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Arts & Scènes

Mohamed Rouabhi : « Les textes de Darwich ont une portée universelle »

Rédigé par Fatima Khaldi | Jeudi 19 Mars 2015

A la Maison des Métallos, jusqu’au 22 mars, l’auteur, comédien et metteur en scène Mohamed Rouabhi nous présente « Darwich, deux textes ». Seul sur scène, en donnant vie aux deux écrits « Le Discours de l'Indien rouge » et « Une mémoire pour l'oubli », il nous fait (re)découvrir l’œuvre du regretté poète palestinien Mahmoud Darwich.




Saphirnews : Qu’est-ce qui vous amené au théâtre ?

Mohamed Rouabhi : J’avais un désir de langue, et je suis tombé assez vite amoureux de la langue française. Je parlais assez peu donc je me suis mis à beaucoup lire. C’est grâce à cela que j’en suis venu au théâtre. J’ai commencé par lire, ensuite écrire et j’ai voulu par la suite « dire ». Par la suite, tout a été une question de rencontre. J’ai fait une école d’acteurs, j’ai continué à écrire et je me suis assez rapidement tourné vers la mise en scène de théâtre et de spectacle vivant.

Vous avez produit le célèbre spectacle « Vive la France », pouvez-vous nous rappeler le sujet qui était abordé ?

Mohamed Rouabhi : C’est une réflexion sur l’Histoire de la France. J’ai toujours été amoureux de l’Histoire de la France et du XXe siècle. J’avais cumulé beaucoup de lectures, de films, de documentaires et de rencontres. Il y a eu un détonateur, celui des gamins poursuivis par la police et morts dans un transformateur à Clichy-sous-Bois. Au départ, c’était un hommage. J’ai fait un travail sur le postcolonialisme avec ce qu’il y avait de littéraire et d’historique, de faits divers, de brutal, mais aussi d’espoir et de réflexion. Au terme de deux ou trois ans de travail personnel où j’ai accumulé quantité de documents, je me suis retrouvé avec quelque chose qui était énorme. J’ai eu l’idée d’en faire deux volets de 3 heures. C’était sous l’ère Sarkozy, d'abord quand il fut ministre de l’Intérieur puis pendant son investiture à la présidentielle. Mais nous avons continué à jouer le spectacle Vive La France alors qu’il était cité et que j’avais beaucoup travaillé sur ses discours. Le second volet, lui, traitait plus des bidonvilles, des camps, des frontières, des barbelés et du travail des femmes.

Votre théâtre est qualifié de militant et de politique. Était-ce une volonté d’aller dans ce sens ou cela s’est-il fait tout naturellement ?

Mohamed Rouabhi : Quand on fait quelque chose, on le fait parce que c’est un désir, une nécessité. Je n’ai pas voulu non plus travailler dans une ONG, j’ai essayé de travailler avec ce que je savais faire, avec ce que j’ai appris. J’ai essayé de raconter des choses, des histoires et que le fond soit autant important que la forme. C’est surtout la volonté de raconter à un public d’aujourd’hui des choses d’aujourd’hui.

Pourquoi avoir appelé votre compagnie Les Acharnés ?

Mohamed Rouabhi : Dans le terme « acharnés », il y a un mot qui est commun à beaucoup d’autres, c’est le mot « chair », « carne », « carné »... « incarner » au théâtre et au cinéma aussi. C’est organique et en même temps, au second degré, on a la notion d’obstiné, de ne jamais laisser tomber, d’essayer d’aller jusqu’au bout et de ne pas faire attention aux bâtons que l’on nous met dans les roues.

Vous nous présentez deux textes de Mahmoud Darwich jusqu’au 22 mars. Comment avez-vous découvert ce poète et dans quelles circonstances ?

