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Arts & Scènes

Leïla Sy : « Kery James et moi-même sommes arrivés au top de notre collaboration »

Rédigé par Samba Doucouré | Mardi 29 Novembre 2016

Le rappeur Kery James a présenté, mardi 22 novembre, le pitch de son premier film intitulé « Ne manque pas ce train ». Il raconte l’histoire de Souleymane, un jeune de banlieue qui participe à un concours d’éloquence et veut sauver son petit frère Noumouké, attiré par les trafics de rue. Ce long-métrage qu’il a écrit lui-même sera réalisé par Leïla Sy, sa directrice artistique. Le tandem travaille en symbiose depuis une dizaine d’années aujourd’hui. Artiste engagée, la réalisatrice nous délivre quelques anecdotes et secrets de fabrication de ses plus beaux clips.



Leïla Sy face au rappeur Kery James.
Leïla Sy face au rappeur Kery James.

La rencontre avec Kery James

Fraichement diplômée de l’école supérieure d’arts graphiques Penninghen à Paris, Leila Sy débute sa carrière dans le hip-hop dès 1997. La vingtaine à peine entamée, après un passage à Track List, elle est nommée directrice artistique de la version française du magazine américain The Source. A la même période, Kery James marque définitivement son empreinte dans le rap français grâce à l’album Le combat continue qu’il sort avec son groupe Ideal J.

En 2007, le rappeur prépare son troisième album solo après l’échec commercial de Ma Verité deux ans plus tôt. Dans le même temps, après plusieurs années consacrées à élever ses enfants et à participer à des actions militantes auprès du collectif Devoir de mémoire, Leila Sy cherche à rebondir dans le hip-hop. Kery James sollicite Leïla Sy pour le visuel de Banlieusard et fier de l’être, le T-shirt est un immense succès ; c’est là que tout commence.

Le combat continue part 3 (2007)

Souhaitant se reconvertir dans l’univers du clip musical, Leila Sy prend contact avec un réalisateur qui commence à se faire un nom dans le rap français : Chris Macari. Le jeune Martiniquais qu’elle a fait travailler pour le magazine The Source accepte de la prendre en assistante, en guise de retour d’ascenseur.

Leila Sy : Nous étions au Sénégal sur le tournage d’un clip de Mokobé Feat. Viviane Ndour, Safari. Kery m’appelle : « Ils ne comprennent rien, fais mon clip. » Il avait pressenti qu’on parlait à peu près le même langage. Le clip de Common était sorti quelques mois plus tôt, je devais m’en inspirer. Chris Macari était avec moi en coréalisation. J’ai commencé par dessiner un labyrinthe dans lequel Kery évoluait. Il déambulait dans des vestiaires, loges, couloirs, puis sur scène, pour terminer à Joinville-le-Pont (Val-de-Marne). Je me suis peut être trop accrochée à une référence, mais c’est ce qui m’a permis de débuter, et j’en garde un souvenir incommensurable. Je me suis rendue compte que j'étais en mesure de réaliser des films.


Banlieusards (2008)

Leila Sy : J'ai coréalisé ce clip avec Gaël Cabouat, il faut savoir apprendre et travailler avec des gensqui te tirent vers le haut. N’ayant pas peur de la difficulté, je convoque près de cent talents sur mon plateau et les filme les uns après les autres,avec toute l’attention qu’ils méritent. Mon souhait étant de mettre en avant des gens aux parcours brillants ayant grandi en banlieue, dans la lumière, de les « encadrer ».

De là vient l’idée du cadre. C’est presque de la sémantique. Je me demande comment rendre dynamique la structure avec une centaine de personnes pressenties sur une seule journée de tournage ? En se passant le cadre bien sûr ! Le dessin me sauve souvent. Je dessine des personnages : A passe le cadre à gauche, puis B le prend à droite et le donne en bas à C, qui le récupère en haut, etc. Hélène Sy (la compagne d’Omar Sy, ndlr) s’est chargée du casting, une véritable usine à gaz… C’est ce qui fait en grande partie la force du clip.

Lettre à la République (2012)

Leila Sy : A l’écoute de Lettre à la République, je prends une sacrée claque : « Comment va-t-on faire pour que les gens écoutent sans se braquer à la première phrase ? Comment faire pour qu’ils l’abordent avec recul ? »



Liu Bolin hiding in Italy.
Liu Bolin hiding in Italy.
Leila Sy : Nous discutons avec Stéphane Kaczorowski, à l’époque manageur de Kery, d’un artiste qui s’appelle Liu Bolin qui venait d’exposer à Arles une série de personnages statufiés. Nous nous interrogions au sujet des personnalités érigées en statut par la nation, mettant en exergue certains de « ses enfants », tout en condamnant d’autres au ban de la société. Nous avons choisi des personnages forts tels que l’acheteuse compulsive mise en perspective avec une sans-abri, toutes deux accompagnées de leur caddie. Il y a la Marianne aux yeux bandés, enchaînée dans des barbelées. Une Marianne en souffrance. C’est un peu le syndrome de Stockholm, comme Kery le dit dans le texte. Tu l’aimes ton bourreau, t’as envie de te sentir Français, malgré le rejet.

