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Monde

La Tunisie sous la pression sécuritaire et économique

Rédigé par Thierry Brésillon | Mardi 24 Mars 2015

En 2013, le Forum social mondial s’ouvrait à Tunis dans un contexte, certes tendu, suite à l’assassinat du leader d’extrême gauche Choukri Belaid, mais où les espoirs suscités par la révolution étaient encore très forts. A quelques jours de l’ouverture du Forum social mondial 2015, toujours à Tunis, l’attentat au Musée du Bardo a coûté la vie à 21 personnes. Le reportage que nous publions ci-dessous était prévu de longue date. Il interroge la situation d’un pays qui continue d’avancer dans sa transition démocratique, alors que la région s’enfonce dans la crise. Qu’en sera-t-il pour lui demain ?



Avenue Bourguiba, Tunis, mars 2011. Des manifestants brandissent des silhouettes représentants les martyrs de la révolution. / Crédit : Martin Barzilai
Avenue Bourguiba, Tunis, mars 2011. Des manifestants brandissent des silhouettes représentants les martyrs de la révolution. / Crédit : Martin Barzilai
Le choix de tenir le Forum social mondial (FSM) pour la deuxième fois consécutive à Tunis, après celui de 2013, n’est pas seulement un choix par défaut. L’intention est de permettre à la dynamique du FSM de s’implanter dans une région du monde où les sociétés civiles ont longtemps souffert d’une triple pesanteur. La surveillance étroite de régimes autoritaires qui contrôlent, voire interdisent totalement, toute initiative en dehors de l’État. La fragmentation et parfois les rivalités des trajectoires nationales qui entravent les dynamiques régionales.

Enfin, le poids écrasant de la question palestinienne dans le monde arabe au détriment des enjeux locaux. Le « Printemps arabe » avait semblé un temps soulever cette chape, et le premier FSM à Tunis devait enclencher une dynamique nouvelle pour les sociétés civiles.

Une région en crise

On sait à présent ce qu’il est advenu de ces espoirs. L’Égypte vit sous une dictature inédite sous prétexte d’éradication des Frères musulmans et de l’islam politique. La révolte syrienne a été dévoyée par l’escalade dans la militarisation de la répression en un affrontement entre deux monstres politiques. La Libye est devenue le champ d’affrontement des tribus rivales dans la captation de la rente pétrolière, entre conflits idéologiques internes et interférences internationales. Le soulèvement marocain n’est pas parvenu à sortir du périmètre de protestation autorisé par la monarchie. En Algérie, la révolte a été tuée dans l’œuf et le pays semble vivre une interminable crise de succession. Dans le vide laissé par la faillite des États, l’organisation de l’État islamique réanime les vieux rêves de nation arabe et musulmane, réactive, sous une forme dévoyée, la révolte contre l’ordre impérial occidental, et attire à elle des milliers de jeunes que la sclérose de cette région laisse sans perspective de changement.

Dans ce vortex de crises, reste la Tunisie, parvenue après quatre ans, à entamer la toute dernière phase de sa transition institutionnelle par des élections législatives et présidentielle, libres et ouvertes, qui ont eu lieu au dernier trimestre 2014. Pour que la transition soit complète, il lui faut maintenant former la Cour constitutionnelle, le Conseil supérieur de la magistrature et deux autorités indépendantes : le conseil du développement durable et des droits des générations futures, et l’instance de luttes contre la corruption. Avec une tradition étatique bien établie, en l’absence d’une armée prédatrice qui monopolise l’économie, sans mosaïque confessionnelle que le pouvoir peut instrumentaliser pour se maintenir, sans un appareil d’État prêt à sacrifier son peuple plutôt que de lâcher le pouvoir, la Tunisie a donc toujours les atouts pour éviter les dérives et réussir sa transition.

Le début d'un processus

En 2013, le vaisseau FSM avait atterri dans un moment politique et psychologique délétère. À peine deux mois après l’assassinat du leader d’extrême gauche, Chokri Belaid. La tension entre le gouvernement de coalition dirigé par les islamistes d’Ennahdha et l’opposition ne cessait de s’accroître, en dépit des tentatives de négociation pour trouver des accords sur les points litigieux de la Constitution et pour poser les jalons vers des élections à une échéance prévisible. Toutes les énergies étaient captées par cette polarisation politique.

Le contexte est aujourd’hui nettement plus apaisé. La réussite de la transition institutionnelle n’est cependant pas la fin du processus entamé par le soulèvement de l’hiver 2010, elle en est le début. En matière de réformes, tout reste à faire. Sur le seul plan légal, il faudrait réviser quelques 450 lois pour les rendre compatibles avec les nouvelles normes constitutionnelles, plus protectrices des libertés, plus exigeantes en matière de droits économiques et sociaux. Un chantier énorme.

