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Vivre ensemble

Réponse à Angela Merkel : le fond du débat

Par Mustapha Cherif*

Rédigé par Mustapha Cherif | Mardi 26 Octobre 2010



Réponse à Angela Merkel : le fond du débat
Le penseur allemand Goethe en 1810 écrivait : « J’ai une grande estime pour la religion prêchée par Mohammed parce qu’elle déborde d’une vitalité merveilleuse. Elle est la seule religion qui me paraît contenir le pouvoir d’assimiler la phase changeante de l’existence – pouvoir qui peut la rendre attractive à toute période… J’ai prophétisé sur la foi de Mohammed qu’elle sera acceptable à l’Europe de demain. » Cette vision éclairée est perdue de vue. Le débat sur l’islam en Europe dérape.

Que se passe t-il ? Même si tous les Européens ne confondent pas islam et fanatisme, on constate un emballement inquiétant. Des responsables politiques, notamment de pays qui ne sont pas quittes avec leur passé et qui devrait êtres vigilants, opposent abruptement les valeurs des Lumières ou les valeurs chrétiennes à celles de l’islam. Pourtant, la civilisation musulmane, issue du troisième rameau monothéiste et de la culture gréco-arabe, les partage. Ces valeurs furent bafouées par le colonialisme, les totalitarismes et, aujourd’hui, les non- croyants dogmatiques. Les discriminations que subissent des citoyens européens musulmans, la politique des deux poids et deux mesures, l’impunité d’Israël en Palestine de par la mauvaise conscience des Européens, perturbent le lien islam-Occident.

Il faut mettre fin au fantasme de la citadelle assiégée. Nous avons le devoir d’éduquer à l’acceptation de la diversité. Les préjugés, de part et d’autre, doivent disparaître. L’immense majorité des musulmans accepte la critique sans limites et nul ne peut nier que se posent pour tous les peuples des problèmes d’articulation entre unité et pluralité, d’« intégration » pour une minorité et que des fondamentalismes soient visibles, mais l’heure est grave. Les polémiques virulentes qui traversent tous les courants politiques au sujet des citoyens européens musulmans sont alarmantes.

La responsabilité est partagée

Il est temps de faire triompher l’amitié, de mettre fin au populisme érigé en politique officielle. Le malentendu persistera tant qu’on n’aura pas extirpé la principale racine du problème : la méconnaissance. Musulmans, chrétiens, juifs, humanistes, apprenons à nous connaître et à faire notre examen de conscience. La responsabilité est partagée. Est une hypocrisie que l’empressement avec lequel des responsables européens condamnent des actes islamophobes et antisémites, alors qu’ils procèdent d’un climat de défiance auquel ils ont contribué. Des fondamentalistes crient à l’offense, alors qu’ils ont déformé l’image de l’islam.

L’amplification de la peur, l’exploitation avec cynisme des dérives des fondamentalistes jettent l’opprobre sur tous les musulmans. La propagande du choc des civilisations gagne du terrain. Le rejet des musulmans stigmatisés est non plus un épiphénomène, mais une diversion aux impasses du système dominant. La question de l’intégration est utilisée à des fins électoralistes. Ce n’est plus le radicalisme qui est dénoncé. Les références fondatrices, le Coran et le Prophète [PBDSL] sont attaqués. La xénophobie, d’une part, et l’intégrisme, d’autre part, déforment l’image de l’islam, alors qu’il professe le refus de toute idolâtrie et le respect des différences.

Que peut faire le citoyen européen musulman pour empêcher la confrontation nuisible pour tous ? Il doit s’engager avec les hommes de bonne volonté pour la reconnaissance de l’altérité. Comme celles de l’antisémitisme, les causes de l’islamophobie sont anciennes : l’ignorance, les situations de crise, des stratégies d’invention d’un bouc émissaire et les fondamentalismes. Les leçons de Hannah Arendt, juive allemande, semblent être oubliées : « Le premier pas sur la route qui mène à la domination totale consiste à tuer en l’homme la personne juridique. » Le citoyen musulman est visé comme nouvel ennemi. Il doit faire son autocritique, ne pas tomber dans les provocations, reprendre confiance, passer du refus des amalgames à l’énonciation de voies pour le vivre ensemble.

