société. Je me refuse à cela. Nous n’agissons pas sous le coup d’injonctions qui nous pousseraient à créer cette formation », insiste-t-il. « Notre projet a cette particularité qu’il s’inscrit dans une démarche d’expression d’un besoin après un retour d’expérience. Il nous importe de cadrer les choses tant qu’on peut le faire, dans le calme et la sérénité. »

Avec l’ENAM, l’aumônerie militaire du culte musulman espère susciter des vocations. Les candidats à cette formation ont jusqu’à fin janvier 2020 pour déposer leurs candidatures à l’adresse recrutement.enam@gmail.com.

* La formation est ouverte à toutes les personnes, hommes et femmes, de nationalité française et titulaires du baccalauréat, sous condition d’un passage favorable à l’aptitude médicale et à l’enquête administrative, « de manière à être en adéquation avec les critères de recrutement au ministère des Armées » qui sont « les mêmes pour tous les cultes », nous précise l’aumônerie.

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Rédactrice en chef de Saphirnews En savoir plus sur cet auteur