J’ai coréalisé ce clip avec Mathieu Foucher. Quand Kery débarque sur le plateau, il est recouvert de cuivre, ses habits sont enduits de silicone, statiques. Kery arrive tout engoncé. Le cuivre rouge sur fond vert fait mal aux yeux ! « T’es sûre de ton coup ? », me dit-il, je lui réponds : « Oui, oui, fais-moi confiance, je gère ! », malgré mes doutes. Lettre à la République, peut être l’un de mes plus beaux clips, pourra voyager dans le temps. Je crois et j’espère qu’il a joué son rôle en faisant passer le propos, avec un peu de beauté.

Vivre et mourir ensemble (2016)

Leila Sy : Une heure avant les attentats du 13 novembre, j'étais en rendez-vous dans unerue adjacente du Bataclan. Traumatisée, j’ai voulu imaginer avec ce clip qu’on était dans un pays en guerre, imaginer que la situation en France avait vraiment glissé et dégénéré. Kery, dans une déambulation triste et morose, est animé par la révolte et l’envie de changer les choses. Je fais référence à des images fortes de l’inconscient collectif. Kery est derrière une barricade en feu. Pour moi, c’était du Delacroix, sorte de Liberté guidant le peuple. Le drapeau français est toujours quelque part. Cela fait partie d’un travail personnel qui a pour but de réhabiliter et de se réapproprier ce drapeau. Il n’appartient pas au Front National. La France n’appartient pas aux fachos.

Nous retrouvons ce même drapeau dans « Fautes de français » que j’ai réalisé pour Lino. Il s’agit de celui qui était accroché devant l’école de mes enfants ! La veille du tournage, j’étais en galère, le décorateur m’avait apporté un tout petit drapeau. J’étais au bout du rouleau, on était en fin de journée et je vois un mec avec un gilet jaune fluo qui monte sur une échelle, décroche le drapeau de l’école et le remplace par un tout neuf. Il descend, j’étais au téléphone avec ma productrice Béa et lui dis : « Attends, attends, je te rappelle. » Je vais voir le gars et lui demande ce qu’il compte faire du drapeau ? Il me regarde dans les yeux, regarde le drapeau, puis me le tend : « C’est pour vous ». Le lendemain, il volait sur les épaules de Lino.

J’ajoute que j’ai caché un élément sur le mur derrière la barricade dans Vivre et mourir ensemble. J’offre un dîner à la personne qui découvre ce que c’est !

Musique nègre (2016)

Leila Sy : Il fallait tourner dimanche 6 septembre. Les parents savent ce que cette date signifie : deux jours avant la rentrée, c’est le feu. A 2h du matin, après le tournage, j’ai couvert les livres de mes enfants en ayant en tête l’air : « Quelle arrogance, quelle insolence ! »

J’étais assez fière de mon coup, nous sommes arrivés à un moment clé de notre collaboration. Ce texte puissant, ainsi mis en image, offre un second degrésde lecture qui permet aux gens de voir plus loin. C’est ce que j’aime dans mon métier. Pour moi Kery c’est « the teacher » (l'enseignant, en anglais, ndlr), c’est comme KRS-One (rappeur, ndlr). il va citer Frantz Fanon ; si tu ne sais pas qui c’est et que tu es un peu curieux, tu vas chercher sur Google.


Lino en Malcolm X, Kery James en Martin Luther King et Youssoupha en Léopold Sédar Sengor.
Lino en Malcolm X, Kery James en Martin Luther King et Youssoupha en Léopold Sédar Sengor.
L’idée du clip m’est venue naturellement. Avec le temps, j’arrive à être plus claire, c’est mathématique. Je conçois mon travail comme tel, avec des équations aux entrées bien déterminées. Le texte est violent, les mecs sont violents, les références historiques violentes. La période actuelle, pré-électorale, toute aussi violente. J’ai des moyens limités, une styliste, une accessoiriste. Lino va incarner la phrase sur Huey P. Newton ! Les JO de 1968, mais oui : Tommie Smith et John Carlos ! Attends, il y a le Babtou, Peter Norman, mais tu sais qu’il a galéré toute sa vie après cette photo ? Allô, Orelsan ? Cela te dit d’incarner cet homme ? Ouais, chan-mé ! Tu veux lever le poing avec eux ? Non, on ne change pas l’Histoire. Bon ok. Je propose et après hop, ça rebondit. Ça rebondit avec les artistes, ça rebondit à la déco, ça rebondit à la lumière.

Je les ai appelé pour me mettre d’accord avec eux (sur les personnages à incarner). Kery me dit : « Martin Luther ? T’es sûre ? Je devrais faire Malcolm ! » Finalement, on s’en est bien sorti.






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