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Arts & Scènes

Akhenaton : « Il faut des artistes qui prennent des risques et ouvrent des portes »

Rédigé par Fatima Khaldi | Lundi 4 Mai 2015

Directeur artistique de l’exposition « Hip Hop, du Bronx aux rues arabes » installée pour l’occasion à l’Institut du monde arabe jusqu’au 26 juillet, Akhenaton raconte à Saphirnews la genèse de ce projet et bien plus encore. Au-delà de la polémique autour de sa collaboration avec Coca-Cola, le rappeur star du groupe IAM nous confie ses envies de quitter la France.



Akhenaton, à la direction artistique de l’exposition « Hip Hop, du Bronx aux rues arabes » à l'Institut du monde arabe (IMA). (Photo : © Saphirnews)
Akhenaton, à la direction artistique de l’exposition « Hip Hop, du Bronx aux rues arabes » à l'Institut du monde arabe (IMA). (Photo : © Saphirnews)

Saphirnews : Vous êtes gâté ces derniers temps : entre l’Institut du monde arabe où vous assurez la direction artistique de « Hip Hop, du Bronx aux rues arabes », les Victoires de la musique qui vous ont remis une récompense pour votre dernier album et Coca-Cola qui vous prend comme égérie…

Akhenaton : L’Institut du monde arabe est une vraie institution. Il y a 15 ans, je n’aurais pas fait une expo de hip-hop dans un musée, mais je pense que la période actuelle en a besoin. J’ai aussi réalisé avec le temps que l’institutionnel, ce sont nos impôts et qu’il y avait quelque chose de dramatique à ce que le hip-hop soit une culture ultra répandue mais qu’elle ne soit fixée dans aucun endroit de manière historique. Pour moi, c’était une négation de son existence.

Cette expo est importante pour deux raisons : le public ne nous connaît pas, j’ai toujours eu espoir qu’on arriverait à changer les choses et à se faire accepter pour ce qu’on est, c’est-à-dire des créateurs, des gens qui font des morceaux, dansent, font des spectacles, des peintures ; mais cela ne marche pas, on est toujours vu comme des délinquants repentis, des assistés sociaux qui ont eu de la chance. L’idée ici est d’ancrer cette culture dans son existence et de mettre à l’honneur des pays arabes dans leur créativité malgré les difficultés vécues dans ces pays.

Akhenaton à l'IMA. © Saphirnews
Akhenaton à l'IMA. © Saphirnews

Qui a pris l’initiative de monter cette exposition ?

Akhenaton : Un ami libanais qui s’appelle Mario Choueiry. Il travaillait pour Emi Arabia quand nous (le groupe IAM, ndlr) étions des artistes signés chez Delabel. On préparait l’album Ombre est lumière (sorti en 1993, ndlr), on samplait beaucoup la musique arabe à l’époque et on cherchait à faire des collaborations avec des artistes du genre. Il nous a permis de collaborer avec un chanteur libyen, Cheb Jilani. C’est lui qui m’a contacté il y a deux ans pour me proposer de faire une expo sur le hip-hop. Pas très à l’aise avec les institutions, je n’étais pas très sûr de vouloir le faire, mais j’ai finalement accepté avec quelques conditions, celles d’éviter de faire quelque chose d’historique car cela demanderait plusieurs espaces d’expositions bien plus grands que l’Institut du monde arabe.

Mon idée était de l’axer sur la transmission, car c’est une tradition très arabe et africaine. La transmission orale, la transmission de la culture... Ici, c’est une transmission du Bronx aux pays arabes. Les Français, très prétentieux, croient toujours que le hip-hop est passé par chez eux avant de venir aux pays arabes, mais il est bel et bien venu directement des Etats-Unis aux pays arabes. Au Liban, il y a des rappeurs aussi anciens que ceux du rap français.

Certaines personnes pensent aussi que le hip-hop est né dans les pays arabes avec les soulèvements révolutionnaires...

