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Arts & Scènes

Karim Duval, l'incarnation du melting pot : « Avec le rire, on ne peut pas mentir »

Rédigé par Fatima Khaldi | Jeudi 4 Juin 2015

C’est loin des clichés que l'humoriste Karim Duval nous présente un spectacle où le mot « métissage » prend tout son sens. Ce jeune ingénieur franco-sino-marocain qui, en plus de poser un regard drôle et authentique sur la diversité culturelle, aborde avec un humour subtil l’actualité à travers des personnages attachants et hauts en couleur. De l’athlète marocain sans-papiers présent aux JO de Gibraltar au PDG vendeur de roses à la sauvette, en passant par l’animateur de maison de retraite aux chansons cruelles de vérité, on rit et on en redemande ! Une présentation s'impose. Interview.



©Margot Raymond
©Margot Raymond

Saphirnews : Pouvez-vous nous parler un peu de votre parcours ?

Karim Duval : Ma maman est chinoise de Tahiti et mon père est franco-berbère. Il se sont rencontrés à Montpellier, il était déguisé en femme et elle en homme pour une soirée. Ma mère mesure 1m48, vous imaginez le tableau ? (rires) Il se sont mariés et sont descendus s’installer au Maroc quelques années plus tard, à Fès. Je suis né à Aix-en-Provence, car je suis né prématuré, mais sinon je devais naître au Maroc. J’ai eu la chance de tomber dans une famille avec des super parents qui m’ont fait suivre de bonnes études dans de bonnes conditions, sans difficultés financières. J’étais bon élève, avec une enfance radieuse. J’ai fait mes études supérieures à Versailles, prépa maths sup, maths spé et enfin l’École Centrale.

Puis je suis allé travailler dans le Sud en tant qu’ingénieur pendant sept ans chez Sophia Antipolis. Il y avait la mer et c’était très agréable. Trop agréable, trop facile peut-être. Pas de stress. Quand j’ai découvert l’humour, j’ai aimé l’idée de se mettre à nu face à des gens qui ne vous pardonnent pas si le rire ne passe pas. Avec le rire, on ne peut pas mentir. On ne se force pas à rire et on ne s’en retient pas non plus.

Qu’est-ce qui vous donnait envie de monter sur scène ?

Karim Duval : J’étais ingénieur et au bout de trois ans, un peu par hasard, je suis parti en voyage avec un collègue en Corée. Il me dit au détour d’une conversation qu’il prenait des cours de one-man-show, je ne savais pas que cela existait ni même que cela s’apprenait. Je pensais que c’était un talent qu’on a ou qu’on n’a pas. Je suis allé frapper à la porte du cours. Pendant un an ou plus, mes semaines ont été rythmées par ce cours de théâtre. C’était le rendez-vous le lundi soir, à Antibes. J’avais hâte de voir ce qu’allait donner mon nouveau sketch.

Karim Duval © Margot Raymond
Karim Duval © Margot Raymond

Est-ce une activité que vous rêviez d’exercer plus jeune ?

Karim Duval : Si cela a eu une résonance chez moi, c’est que, quelque part, il y avait une envie. Tout petit, j’aimais déjà faire rire les gens. Chez moi, à Fès, c’était très éclectique, par mes parents c’était un melting pot, il y avait un brassage qui allait bien au-delà des origines. Il n’y avait pas beaucoup d’« étrangers » à Fès et on les attirait un peu. Que ce soit les touristes ou les gens expatriés comme nous. Il y avait cette dame vietnamienne qui avait épousé un militaire marocain qui était parti combattre pour la France en Indochine. Il a retourné sa veste et a combattu pour les Vietnamiens. Il est revenu avec une épouse vietnamienne et a fait sa vie au Maroc. C’est typiquement le genre de personnage que j’aimais imiter déjà tout petit.

Mon père étant prof d’anglais, il accueillait des touristes, je me suis pas mal imprégné d’accents et de cultures diverses. Ajouté à cela, il y avait toute l’influence marocaine. Ma grand-mère était berbère pure et dure, originaire de la campagne, une branche de ma famille était analphabète.

J’avais la chance d’aller à l’école française, assez élitiste. Mon grand-père français était polytechnicien. Il travaillait au Maroc sous le protectorat français et c’est là qu’il a décidé d’aller faire sa vie au milieu des Berbères. C’est comme cela qu’il a rencontré ma grand-mère. C’est la rencontre de deux mondes, très élitiste d’un côté et très traditionnel d’un autre. J’étais vraiment au milieu de tout cela, et je faisais office d’éponge absorbante. Je reprenais tout ça sous forme de sketchs et on en riait.

Dans votre spectacle, on a l’impression que vous vous moquez un peu des gens qui vivent le « métro, boulot, dodo ».

Karim Duval : Je romance et je me moque de moi en réalité. Je me moque du fait que j’étais très attaché au calcul, que j’étais très sérieux. Je ne me remettais pas en question et puis je rêvais d’une carrière internationale, je me voyais un peu beau. Il y a du vrai dans tout cela, donc l’autodérision ça fait du bien. Je n’ai pas connu de souffrance qui fait que l’humour était un exutoire. Je ne suis pas Jamel, je n’ai pas son talent et surtout je n’ai pas son histoire. Ma misère était de ne pas en avoir. C’est pour cette raison que je me suis lancé ce défi.

