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Société

Valentine Zuber : « Pour une expression pacifiée du pluralisme de nos sociétés modernes »

Rédigé par | Jeudi 7 Avril 2016

Directrice d’études à l’École pratiques des hautes études (EPHE), sociologue et historienne spécialiste de la laïcité et des droits de l’homme, Valentine Zuber organise des séminaires de recherche depuis six ans au Collège des Bernardins, en partenariat avec la Fondation Abdul-Aziz Al Saoud pour les études islamiques et les sciences humaines. Le 8 avril se tient un colloque qui vient clore deux ans de séminaire sur la formation et la transmission du religieux en Méditerranée. Interview.



« Le rôle du chercheur est vital et nécessaire », souligne Valentine Zuber, directrice d’études à l’EPHE. « Il donne des clés utiles pour comprendre certains faits désagréables et, sans chercher à les excuser, donner les moyens de les corriger. »
« Le rôle du chercheur est vital et nécessaire », souligne Valentine Zuber, directrice d’études à l’EPHE. « Il donne des clés utiles pour comprendre certains faits désagréables et, sans chercher à les excuser, donner les moyens de les corriger. »

Le séminaire de recherche « À l’école du religieux » que vous avez organisé a-t-il montré des failles dans la transmission, avec pour conséquence une certaine inculture religieuse dans nos sociétés ?

Valentine Zuber : Oui, ce séminaire, en permettant de procéder à la comparaison des différentes politiques de transmission du religieux dans les sociétés méditerranéennes, que ce soit d’un point de vue confessionnel ou d’un point de vue culturel, a pu confirmer la différence des approches selon les pays et les sociétés considérées.

Nous avons pu mieux discerner les obstacles qu’il reste à affronter et qui découlent en partie de la méconnaissance de la tradition religieuse de l’autre : au nord de la Méditerranée, une prise en compte plus respectueuse du phénomène religieux dans le fonctionnement des sociétés pluralistes ; au Sud, une nécessaire ouverture politique et sociale à la légitimité de la différence religieuse et une plus juste compréhension de l’égalité citoyenne, quelle que soit l’appartenance religieuse de la personne.

Que pourrait-on préconiser pour lever cette inculture, de sa propre religion mais aussi des religions autres que la sienne ?

Valentine Zuber : Il faut encourager le questionnement, la mise en perspective, la comparaison entre les différentes solutions adoptées par les sociétés géographiquement proches, mais marquées par des histoires religieuses ou civiles parfois très conflictuelles.

Nous ne pouvons plus vivre comme si nous étions isolés les uns des autres, protégés par nos frontières politiques ou identitaires. Ces approches respectueuses mais non complaisantes des différences, qui tendent à nous éloigner les uns des autres, peuvent seules permettre de renouveler le dialogue et de trouver un terrain d’entente mieux pacifié.

Vos séminaires étudient les dynamiques religieuses dans l’aire méditerranéenne. En réinscrivant « intellectuellement » la France dans le bassin méditerranéen, est-ce une façon de rompre l’opposition idéologique Orient (islam)/Occident ?

Valentine Zuber : Peut-être, mais il s’agit surtout de rappeler une évidence à la fois géographique et historique. La France a longtemps été un grand pays méditerranéen, pour toutes sortes de raisons, dont sa longue politique coloniale. Elle le reste encore de nos jours, même si c’est selon des modalités heureusement plus égalitaires.

En raison de sa situation et de son histoire, la France ne peut pas se désintéresser de ce qui arrive de l’autre côté de cette mer qui nous rassemble plus qu’elle ne doit nous diviser, et porter une attention respectueuse et renouvelée à ceux qu’elle a toujours considérés comme ses voisins proches.

Votre colloque convie théologiens, chercheurs et pédagogues à faire reculer la « sainte ignorance ». Mais celle-ci ne porte-t-elle pas tout à la fois sur les religions, sur le concept même de laïcité et sur les évolutions démographiques, sociologiques et culturelles que vivent aujourd’hui les sociétés européennes ?

Valentine Zuber : Si, bien entendu, l’ignorance de l’Autre est toujours un défi qu’il convient de ne cesser d’affronter, par une information claire et équilibrée, mais aussi par une éducation volontariste et débarrassée des inévitables préjugés que nous cultivons face à la différence qui nous dérange nécessairement.

L’éducation pour tous doit donc mieux s’ouvrir à la connaissance de l’autre, à la compréhension de ses particularités, mais aussi au fait qu’il est témoin, comme nous tous, d’une humanité partagée.

Quel regard portez-vous sur les polémiques qui somment les femmes musulmanes de cesser de porter le voile et les entreprises d’arrêter leur business sur la « mode islamique » au nom du respect de la laïcité et de la non-soumission au joug masculin ?

Valentine Zuber : Je pense que l’on ne peut pas raisonnablement défendre la liberté d’expression pour tous et considérer à la fois que certaines catégories de citoyen-e-s ont le devoir de se censurer alors même que leur expression vestimentaire particulière ne menace en rien l’ordre public. Il faut renoncer à laïciser une société qui n’a pas à être laïque, selon la loi de notre République, si on se prétend attaché à l’ordre démocratique de l’État de droit.

L’injonction à l’uniformisation peut, à terme, porter un grave préjudice à l’expression pacifiée du pluralisme de nos sociétés modernes. La préservation respectueuse des libertés de chacun est le seul véritable garant de notre liberté à tous.

Vous êtes signataire de l’appel du Manifeste des femmes pour la paix. Est-ce une façon, pour vous, de montrer qu’une chercheure a aussi son rôle à jouer pour changer la société alors que celle-ci tend à basculer dans des oppositions fortes de type identitaire et pour éviter que le vivre-ensemble ne devienne un concept creux ?

Valentine Zuber : Le rôle de chercheur en sciences humaines et sociales est d’expliquer aussi scientifiquement que possible les mécanismes sociaux et identitaires à l’œuvre dans une société donnée. La déontologie du chercheur consiste donc d’abord à s’interroger, sans préjugés, sur les évidences sociales ou les problèmes véhiculés par les politiques, les religions ou tout autre groupe de pression particulier. Le rôle du chercheur est donc vital et nécessaire. Il peut donner des clés utiles pour comprendre certains faits désagréables et, sans chercher à les excuser, donner les moyens de les corriger.

L’objectif est que la société puisse ainsi être mieux informée pour pouvoir faire les choix politiques les plus ouverts et les mieux éclairés, afin de préserver la paix sociale nécessaire à un vivre-ensemble plus harmonieux.






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