Être au rendez-vous de l’Histoire

Premièrement, prendre la parole pour contribuer au discernement, malgré le verrouillage des champs médiatiques. Se démarquer des courants agressifs qui nuisent à ce qu’ils croient défendre, en montrant que le fondamentalisme est l’anti-islam et l’antihumanisme.

Deuxièmement, s’engager en politique. Œuvrer aux côtés de ceux qui défendent les causes justes. C’est avec les démocrates que l’avenir sera préservé. Ce qui est en jeu, c’est la démocratie, pas seulement le sort des musulmans. L’islam réintroduit le débat de fond, celui sur la question du sens et de la justice, dans une société qui a besoin d’équilibre, car malgré les prodigieux progrès technoscientifiques se profile la déshumanisation.

C’est l’ère de la dégradation intellectuelle, du recul du droit, de la crise de la modernité européenne et de la tradition sclérosée en Orient. Cependant, risques et opportunités s’entremêlent. Les peuples sont confrontés au risque et à la mise en demeure de se dépasser : « Là où il y a danger, là aussi croît ce qui sauve », dit le poète allemand Hölderlin. Les citoyens européens de confession musulmane sont au confluent des périls et des opportunités.

Troisièmement, compte tenu du choc des ignorances, il est vital d’introduire l’enseignement du fait religieux, de la civilisation et de la langue de l’autre dans les établissements scolaires, et les animateurs cultuels doivent être formés à la langue et aux cultures du pays.

Quatrièmement, le dépassement de faux clivages est vital. Rassembler est la tâche de l’heure. Le droit d’exprimer collectivement la foi doit être protégé, sans agir de manière outrancière, afin de réduire le communautarisme.

Cinquièmement, se rendre compte que les mauvaises interprétations de nos sources nourrissent le sentiment antimusulman. Ceux qui s’attachent à la gestuelle et réduisent la foi à des aspects rigides se trompent. L’’intégrisme est un contre-exemple de l’islam. Les signes extérieurs ne sont pas la loi religieuse. Des bricolages exégétiques renforcent le refuge contestataire. Mais il y a des croyants sincères qui recherchent l’approfondissement de leur foi.

Par des paroles justes, des actions réfléchies, le souci du dialogue, on sera au rendez vous de l’Histoire. Être musulman, c’est être pieux, juste et logique, ligne civilisée et médiane. Des citoyens de confession musulmane, au chômage, notamment les jeunes, souffrent. Il est impérieux de les écouter, en leur offrant une formation. Il s’agit non pas de survivre, ni de se renier, mais de vivre avec les autres et d’accepter l’évolution de l’identité.

Durant des siècles, la coexistence entre des populations aux parcours culturels différents caractérisait le bassin méditerranéen. Les dérives ne peuvent occulter la réalité. Les musulmans d’Europe participent sans complexe à la vie de la Cité. Ils prouvent leurs qualités et n’ont aucun problème à vivre avec les non-musulmans. Ils savent que leur religion fonde la sécularité et la vie sous la forme du savoir. Le philosophe allemand Hegel dans Leçons écrit : « Les sciences et les connaissances, en particulier celles de la philosophie, sont venues des Arabes à l’Occident ; une poésie noble et une imagination libre ont été allumées auprès des peuples germaniques. »

Il n’y a aucune opposition de principe entre les civilisations. Ce n’est pas seulement à l’« autre » de s’adapter. Nous refusons l’arrogance avec laquelle on parle du musulman, comme s’il était susceptible de n’accéder à la dignité que s’il s’occidentalise sans conditions. Nous escomptons des responsables européens le sens de la clairvoyance, afin que le débat sur le vivre-ensemble ne soit pas dévié. De la pertinence de la réponse dépend l’avenir du monde.


* Mustapha Cherif, philosophe, professeur des universités et auteur d’ouvrages sur le vivre-ensemble et le dialogue des cultures, est membre du Forum mondial islamo-catholique.







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