Karim Duval
Karim Duval

Avez-vous ressenti des problèmes d’identité à cause de vos trois origines ?

Karim Duval : Non, aucun. Avec le spectacle Melting Pot, ça fait trois ans que je m’assume et que je dessine cette identité autour du Franco-Sino-Européen qui est ingénieur et qui est devenu humoriste. C’est une question importante l’identité. J’explique les événements récents par une crise identitaire. Je ne cautionne absolument pas leurs actes et je condamne bien sûr, mais je pense que c'est à force de répéter à ces gens qu’ils sont des Français « d'origine » qu'ils ont perdu toute identité. A force de ne pas avoir une identité définie, on se la fabrique. Ils se sont forgés une identité qui n’est fondée sur rien, une identité urbaine qui est le fruit d’un phénomène récent, de sectarisation, de communautarisme. Aucune histoire, aucune culture. Le costume des intégristes ne ressemble à rien aujourd’hui. C’est un mix de culture afghane et de culture américaine. Leurs identités, c’est la contradiction.

Au Maroc, le fait que votre mère était chinoise n’a jamais été un problème ?

Karim Duval : Il y avait des moqueries, mais ce n’était jamais méchant. On m’appelait Jackie Chan, je leur répondais en arabe et c’était la meilleure des réponses. Le rire était ce qui crevait l’abcès avant même que j’y sois formé.

Vous sentez-vous plus chinois, français ou marocain ?

Karim Duval : Je me sens un peu chinois parce que c’est ma maman quand même et je suis surtout le fils de maman ! (rires) Elle nous transmis sa culture, elle a essayé de préserver certaines choses à travers la cuisine, à travers des souvenirs, sinon c’est 50/50. Mais je me sens vraiment marocain. C’est plus fort que moi. C’est toute mon enfance déjà qui est marquée par ce pays.

Comment avez-vous pensé ce spectacle ?

Karim Duval : Les sketchs sont arrivés au fur et à mesure, depuis le début, mais il n'y avait pas de fil conducteur précis. Maintenant tout converge autour d’une thématique et une histoire : l’ingénieur qui est devenu humoriste ; et une thématique : le melting pot, mon melting pot.

N'aviez-vous pas peur que ce soit un sujet éculé ?

Karim Duval : Non, c’est pour cette raison que je n’ai pas voulu faire de l’humour communautaire, car, avec ma sœur et moi, on est deux. J’ai assez vite évacué la question [rires]. Plus sérieusement, j’essaie de contourner les clichés. M’en passer serait prétentieux et le public a besoin de se rattacher à certains clichés pour savoir de qui on parle. Il y a un moment où le mot « couscous » veut sortir, mais il faut dribbler. Il ne faut pas le dire d’une manière facile. C’est un sujet qui est malheureusement d’actualité, bien plus depuis le 7 janvier. Il a besoin d’être traité différemment. J’espère apporter une fraîcheur en le traitant sans trop le traiter. Il n’y a pas que ça. Il y a les personnages qui fuient tout cela. Qui fuient leurs misères. C’est vraiment une forme à trouver entre les sketchs à tableau et les personnages, le stand-up et le seul-en-scène.

Votre spectacle est aussi et surtout très orienté sur l’actualité avec, par exemple, ce qui se passe sur les côtes méditerranéennes, ou encore le terrible crash d’avion Germanwings…

Karim Duval : Je suis calculateur, je prends de l’actualité qui dure, je fais mon beurre sur le dos de ces gens-là. je subventionne un réseau de passeurs pour qu’ils entretiennent le truc et qu’ils plantent les migrants en plein milieu de l’océan, sinon mes blagues ne marcheraient pas. (rires) En ce moment, je sens qu’il y a un malaise avec mon sketch sur les jeux Olympiques de Gibraltar, mais je ne me fais pas de soucis, bientôt la presse n’en parlera plus et les gens riront encore. Plus sérieusement, pour ce sketch, les gens finissent pas rire car ils comprennent l’angle, celle de ce personnage qui en parle avec indifférence parce qu'il est dans un état de misère telle qu'il peut en rire, il en parle comme un sport. Car c’est la réalité, il y en qui disent qu’ils préfèrent être bouffés par des poissons que par des vers. C'est le désespoir absolu et je dénonce le détachement que notre société peut avoir sur la condition de ces gens. Le dénominateur commun de mes sketchs est de dire avec le sourire des choses horribles.

Vous êtes musulman, pensez-vous un jour aborder la religion dans l’un de tes sketchs ?

Karim Duval : Je pense aborder le fait religieux et le sacré. Car cela a pas mal bercé mon enfance. Je ne vais pas tout raconter en un spectacle. J’ai grandi avec une éducation d’ouverture d’esprit forte. L’islam dont j’entends parler en France est beaucoup plus dans ce qui se pratique, ce qui se fait et moins dans les valeurs. On est dans les faits et gestes. Je trouve que la dimension spirituelle de la religion se perd. Ma confession ne regarde que moi, c’est quelque chose d’intérieur par définition.

Karim Duval à l'affiche de « Melting Pot »
Le dimanche et lundi à 20h et à partir du 2 juillet du jeudi au samedi a 19h
Le Point Virgule, 7 rue Sainte Croix de la Bretonnerie, 75004 Paris
Métro : Hôtel de Ville - Lignes 1 et 11
Réservations ici





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