Akhenaton : Il y a des rappeurs comme Dam ou Gaza Team (des groupes palestiniens, ndlr) avec qui j’ai fait des morceaux qui n’ont pas attendu ces révolutions. Même dans l’engagement, certains rappeurs connaissaient des ennuis dans leurs pays respectifs. The Narcysist (un rappeur irakien, ndlr), par exemple, a dû quitter l’Irak pour aller au Canada. Pareil pour des groupes de métal qui passent leur vie en prison. Ils dérangeaient Saddam Hussein à l’époque, dérangent le gouvernement actuel en place et dérangent Daesh... Je suis très heureux de voir de nombreux graffeurs et artistes du monde arabe venir à l’expo.

Affiche « Hip Hop, du Bronx aux rues arabes »
Affiche « Hip Hop, du Bronx aux rues arabes »

Comment avez-vous sélectionné les artistes présents ? Il semble y avoir plus d’artistes occidentaux qu’arabes quand même...

Akhenaton : Dans la partie historique, il y a plus d’Américains tandis que la partie française est un peu plus petite que la partie arabe. Il était important de signaler que ceux qui ont créé cette culture dans le Bronx étaient tolérants et ouverts à toutes les cultures et aux femmes. C’est pour cette raison que j’ai volontairement choisi une femme dans l’affiche de l’exposition, une œuvre du graffeur Noe Two.

Vous avez donné un concert en Egypte pour les 20 ans d'IAM en 2008. Êtes-vous allé dans des pays arabes autres que ceux du Maghreb ?

Akhenaton : On devait faire le Liban en 1990 après la guerre, mais il y avait encore des soucis de sécurité. Le concert a été programmé, annulé et reprogrammé, mais il ne s’est jamais fait. A mon grand regret, je n’y suis jamais allé alors que c’est historiquement un pays important pour moi. J’espère que cette exposition pourra voyager dans les pays arabes et qu’on aura la possibilité de faire des performances avec des groupes locaux. Ce serait faisable au Liban, mais j’ai un petit souci avec les Emirats, car les rappeurs et les graffeurs y morflent beaucoup. Mais pourquoi pas à Abu Dhabi ou à Oman qui sont plus ouverts.

Quel est votre sentiment des événements qui ont suivi le Printemps arabe ?

Akhenaton : J’ai l’impression que le peuple s’est fait voler sa révolution. Il y a des forces obnubilées par le pouvoir qui sont beaucoup plus agressives que la personne lambda qui essaie de changer les choses. On le voit en Syrie : la révolution a été lancée pour espérer plus de liberté, une réelle égalité dans la société syrienne, mais, aujourd'hui, les acteurs d’un côté et de l’autre s’envoient des missiles et des armes dans la gueule. Les gens qui ont fait les premières manifestations sont chez eux enfermés, s'ils ne sont pas arrêtés ou tués.

La Libye est une guerre coloniale de l’ère moderne. C’est un braquage des sociétés pétrolières appartenant aux Italiens et aux Allemands, par les Français, les Américains et les Anglais. On a enlevé les clés à certains, on les a données à d’autres. Maintenant, ceux qui ont les clés se les disputent. Le peuple perd au final.

Ceux qui s’en sortent le mieux sont les Tunisiens, parce que le niveau d’éducation est beaucoup plus élevé que dans beaucoup de pays, ce qui fait qu’on ne peut pas les baratiner trop longtemps avec de la désinformation. Ils ne se laissent pas marcher sur les pieds. Ce sont ceux qui s’en sortiront le mieux et le plus vite.

Parlons religion. Les personnes que vous rencontrez vous font-elles souvent des allusions au sujet de votre foi ?

Akhenaton : Tout le temps. On me demande souvent : « Mais pourquoi tu t’es converti ? Parce que tu t’es marié à une musulmane ? » Je dis non, c’est parce que j’ai lu des livres et des gens admirables. Dieu merci, je me suis converti en 1992 ! Si je m’étais converti dans la période actuelle, on m’aurait dit que je suis un terroriste ! Le sujet islam n’est pas compris. C’est comme l’expo : il faut de la vulgarisation.

