Cinéma, DVD

Athena : le choc des images sans le poids des mots

Rédigé par | Jeudi 29 Septembre 2022 à 16:30



© Athena / Netflix
Athena, réalisé par Romain Gavras et co-scénarisé avec Ladj Ly, ne laisse personne indiffèrent depuis sa sortie sur la plateforme Netflix vendredi 23 septembre. Il nous donne à voir une cité fictive en France nommée « Athena » et qui s’embrase suite à la bavure présumée de policiers ayant entraîné la mort d’Idir, un enfant de 13 ans. Les trois frères restants prendront des chemins différents selon leurs codes de valeurs propres, sur fond d’affrontements violents entre forces de l’ordre et ceux qui réclament vengeance.

Fatum, mektoub… ce qui est bien dans la tragédie, c’est que tout est écrit à l’avance. Donc spoiler n’est pas si grave. L’important ici n’est pas l’atterrissage mais la chute. Ou la montée pour certains. Qu’importe le sens de la verticalité, cette dernière est tout simplement vertigineuse.

La forme est absolument impressionnante. Elle nous laisse en apnée pendant les 97 minutes du film, nous plongeant non pas dans les profondeurs du grand bleu de la zen attitude mais, caméra au poing, dans les couloirs sans fin d’un labyrinthe sur dalle en surchauffe. Le plan tout simplement fantastique des CRS munis de leurs boucliers en polycarbonate thermoformé transparent, déployés telle une légion macédonienne prête à sécuriser un Alexandre le Grand en parant aux attaques qui explosent en une myriade de couleurs, nous coupe le souffle.

On lira la dédicace faite, dans la séquence en fin de film, à feu DJ Mehdi, qui a perdu la vie en 2011 à cause d’une rupture absurde de mezzanine en plexiglass entrainant sa chute mortelle. On ne peut s’empêcher de faire le lien. La conquête fulgurante de la carte et de ses territoires de platines déjà bien entamée qu’il est déjà appelé par son Créateur. Mektoub !

Mais là, il n’y avait pas d’Alexandre le Grand. Juste des CRS pris au piège par la ruse de Karim (rôle tenu Sami Slimane, véritable révélation du film), l’un des frères dont l’apparence va progressivement prendre l’allure d’un Christ ayant abandonné l’amour tellement rongé par la douleur et le désir de vengeance. Une ruse peut en cacher une autre. L’ultime ruse bien imbriquée comme une poupée russe induit tout le monde en erreur. Elle est l’œuvre de militants de l’extrême droite qui ont tout intérêt à créer les conditions d’« ensauvagement » des quartiers. L’art de la guerre ne s’accorde pas avec la sagesse attribuée à la déesse Athéna.

Un film qui reflète une atmosphère fantasmée des cités

Certains y verront une réponse du berger à la bergère au film BAC Nord. D’autres le négatif du clip « C’est la vie » de Cheb Khaled, avec plus de fumigènes et l’ange de la mort en bonus. Athena ne se veut pas un documentaire sociologique comme s’en défend le réalisateur mais une œuvre fictionnelle avec tout ce que les auteurs de création artistique peuvent s’autoriser. Romain Gavras, c’est l’ultra-violence. Il est dommage que le peu d’œuvres honnêtes qui mettent les quartiers au-devant de la scène appuient trop souvent sur une atmosphère fantasmée des cités aussi rude que l’âpreté que renvoie un four, c’est-à-dire un point de vente massif de vente de produits narcotiques dans une cité.

Exit les femmes, les relations amicales, les rivalités entre voisins pour ne pas tomber dans l’angélisme non plus. D’ailleurs, le nom du film Athena a une ressemblance phonique troublante avec « aghtenaaaa », vocable que des choufs, souvent des jeunes mineurs issus du sous-prolétariat du trafic de stupéfiant, crient dans certaines places pour alerter les vendeurs lors d’une descente des forces de l’ordre dans la cité. Peu de dialogue mais beaucoup d’onomatopées vociférées par des masses de corps que le photographe Sebastião Salgado aurait pu capturer avec son objectif. Où sont donc passés les dialogues qui impriment la tragédie d’Antigone ?

Des questions sévères mais légitimes à poser

Nous sommes ici très loin de La Haine ou de L’Esquive, sur un autre registre de la banlieue. Le manque de films sur les quartiers est si immense qu’il est tentant de demander aux rares films dotés en France d’un budget convenable (35 millions d’euros, selon Radio France) de répondre à toutes les frustrations.

Comment la jeunesse des quartiers populaires qui va tranquillement chaque jour au collège de leur quartier avant de taper le ballon au skatepark va-t-elle interpréter le pétage de plomb du frère militaire – campé par l’intense Dali Benssalah – servant le drapeau tricolore ? Et que doivent penser toutes les énergies citoyennes à l’œuvre au quotidien pour réconcilier les jeunes des territoires fragilisés avec les forces de l’ordre ?

Ces questions sévères mais légitimes qui émergent en France indiquent certainement que nous sommes trop proches du sujet pour regarder ce film comme nous aurions pu voir un Rambo dans les années 1980, c’est-à-dire un super film de divertissement sans y mettre trop de sérieux. D’ailleurs, le film remporte un plus grand succès à l’international. Souhaitons que ce ne soit pas le seul ticket d’investissement de Netflix France sur un sujet ayant pour lieu d’action les quartiers populaires. Il y a tant d’autres histoires à porter à l’écran pour le plaisir des téléspectateurs français et du monde entier, sans sombrer dans la testostérone gratuite.

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