Mohamed Rouabhi : C’était dans les années 1990 ; avant je le connaissais aussi mais je ne lisais ses textes qu’en arabe, et il était très difficile de les trouver. Il fallait attendre des textes de fiction où il y avait des poèmes. J’étais abonné à la Revue d’études palestinienne et de temps en temps j’y retrouvais des interventions et des textes de Darwich. J’étais très sensible à ce qu’il écrivait mais aussi à la manière dont il pouvait raconter un monde sans pour autant être dans une doctrine de propagande ni dans quelque chose de purement politique.
Quand on parle de poésie palestinienne, on pense tout de suite à quelque chose de militant alors que la réflexion n’est pas systématiquement tournée autour du conflit et de l’occupation. Pour les Palestiniens il est très difficile de se dégager de cette dualité tout le temps.
J’ai découvert cette poésie, cette littérature et lorsqu’un jour j’ai découvert le texte Le Discours de l'Indien rouge je me suis dit qu’il fallait que je travaille avec ce texte. Darwich a découvert sur le tard les discours de Sitting Bull et il a été stupéfait par la grande force poétique de la tragédie et par sa puissance tellurique, mais d’une manière universelle, pas seulement celle des Indiens mais celle de tous sur notre planète. Il a immédiatement été inspiré pour écrire ce Discours de l’Indien rouge.

Pourquoi avoir choisi ces deux textes ?

Mohamed Rouabhi : Le premier est l’un des rares écrits en prose et le second, Une mémoire pour l’oubli, parle encore de la terre comme dans Le Discours de l'Indien rouge, mais c’est une terre éloignée, une terre en exil, le Liban, une terre qui a recueilli les exilés palestiniens mais qui a aussi été détruite et bombardée pendant des années dans une guerre aussi fratricide. Cela se passe dans les années 1980, il y a un homme seul, dans un appartement, qui est sous les bombardements, et essaie tant bien que mal de survivre en s’attachant à des choses futiles comme le sont le café, la cigarette, le journal. C’est plus que la situation d’un homme dans cette guerre spécifique, c’est la situation de ceux qui ont toujours vécu les sièges et les bombardements, quels que soient les pays et l’époque.
Ces deux textes sont à chaque fois la parole d’un homme, mais qui peut-être aussi incarnent quelque chose d’universel. On retrouve des éléments qui nous ressemblent chez cet Indien, même si on n’est ni Indien ni Palestinien, et chez cet homme à Beyrouth, même si on n'a pas vécu dans une ville sous état de siège.

Avez-vous rencontré Mahmoud Darwich ?

Mohamed Rouabhi : Je l'ai rencontré à Ramallah. On parlait pas mal de politique car je me souviens qu'il lisait Le Monde en anglais avec toujours trois ou quatre jours de retard. On parlait de bars, de restaurants... On a mangé une fois dans une super pizzeria qui avait eu un article dans Le Monde. On y lisait que Darwich aimait y dîner. Dans cette même pizzeria, il y avait un guitariste israélien qui venait toutes les semaines pour y faire un bœuf avec d'autres musiciens qui venaient de Cisjordanie. C'était une sorte de rendez-vous jazz.
Je me souviens aussi qu'il préparait le café. La première fois que je l'ai rencontré, c'était au Printemps Palestinien , à la Sorbonne, en 1996. On m'avait proposé de venir lire les textes en français pendant que lui les lisait en arabe. Une heure et demie de lecture avait été prévue, mais on est resté plus de 3 heures. Des gens s'évanouissaient dans la salle car il faisait extrêmement chaud. Je me souviens qu'il fumait des Gitanes sans filtre dans l'amphi !

Darwich, deux textes
Du 10 au 22 mars, à la Maison des Métallos, Paris 11e
Discours de l’Indien rouge (1992), traduit de l’arabe (Palestine) par Elias Sanbar (Éd. Actes Sud)
Une mémoire pour l’oubli (1987), traduit de l’arabe (Palestine) par Yves Gonzalez-Quijano et Farouk Mardam-Bey (Éd. Actes Sud)
Avec Mohamed Rouabhi et la voix de Claire Lasne
Mise en scène et scénographie de Mohamed Rouabhi
En savoir plus : www.maisondesmetallos.org





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