Depuis le 11-Septembre, je dis qu’il faut que les chaînes françaises diffusent un film comme Le Message (célèbre œuvre de Moustapha Akkad sorti en 1976 qui relate la vie du Prophète Muhammad, ndlr) pour montrer aux habitants de ce pays que ce n’est pas une religion qui est tombée comme une météorite sur Terre, qu’elle s’inscrit dans une continuité monothéiste lisible par un peuple chrétien et juif. Lisible. Cela permettait de comprendre des tas de choses et de rapprocher du monde en instaurant un dialogue. J’en parlais avant dans ma musique, mais je n’en parle même plus. Les gens sont dans l’émotion et, quand c’est le cas, ils refusent le débat. La peur puis la haine s’installent.

Le climat post-Charlie est-il propice à ouvrir un dialogue, selon vous ?

Akhenaton : Non. Tout est fracturé. Tout est noir ou blanc, rien entre deux. J’ai donné une interview à Europe 1 à ce sujet (en mars, ndlr). Elle a été résumée par Le Figaro par : « Akhenaton dérape sur les caricatures de Mahomet » alors que je parlais de racisme et non de religion. Le Prophète est assez grand, dans mon esprit et dans mon cœur, pour se défendre tout seul. Il a été victime de calomnie mais il a toujours dit de laisser parler les gens car c’est le propre de l’homme de parler.

J'ai parlé des caricatures danoises (lors de l'interview, ndlr). La caricature avec la bombe en guise de turban (sur la tête d'un homme présenté comme le Prophète, ndlr) est aussi raciste que les caricatures des juifs pendant l'entre-deux-guerres. Je ne vois pas où est le dérapage... Deux jours après, sur les portes de ma maison, (un domicile dans lequel est installé son studio en réalité après plus de précisions, ndlr) était inscrit « Adieu la France, les Bougnoules nous l’ont mises », accompagnée d’insignes nazis.

Vous avez décidé de ne pas porter plainte. Pourquoi ?

Akhenaton : Parce que je sais que cela n'aboutira pas.

Akhenaton : « Il faut des artistes qui prennent des risques et ouvrent des portes »

Pourtant, c'est aussi une façon de délivrer un message important (du fait de votre position)...

Akhenaton : A l'époque, je n’ai pas voulu faire de remous. (...) Mais je ne me prends pas pour un prophète, je fais des erreurs... C’était peut-être une erreur de ma part. Le temps le dira. Je suis cette somme de bons et de mauvais choix… Quand j’ai vu les tags le matin, j’étais sidéré, je n'arrivais plus à parler. Mon premier réflexe a été de me dire : « Je vais me casser, aller en Asie ou aux Etats-Unis. J'en ai assez. »

A propos de départ, n’avez-vous jamais eu envie de vraiment quitter la France ?

Akhenaton : Si, c’est permanent. J’ai habité à New York pendant deux ans, dans les années 1980. (...) Oui, j’ai envie de partir et, en même temps, j’ai envie de lutter. C’est confus dans ma tête.

Si vous deviez partir, où iriez-vous ?

Akhenaton : Je n'irais pas aux Etats-Unis, j’irais à New York (rires). J’ai mes arrières-grands-parents qui sont enterrés là-bas. J’ai aussi une grande partie de ma famille qui y vit, c’est donc la facilité pour moi. C’est un endroit où j’ai des attaches familiales et des amis.

J’ai failli partir au Maroc aussi. Je m’y sens bien, j’y vais souvent (sa femme est d'origine marocaine, ndlr), j’y suis très bien avec mon petit port tranquille où je mange du poisson grillé... Casablanca est une ville qui explose, j’ai plein d’amis qui sont partis y vivre et travailler. Il y a plein de choses qui se font dans cette ville, des opportunités pour des gens qui ont envie de travailler. C’est ouvert d’esprit. Je trouve les peuples des pays arabes beaucoup plus accueillants, beaucoup plus ouverts et prêts à recevoir le monde, alors que, nous (en France, ndlr)..., nous sommes aigris.

Qu’est-ce qui vous retient en France ?

Akhenaton : Ma famille, mes enfants, leurs amours de jeunesse. Ils sont adolescents…

Vous dites songer à partir, est-ce un message que vous souhaitez délivrer à la jeunesse ?

Akhenaton : Non. Je ne suis pas un exemple. Si je pense à partir, c’est parce que la France m’a usé en 30 ans. Je suis usé de répéter les mêmes trucs et de voir les mêmes choses sans aucun changement. (...) Le message à délivrer aux jeunes générations est de se battre et de prendre le relais, de montrer qu’on peut faire des choses bien.