Si l’on se réfère aux problèmes à l’origine du soulèvement, mise à part la question des libertés et du pluralisme politique, aucun n’a connu un début de solution, s’ils n’ont pas empiré. La police a retrouvé sa latitude d’action, relégitimée par la lutte contre le jihadisme, sans que ses pratiques n’aient réellement été remises en question. Les régions éloignées de Tunis n’ont toujours pas vu venir d’investissement de nature à remédier à leur marginalisation. Les zones les plus proches des frontières libyenne ou algérienne ne survivent que grâce à une économie parallèle qui les place sous la coupe des barons de la contrebande. L’économie reste entravée par une bureaucratie archi-centralisée, par la crise structurelle des banques publiques et privées, la capacité de relance de l’État est paralysée par le manque de moyens budgétaires qui l’oblige à creuser l’endettement pour faire face à ses échéances.

La corruption est toujours aussi répandue. La production de phosphate est enlisée dans une question sociale à laquelle aucun pouvoir n’est parvenu à trouver de solutions innovantes. Les exigences de la compétitivité dans l’industrie mettent à nouveau sous pression les salaires et les droits syndicaux…

La Tunisie sous la pression sécuritaire et économique

Au nom de la stabilité

Les nouvelles institutions, censées donner plus de poids au Parlement devant lequel le Premier ministre est théoriquement responsable, n’échappent pas à une forme de présidentialisation, comme en France. L’élection au suffrage universel du chef de l’État, préservé de tout contrôle institutionnel, lui confère une légitimité inégalée. Au nom de la stabilité qu’attendent les partenaires de la Tunisie, préoccupés par le risque de contagion de la crise libyenne et la nécessité de donner une assise politique solide à des réformes de structure, une large coalition gouvernementale « inclusive », selon le nouveau mantra des gestions de crise, a été formée.

En clair, Nidaa Tounes, le parti sorti vainqueur des élections, qui s’est constitué et qui avait fait campagne contre Ennahdha et l’intégration de l’islam politique, a finalement fait une place dans son gouvernement à un ministre (chargé de la formation et de l’emploi) et à trois secrétaires d’État issus des rangs du parti islamiste. Moyennant quoi, avec l’appui de deux autres partis libéraux, le gouvernement dispose d’une majorité confortable.

Mais ni l’héritage bourguibien (1) revendiqué par le leader de Nidaa Tounes, Beji Caid Essebsi aujourd’hui président de la République, ni les marchandages laborieux pour la composition du gouvernement ne sont de nature à l’armer pour faire face aux immenses défis du moment, ni à lui donner une vision d’avenir et un projet réformateur.

Pour l’instant, les investisseurs étrangers potentiels et les bailleurs multilatéraux font clairement comprendre qu’ils attendent du gouvernement des réformes clés : orienter le budget vers l’investissement (et donc tailler dans la masse salariale qui en engloutit plus de la moitié, et la subvention des produits de première nécessité), réformer le secteur bancaire, la fiscalité, l’administration et le code de l’investissement, introduire le partenariat public-privé… Une transformation de l’économie que Béji Caid Essebsi n’hésite pas à comparer aux réformes par lesquelles Habib Bourguiba avait brisé les structures traditionnelles dans les années 1950.

Quel espace pour les alternatives ?

Quel est espace pour des alternatives sociales et écologiques dans ce contexte pesant et incertain ? Lors des élections, la frange de la gauche qui défend le projet de société moderniste et tourné vers l’Occident de Habib Bourguiba, et qui est composée plutôt d’intellectuels, a été balayée. Le Front populaire, qui rassemble différents courant d’extrême gauche (marxistes, baathistes, nationalistes arabes…), a récolté, aux législatives, les fruits d’un travail de terrain, avec quinze députés. Mais après avoir implicitement fait campagne en faveur de Béji Caïd Essebsi pour contrer l’influence d’Ennahdha, il se retrouve à présent isolé, et, qui plus est, miné par les divergences idéologiques et stratégiques qui séparent ses composantes.

Pour toute une génération de jeunes, l’espoir d’une transformation ne passera pas par les institutions mais par l’action de terrain. Dans ce domaine le Forum tunisien des droits économiques et sociaux, le FTDES, l’une des structures organisatrices du FSM, travaille à structurer, du niveau régional au niveau national, des mouvements sociaux, comme celui des 70 000 ouvriers de chantiers, ou à faire émerger les questions d’environnement afin de les faire entendre par les autorités centrales. La tenue d’un FSM à Tunis pourrait renforcer et démultiplier cette dynamique encore balbutiante.

« En 2013, c’était un peu tôt. Nous étions dans un contexte saturé par les enjeux politiques. Il n’y a pas eu vraiment de connexion entre associations, pas de thématique de travail qui ait émergé, pas de recours à de nouvelles expertises. En un mot, il n’y a pas eu de choc, se souvient Alaa Talbi, directeur des projets du FTDES. La seule chose, c’est le caractère festif de la marche d’ouverture. On n’avait jamais vu ça à Tunis. Dans le contexte de l’époque, c’était une bouffée d’air frais. » La prochaine édition sera sans aucun doute différente : « Nous avons conscience que c’est probablement la dernière fois avant longtemps qu’un FSM se tient dans la région. C’est une occasion à ne pas rater », conclut-il.

(1) En référence à Habib Bourguiba, père de l’indépendance tunisienne et président de la République de 1957 à 1987. Lire aussi La Tunisie, nostalgique de Ben Ali ?

En partenariat avec :

Le dossier du Fonds social mondial 2015 sur Altermondes

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