(...) Quand on fait un sondage pour demander ce qu’est un Arabe bien intégré, on nous révèle que ce sont des personnes qui mangent du jambon et qui boivent de l’alcool, et non des gens qui ont un travail, vont à l’université, ont une famille et paient leurs impôts. Les critères d’intégration : le porc et le vin. C’est quand même des critères de surface ! On n’est pas dans une profondeur de réflexion. Je suis pour la laïcité, mais pas pour qu’elle tombe dans un fondamentalisme laïque car il peut être aussi dangereux que les autres formes de fondamentalisme. Je suis contre tous les radicalismes. Beaucoup d’hommes politiques auraient dû retourner à l’école et étudier l’Histoire, cela aurait évité à Nicolas Sarkozy de prononcer le discours de Dakar (en 2007 durant lequel il a affirmé que « l'homme africain n'est pas assez entré dans l'Histoire », ndlr) s’il avait ouvert quelques livres.

Vous êtes au cœur d’une polémique, celle de votre collaboration avec Coca-Cola. On vous a reproché d'être en totale contradiction avec les valeurs que vous avez véhiculées à travers vos morceaux durant toute votre carrière.Votre réponse n’est-elle pas un peu légère ? Parce que vous êtes une personne publique qui a tenu beaucoup de propos moralisateurs, peu importe si tel fan est assis devant un PC « made in China » ou s’il boit du Coca dans sa voiture alimentée par Total, car c’est vous qui êtes un exemple et pas lui, c’est à vous qu’on reproche de ne pas être cohérent.

Akhenaton : Si un fan me reproche tout cela, c’est qu’il tient à certaines valeurs, non ? Il embrasse donc ces valeurs et se les applique. A partir du moment où tu ne les appliques pas, tu n’écris pas de lettre (allusion aux critiques pour dénoncer le choix d'Akhenaton, ndlr). Dans mon quotidien, dans tout ce que je consomme, j’ai conscience d’être en contradiction avec des choses que je peux dire, mais il y a des barrières que je ne franchirais pas comme travailler avec des laboratoires pharmaceutiques, des entreprises qui bossent dans l’énergie ou des firmes comme Monsanto (qui promeut les OGM, ndlr).

(...) Si on pense que mener un combat frontal contre des multinationales peut aboutir à quelque chose, on se trompe. C’est ce qu’on a fait pendant 30 ans et cela n’a abouti à rien. Il n’y a jamais eu autant de milliardaires et de pauvres sur la planète. Le combat est perdu, il va falloir changer de stratégie. La première fois que les gens de Coca-Cola m’ont reçu, je leur ai parlé de l’aspartame. Je pense sincèrement et naïvement que c'est peut-être ainsi qu'on peut changer les choses.

Pourquoi avoir reversé à certaines associations plutôt qu’à d’autres, qui aident des enfants en Palestine par exemple ?

Akhenaton : J’ai reversé à quatre associations. Je fais depuis dix ans campagne avec la fondation Abbé Pierre, j’ai fait des morceaux, je leur ai donné des morceaux, des téléchargements gratuits. J’ai aussi fait des campagnes pour Action contre la faim, et j’estime normal de reverser à nouveau le cachet à des gens avec qui je travaille depuis des années. Et puis, il y a deux autres associations, celle de Pascal Olmeta dédiée aux enfants malades et Terre des Hommes Valais avec qui on fait des concerts depuis dix ans. Avec 1 000 et quelques euros, tu sauves la vie d’un enfant...

Excusez-moi, mais pour tous ceux qui sont devant leur ordi, qui mettent leur petit déjeuner en photo sur Facebook et s’achètent un Coca pour le boire devant, je préfère avoir cela en moins sur la conscience, faire mon action dans le détail et travailler sur ce que je fais. Si je n'avais pas fait de collaboration, il n'y aurait jamais de partenaires qui financent des expos du genre hip-hop (Coca-Cola est un soutien financier de l'exposition à l'IMA, ndlr). Pour l’instant, toutes les portes sont fermées au hip-hop : il faut des artistes qui prennent des risques et ouvrent des portes.





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